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Noraogo Sawadogo, scénariste burkinabè : « Ma prochaine série va porter sur le terrorisme »

Accueil > Actualités > Culture • LEFASO.NET | Par Dimitri OUEDRAOGO • samedi 2 février 2019 à 00h48min
Noraogo Sawadogo, scénariste burkinabè : « Ma prochaine série va porter sur le terrorisme »

Le métier fait partie des maillons essentiels dans la réalisation d’un film. Pourtant, ceux qui font ce travail ne sont pas mis sous les feux des projecteurs. Ce métier, c’est celui de scénariste. En prélude au Fespaco 2019, Lefaso.net a rencontré l’un des meilleurs scénaristes du Burkina. Il est le scénariste de nombreux films à succès. Lui, c’est Noraogo Sawadogo. Dans l’entretien qui suit, il nous explique son métier et se prononce sur l’avenir du cinéma africain, le niveau des films en compétition au Fespaco et ses projets. Entretien !

Lefaso.net : Présentez-vous à nos lecteurs.

Noraogo Sawadogo : Je suis à la base un enseignant. Après plusieurs évolutions, je me suis retrouvé au FONER (Fonds national pour l’éducation et la recherche). J’y suis comme directeur régional du Centre. Au-delà de cette activité professionnelle, je suis scénariste. Je le suis depuis plus d’une vingtaine d’années. Cela a commencé par une expérience. C’est une série coproduite par le Bénin et le Burkina Faso qui s’appelait « Taxi-brousse ». Il a été réalisé par Pierre Roamba et Kolo Sanou. Après cette série, je me suis retrouvé dans l’aventure avec feu Missa Hebié. On a été ensemble sur « Commissariat de Tampy », « L’as du Lycée », « Le fauteuil », « Cellule 512 », « En attendant le vote ».

Lefaso.net : Qu’est-ce qu’un scénariste et quel est son rôle dans un film ?

Le scénariste est la personne qui fait le cinéma sur le papier. Le processus de fabrication d’un film commence par une idée originale. Ça peut être un producteur, un réalisateur ou le scénariste lui-même qui a cette idée. Cette personne peut estimer que ça peut être intéressant de travailler sur un sujet, une thématique ou une actualité donnée. Il développe donc ce qu’on appelle l’idée originale. Lorsqu’il l’a, il s’attache les services d’un scénariste. Il va lui permettre de développer son film en résumant son idée. C’est ce qu’on appelle l’idée du film. Derrière, il faut faire un synopsis. C’est-à-dire l’histoire développée de façon synthétique.

Lorsque tout cela intéresse toujours le producteur (parce que c’est lui le propriétaire du film), il lui demande de demander ce synopsis sous forme de continuité séquentielle. Si c’est un court métrage, il lui dira de le développer en douze, treize séquences. Si c’est un moyen métrage, il lui dira autour d’une cinquantaine séquences. Pour un long métrage, il lui dira autour de 100 à 110 séquences. Là, on a la continuité séquentielle qui prend l’histoire du début jusqu’à la fin.

Le scénariste peut continuer son rôle en étant cette fois-ci dialoguiste. Il utilise la continuité séquentielle en y ajoutant le dialogue pour constituer une continuité dialoguée. A la base, le film commence par le scénariste. C’est lui qui donne l’intérêt et les différentes articulations que le film va prendre. C’est lui qui assure au producteur la possibilité de susciter de l’émotion, de susciter des sentiments intéressants pour que le film, lorsqu’il sera projeté, puisse être quelque chose de captivant.

Lefaso.net : A vous écouter, on pourrait dire que le succès d’un film dépend beaucoup de son scénario.

En vérité, oui. Cependant, il faut dire que plusieurs théories ont couru derrière le rôle du scénariste. Il y a eu un moment où, en France, il y a eu la nouvelle vague qui avait, à tort ou à raison, estimé que c’était difficile pour quelqu’un, en l’occurrence un réalisateur, de pouvoir entrer dans l’univers d’un scénariste, de quelqu’un d’autre et pouvoir le traduire de façon efficace et efficiente.

