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Stéphane Aka-Anghui : Le patronat ivoirien s’offre un directeur exécutif qui est aussi un héritier

Accueil > Actualités > International • par Jean-Pierre Béjot, fondateur de La Dépêche Diplomatique • lundi 14 janvier 2019 à 11h27min
Stéphane Aka-Anghui : Le patronat ivoirien s’offre un directeur exécutif qui est aussi un héritier

Il s’appelle Stéphane Aka-Anghui. Il est le nouveau directeur exécutif de la Confédération générale des entreprises de Côte d’Ivoire (CGECI), le patronat ivoirien, qui compte près de 2.000 entreprises dont le chiffre d’affaires s’élèverait à plus de 14.000 milliards de francs CFA.

Ce n’est pas, pour autant, une tête d’affiche du monde des affaires ; ni même du monde politique. Mais cet économiste, ardent défenseur de l’ouverture commerciale, jusqu’alors en charge du dossier de l’Accord de partenariat économique (APE) avec l’Union européenne, est l’héritier de quelques unes des plus prestigieuses familles ivoiriennes.

Rien d’exceptionnel dans le parcours de Stéphane Aka-Anghui. Maternelle et primaire au « Nid de Cocody », école privée à programme français dont les bus de ramassage scolaire ne sillonnent que les quartiers résidentiels de la capitale : Deux Plateaux, Cocody, Riviera. Mais il est vrai que la scolarité coûte environ 1 million de francs CFA (sans compter les nombreuses dépenses connexes) ; autant dire qu’elle est réservée aux enfants d’expatriés ou des « élites » locales. Cet établissement cinquantenaire (il a été fondé en 1967), voulu par Sidonie Dadié (épouse de Hughes Olivier, elle est la tante maternelle de Stéphane Aka-Anghui), revendique parmi ses anciens élèves deux figures majeures de la vie économique et politique ivoirienne : Jean-Louis Billon et Tidiane Thiam.

Pour le reste, on ne sait pas grand-chose du parcours scolaire et universitaire de Aka-Anghui si ce n’est qu’il a été formé au sein du collège Notre Dame d’Afrique (CNDA), qu’il aurait étudié à l’université Bordeaux-IV et qu’il serait diplômé de The American Graduate School of International Management, composante de l’université d’Arizona, aux Etats-Unis, qui, depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale, forme sur un ex-terrain d’aviation militaire (d’où le surnom de « Thunderbird » de cette école) des Bachelors of Foreign Trade, des MBA International Management et Global Management. Question job on le dit propriétaire de « Saveurs et Compagnie ». Et il était jusqu’alors directeur de cabinet adjoint au ministère de l’Intégration africaine et des Ivoiriens de l’étranger et s’est notamment illustré dans les négociations commerciales liées à l’Accord de partenariat économique (APE) mis en place par l’Union européenne. Rappelons que la Côte d’Ivoire a signé un APE intérimaire avec l’UE en attendant la mise en œuvre d’un APE régional dans le cadre de la Cédéao, tous les Etats membres n’ayant pas la même motivation qu’Abidjan pour signer cet APE.

Pour Jean-Marie Ackah, président de la CGECI, Aka-Anghui est « quelqu’un de connu du monde du secteur privé ». Il a « le profil idéal qui correspond à une institution comme la CGECI, une organisation patronale qui doit être à l’image de ses membres comme une entreprise, mais qui doit également être en capacité de connaître et comprendre le mode de fonctionnement de l’administration qui est le premier partenaire du secteur privé ». Quant à Aka-Anghui, qui confie avoir « eu la chance d’être choisi parmi plusieurs [candidats] », il reconnaît « ne pas connaître parfaitement l’institution » mais dit « compter sur la collaboration de tous et l’esprit d’équipe qui doit prévaloir pour la bonne exécution des tâches ».

Si Stéphane Aka-Anghui n’est pas une personnalité médiatisée de la sphère politico-affairiste ivoirienne, il est cependant un héritier parfaitement identifié : le cinquième fils (au sein d’une fratrie de six enfants, le dernier étant une fille, Evelyne Diarra ; les quatre autres garçons sont Michel, Philippe, Olivier et Serge) du couple Joseph Aka-Anghui et Hortense Dadié, deux personnalités majeures de l’histoire de la Côte d’Ivoire indépendante.

Papa est l’ancien DG du groupe Blohorn

Joseph Aka-Anghui, né le 15 novembre 1930 du côté d’Abengourou (au sein du groupe des Agni), dans l’Est de la Côte d’Ivoire, non loin de la frontière avec le Ghana, a eu un parcours exceptionnel : bachot « math élém. » (comme on disait alors) à Carcassonne à 21 ans, « prépa » à Toulouse, diplôme d’ingénieur agronome à Montpellier puis agronomie tropicale à Nogent-sur-Marne. A son retour en Côte d’Ivoire en 1961, il sera directeur de l’enseignement agricole et des structures, puis occupera différentes fonctions de direction générale dans l’administration au sein du ministère de l’agriculture avant de décrocher en 1974 le poste de directeur général du groupe Blohorn, une des principales entreprises agro-industrielles de la Côte d’Ivoire, spécialisée dans la transformation de l’huile de palme pour la production de corps gras et de savons. Il sera vice-président du Syndicat des industriels, président de l’Union patronale de Côte d’Ivoire, premier vice-président de la Chambre d’industrie. Il sera également un des responsables du PDCI ; il sera admis au Bureau politique à compter de 1970 puis au Comité directeur.

Il quittera la direction générale du groupe Blohorn en juin 1993, après dix-huit années de service, mais conservera son poste d’administrateur. Son départ à la retraite sera salué notamment par Daniel Kablan Duncan qui représentait le Premier ministre d’alors, Alassane D. Ouattara, et la veuve d’André Blohorn (mort en 1984), qui, au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, avait relancé l’activité de l’entreprise fondée par son père, Joseph, avant qu’elle ne soit cédée au groupe Unilever en 1982.

Maman, pharmacienne, a été députée, ministre, maire

Si le père de Stéphane Aka-Anghui est une personnalité ivoirienne majeure, son épouse ne l’est pas moins. Hortense est née Dadié le 18 décembre 1933 à Agboville. Après des études dans des écoles privées catholiques à Abidjan puis à Saint-Louis du Sénégal, elle poursuivra ses études à Béziers, en France (elle a été compagnon de « L’Aventure 46 »*), puis à la faculté de pharmacie de l’université de Paris où elle décrochera un doctorat d’Etat en 1961. Elle s’installera dans la capitale ivoirienne dès 1962 après avoir épousé Joseph le 31 août 1957 à Montpellier. Décédée le samedi 30 septembre 2017 à Abidjan, dans sa 84è année, elle aura accumulé les fonctions politiques, dans le parti (alors unique) comme dans le gouvernement : députée dès 1965, vice-présidente de l’Assemblée nationale, ministre (1986-1990), membre du Comité directeur puis du Bureau politique du PDCI, etc. mais c’est surtout en tant que maire de la commune de Port-Bouët qu’elle s’illustrera puisqu’elle battra un record de longévité dans la fonction qu’elle occupera de 1980 jusqu’à sa mort.

Un grand-père maternel, premier citoyen français d’origine ivoirienne

Hortense était elle-même une héritière. Son père n’était autre que Gabriel Dadié (1891-1953) et son grand-père avait aidé au débarquement des Français en 1842, permettant ainsi la signature des traités d’Assinie et de Krindjabo qui donneront naissance au territoire de Côte d’Ivoire. Gabriel Dadié, auxiliaire de l’administration coloniale, avait débuté comme télégraphiste ; il deviendra receveur des Postes et des Télégraphes et sera, en 1915, le premier citoyen français d’origine ivoirienne ! Mais considérant que l’administration le traitait en sous-citoyen, il démissionnera et se lancera alors dans l’exploitation forestière puis la culture du café et du cacao. En 1944, il sera un des membres fondateurs du Syndicat agricole africain (SAA), présidé par Félix Houphouët (qui n’était pas encore Boigny), qui permettra à ce dernier d’être élu à l’Assemblée nationale constituante française puis de fonder le RDA dont le PDCI sera la section ivoirienne. Dadié ne verra pas l’indépendance de la colonie : il est mort le 16 mai 1953.

Un oncle qui est « un des pères fondateurs de la littérature ivoirienne »

S’il est le père de Hortense Aka Anghui, Gabriel Dadié est aussi celui d’une autre personnalité emblématique de la Côte d’Ivoire : Bernard Binlin-Dadié. Celui qui fêtera ses 102 ans ce 10 janvier 2019 est un ancien de l’Ecole normale William Ponty, alors installée à Gorée (Sénégal). Il sera très tôt un auteur de théâtre, un poète et un écrivain reconnus (on dira de lui, par la suite, qu’il est « un des pères fondateurs de la littérature ivoirienne ») engagé, au sein du RDA, dans la dénonciation de la société coloniale (il sera arrêté et emprisonné pendant un an à la suite des manifestations du 6 février 1949 étant ainsi un du groupe des « Huit », symbole de la répression coloniale en Côte d’Ivoire). L’indépendance venue, il rejoindra l’administration et sera le ministre de la Culture de Houphouët-Boigny pendant près de dix ans (1977-1986). Sans jamais être, dira-t-il, ni houphouëtiste ni antihouphouëtiste « mais RDA ».