Ils estimaient que le réalisateur lui-même devait créer son propre univers et le développer. Mais il y a une étude qui a démontré que cela a appauvri le cinéma français. Il n’en pouvait pas être autrement parce que lorsque vous regardez le cinéma américain, le lobby des scénaristes est très puissant. Leur lobby est une industrie à part entière. Je pense que le scénariste demeure la pierre angulaire du développement du film.

Lefaso.net : Scénariste est-il un métier qui nourrit son homme dans le contexte burkinabè ?

C’est relatif. Ecrire, d’abord, c’est une passion. Il faut dire que pour la charge de travail, d’énergie et tout ce que ça peut induire, oui ça nourrit intellectuellement son homme. Maintenant, est-ce que financièrement on peut s’en réjouir ? Tout dépend du contexte. Les scénaristes américains vont dire qu’ils vivent de leur art. Mais le contexte africain fait qu’aujourd’hui, les productions sont tellement rares. Les coûts de production, les budgets alloués aux productions sont minces.

Souvent, celui qui subit la conséquence du point de vue financier, c’est le scénariste. Au moment où il est en train d’écrire, le producteur n’a pas d’argent. Le producteur est obligé d’utiliser le scénario pour aller chercher le financement. Au moment où le scénariste négocie son cachet, c’est face à quelqu’un qui n’a pas d’argent. Lorsque le réalisateur a l’argent, le scénariste a un contrat en bonne et due forme et on ne peut pas revenir là-dessus.

Lefaso.net : Bientôt c’est le Fespaco 2019 ; quelles sont vos attentes vis-à-vis du festival ?

C’est surtout le cinquantenaire du Fespaco. 50 ans dans la vie d’une institution ou d’un événement comme le Fespaco, il faut le faire. Chaque deux ans, pouvoir tenir cette biennale nécessite beaucoup de courage et de volonté. En 50 ans, beaucoup de choses se sont passées. Plusieurs films ont été produits. Comme le suggère la thématique de ce cinquantenaire, il faut, à travers notre passé, forger notre avenir dans son essence, son économie et sa façon d’appréhender le monde.

Aujourd’hui, la notion de cinéma d’Afrique est déclinée de plusieurs manières en termes d’évolution, de capacité dans la mondialisation. Il y a beaucoup d’attentes dans ce Fespaco ne serait-ce que les réflexions qui vont avoir lieu à cette occasion.
Lefaso.net : Est-ce qu’il y a une école où on forme des scénaristes ?

A la base, non. C’est comme si on demandait s’il y a des écoles d’écrivains. C’est bien, à travers l’école, d’avoir des outils techniques pour pouvoir écrire. Scénariste est par essence un métier de créativité, d’art, de savoir-faire. Il faut l’avoir de façon intrinsèque. Maintenant, tu pars à l’école pour avoir des outils nécessaires. C’est pourquoi on dit que le scenario, c’est le talent et la technique.

Lefaso.net : Pouvez-vous nous citer des films dont vous êtes particulièrement fier, dont vous avez été scénariste ?

Mon coup de cœur, c’est naturellement « Commissariat de Tampy ». Jusqu’aujourd’hui, partout où je pars, tout le monde, en parlant du Burkina, après « Bobodiouf », c’est « Commissariat de Tampy » qu’il évoque. L’autre film qui m’a particulièrement marqué c’est « Le fauteuil ». Il a raflé pratiquement quatre à cinq prix à l’époque dont le prestigieux prix RFI du public, le prix de la meilleure œuvre et beaucoup de prix spéciaux. Le 3e film, c’est « Affaires publiques ». Cette série a permis de se rendre compte que les Burkinabè veulent qu’on parle de leurs réalités, de leur contexte.

Lefaso.net : Pour faire un scénario, il faut de l’inspiration ; quelle est votre source d’inspiration ?

Pour pouvoir écrire quelque chose, la source d’inspiration, c’est d’abord sa propre culture générale. Il faut dire que le cinéma ne peut pas être hors du contexte dans lequel il né. Il fait partie du patrimoine dans lequel on est. C’est un patrimoine très riche, très varié et qui produit, à mon avis, du sens et du contenu. Ça peut être l’actualité qui est riche aujourd’hui, qui permet au scénariste de marquer sa présence dans l’univers, dans le monde, de pouvoir donner son point de vue d’une certaine façon. On pense que le cinéma est purement du divertissement alors que derrière cela, il y a une volonté de présenter ce monde autrement.

Lefaso.net : Le Burkina Faso peine à décrocher encore l’Etalon d’or de Yennenga. Est-ce la faute des réalisateurs ou des scénaristes ?

C’est intéressant d’avoir l’Etalon. C’est nous qui l’organisons, nous souhaitons gagner. Mais il y a d’autres qui ont cette même envie. Certainement, ils développent plus de capacités que nous. Il faut dire que depuis l’époque des Idrissa Ouédraogo, Gaston Kaboré, il y a eu une cassure avec l’Inafec (Institut africain d’études cinématographiques). Il produisait des cinéastes de talent. L’école a fermé. L’Isis (Institut supérieur de l’image et du son) renaît de ces cendres-là.

Il forme des jeunes. Ceux-ci n’ont pas encore les bagages, les capacités nécessaires pour pouvoir performer face aux grands cinéastes qui ont continué à produire. Nous avons eu une période flottante. Il n’y a pas eu de passage de témoin entre les anciens et les jeunes. C’est vrai qu’il y a un frémissement qui ne permet pas d’avoir l’Etalon d’or de Yennenga. Mais il y a des lueurs d’espoir.

Je pense aux cinéastes comme Apolline Traoré. Au fil des Fespaco, elle commence à grandir. On espère qu’elle franchira un palier pour l’Etalon. Même si ce n’est pas le cas, je crois qu’au fur et à mesure, le cinéma burkinabè va évoluer, on finira par atteindre le niveau de l’Etalon d’or.

Lefaso.net : Etes-vous présent au Fespaco comme scénariste dans un film ?

Malheureusement, non ! Pour une raison très simple. Pendant cette période, j’ai été sollicité dans le cadre des jurys. Lorsqu’on est dans un jury, on ne peut pas avoir un film en compétition.

Lefaso.net : Il y a très peu de scénarios sur la question du terrorisme. Or, les films constituent aussi bien une guerre psychologique sur les autres. C’est ce que font les Américains. Qu’est-ce qui explique ce manque au Burkina Faso ?

Je vais vous faire une confidence. Ma prochaine série va porter sur cela essentiellement. Ça tentera effectivement de travailler à montrer qu’en fait, nous allons finir par vaincre le terrorisme. Par la volonté, la collaboration de la population et notre esprit patriotique. Déjà, c’est bizarre que vous me posiez la question, parce que je suis en train de travailler là-dessus.

Je suis certain qu’il faut ce genre de films. Cela va permettre aux gens de se rendre compte de ce que les FDS (Forces de défense et de sécurité) vivent au quotidien ; des doutes, des certitudes, des combats qu’ils mènent pour pouvoir nous permettre de vivre en paix dans ce pays. Je veux permettre aux gens d’avoir une autre façon de voir les FDS, de les considérer comme des héros ordinaires qui se battent tous les jours.

Pourquoi il n’y en a pas ? Il y a eu des tentatives. Pour que ce genre de films puisse exister, il y a un besoin à la fois technique, technologique et financier. Malheureusement, nos productions cinématographiques aujourd’hui ne bénéficient pas de suffisamment de ressources pour pouvoir faire des œuvres de qualité. Or, ce genre d’œuvres, tant qu’elles ne sont pas de qualité, sont peu crédibles et passent difficilement.

Lefaso.net : Comment vous voyez l’avenir du cinéma burkinabè ?

Avec beaucoup d’espoir et de certitude. Le cinéma va forcément prendre la place qui est la sienne. C’est-à-dire un outil indispensable au développement, à la fois individuel et collectif de nos communautés. Je le dis parce que les grandes nations se sont développées à partir de leur culture. Elles transposent leur façon de voir le monde. Elles la vendent pour exister.

Au Burkina, nous avons beaucoup de valeurs qui ne sont malheureusement pas traduites de façon écrite. Elles ne sont pas traduites dans l’image. C’est ainsi qu’à chaque fois qu’un vieillard meurt, c’est une bibliothèque immense qui est en train de se perdre. Nous avons un fonds culturel qui a besoin de se faire valoir. Je salue au passage le thème de cette année qui va nous permettre de nous recentrer sur les sujets, les thématiques et les actualités. Ils peuvent être intéressants pour que nous puissions vendre à l’extérieur. Nous n’allons plus rien prendre dehors. Nous en avons suffisamment pour pouvoir exister et faire valoir notre cinéma.

Lefaso.net : Vous qui avez été dans le jury de présélection ; comment vous jugez la qualité des films ?

Je peux dire qu’aujourd’hui, lorsque vous regardez les productions, que ce soit à l’échelle burkinabè et même sous-régionale, il faut dire qu’il nous faut l’art de raconter. Le cinéma, c’est raconter. Les gens ont de bonnes initiatives. Ils ont de belles ambitions. Mais ils n’arrivent pas à concrétiser, de façon cinématographique, de façon filmique. Il y une sorte de maillons manquants qui font que de l’idée au scénario, il y a une difficulté à pouvoir transcrire réellement ce qu’on veut.

On est souvent plus dans la littérature que le cinéma. On est beaucoup plus dans le copier-coller d’une certaine forme d’écriture. On ne cherche pas une écriture originale, propre à l’Afrique. Il y a quelques-uns qui ont réussi à se démarquer brillamment. Vous allez les voir au Fespaco. Il y a d’autres qui sont dans le schéma classique.

Lefaso.net : Le Burkina Faso monte à l’assaut de l’Etalon d’or de Yennenga avec trois films. Quelles sont leurs chances selon vous ?

« Desrances », je connais bien. J’ai déjà travaillé avec Apolline Traoré. Il y a énormément d’attentes derrière ce film. C’est un film qui a pris beaucoup d’argent. Au-delà de ce que le ministère de la Culture a donné, il y a eu d’autres appuis. Elle a voulu vraiment faire un film de qualité. C’est pour moi le film qui peut se présenter comme notre point de mire par rapport au Fespaco. « Duga », c’était un brillant scénario écrit par mon illustre aîné Guy Desiré Yaméogo et travaillé dans des laboratoires de cinéma.

Mais j’attends de voir le prêt-à-diffuser pour savoir finalement ce qui est ressorti de ce scénario. Ils ont réussi à faire une sorte de duo entre un cinéaste aguerri (Abdoulaye Dao) et un jeune, Hervé Lingani. C’est ce duo qui a fait le film Duga et j’espère qu’il y a des perspectives. En ce qui concerne « Aquilitan », c’est un film que j’ai plus connu en post-production. Il était venu dans le cadre du soutien en post-production. Donc je ne connais pas très bien le film d’Issaka Konaté. J’espère bien que c’est quelque chose qui va être intéressant.

Lefaso.net : Monsieur Sawadogo, vous auriez un mot de fin ? Un sujet que nous n’avons pas pu aborder ?

Je voudrais remercier Lefaso.net parce que, lorsqu’on parle de cinéma, les métiers les moins connus, ce sont les scénaristes et autres. On connaît beaucoup plus les acteurs, les réalisateurs. Je félicite et encourage cette volonté de nous ramener à la lumière et de permettre à ceux que ça peut intéresser de s’essayer à ce métier-là. Il demande beaucoup de boulot et énormément de passion.

Propos recueillis par Dimitri OUEDRAOGO
Lefaso.net

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