Par ailleurs, quand la Côte d’Ivoire va basculer dans la crise, il présidera le Congrès national de résistance pour la démocratie (CNRD) dont la secrétaire générale n’était autre que… Simone Gbagbo. Ce rassemblement de partis et groupuscules comptait dans ses rangs Pascal Affi Nguessan, figure emblématique du FPI de Laurent Gbagbo, mais aussi Charles Blé Goudé, le très contestable leader des Jeunes Patriotes, Laurent Dona Fologo, transfuge du PDCI dont il a été, un temps, le patron... C’est pourquoi, sans doute, quand Hortense Aka-Anghui, est décédée en septembre 2017, Alassane Ouattara, Henri Konan Bédié, Daniel Kablan Duncan, Amadou Gon Coulibaly, Guillaume Kigbafori Soro, Henriette Dagri Diabaté, etc. étaient en tête des personnalités citées dans l’avis de décès ; mais il n’en sera pas de même, quatre mois plus tard, en janvier 2018, quand paraîtra l’avis de décès de Rosalie Binlin-Dadié Koutoua, l’épouse depuis 1950 de Bernard Binlin-Dadié, née Rosa Assamala Koutoua. Rosa, engagée auprès de son mari dans le combat pour une indépendance totale, était pourtant la nièce de Joseph Anoma, dit « Le Doyen », mort en 1983, qui a été un proche parmi les proches de Félix Houphouët-Boigny (c’est lui qui, en 1930, avait demandé à El Hadj Racine Sow, commerçant sénégalais, la main de sa fille, Khady, pour le compte d’Houphouët).

Une cousine qui reprend le flambeau de son père pour « le droit des Africains sur leur propre sol »

Le combat qui a été celui de Bernard Binlin-Dadié est aussi, « à 100 % », celui de sa fille Christine Binlin-Dadié. C’est elle qui le dit. Elle s’est longuement exprimée, le 25 mai 2018, dans linfodrome sur son combat pour « la souveraineté de la Côte d’Ivoire, le respect et la dignité de l’Afrique ». la libération de Gbagbo, dénonçant le régime actuellement en place à Abidjan, celui des « descendants des colons » avec « la France au devant de tout cela », affirmant que le PDCI « est un parti infiniment plus grand que le RDR, le plus vieux parti de la Côte d’Ivoire qui a d’ailleurs été bâti par mes grands-parents ».

*

Stéphane Aka-Anghui est un des héritiers de cette immense histoire politico-sociale et industrielle d’une Côte d’Ivoire humainement beaucoup plus riche que la façon d’être des « élites » ivoiriennes elles-mêmes ne le laisse penser. Là où il se trouve aujourd’hui, en tant que directeur exécutif du patronat, il va avoir la rude tâche d’affirmer que le secteur privé ivoirien est non seulement le partenaire du monde politique mais aussi et d’abord un acteur qui joue pleinement son rôle dans cette « émergence » revendiquée par Alassane D. Ouattara et son gouvernement, « émergence » qui ne peut pas être qu’urbaine et financière, mais aussi rurale et sociale. Trop souvent, effectivement, le monde des affaires ivoirien est d’abord celui des affairo-politiques, ces « déclassés » du monde politique qui s’efforcent de faire fructifier le produit financier de leurs actions publiques passées. La rentabilité avant tout, sans état d’âme.

C’est qu’il n’y a pas eu, à proprement parler, d’entrepreneurs privés en Côte d’Ivoire. Mais, pour l’essentiel, à un moment ou à un autre de leur aventure personnelle, des hommes issus de l’administration centrale ou de l’univers politique. Quant aux entreprises publiques, malgré quelques managers qui seront des patrons d’envergure, elles n’ont jamais fait montre d’autre chose que d’être la vitrine d’un « capitalisme d’Etat » qui ambitionnait d’être un « capitalisme populaire » mais ne sera jamais autre chose, pour l’essentiel, que le tiroir-caisse des « élites » politiques.

Il ne faut pas se leurrer : sous Houphouët-Boigny comme aujourd’hui, la croissance forte de l’économie ivoirienne est d’abord le fait des investissements privés étrangers. L’économiste égyptien Samir Amin avait analysé le processus dans son ouvrage paru en 1967 sur « Le développement du capitalisme en Côte d’Ivoire » : après un moment d’euphorie lié à la nouveauté des processus économiques mis en œuvre (l’extension des plantations et les industries d’import-substitution au temps de Samir Amin), il convenait de passer à une étape ultérieure.

Cette politique alternative, au temps d’Houphouët-Boigny, devait porter sur le développement de l’industrie textile et la confection à partir du coton, les conserveries d’ananas, la fabrication de pneumatiques à partie de l’hévéa, la pâte à papier, la menuiserie… en utilisant le potentiel forestier, la valorisation du minerai de fer de Bangolo dans la région de Man, etc. Rien de tout cela n’est arrivé. Trop peu a été construit par les Ivoiriens indépendants après que les pionniers aient posé les fondements d’une industrie forte et diversifiée mais « coloniale ». Jean et Emile Abile-Gal, Antoine Abinader, Joseph et André Blohorn, Robert Gonfreville, François Massieye, etc. ont écrit l’histoire industrielle de la Côte d’Ivoire. Ils manquent d’héritiers locaux. « L’industrie, c’est ce qu’il y a de moins rentable. Si l’on veut s’enrichir, il vaut mieux construire un building qu’une usine ; ou ouvrir une boutique ou une boite de nuit » disait au temps de « l’houphouëtisme » triomphant, quelque peu désabusé, Alcide Kacou, premier ingénieur des Arts et Métiers originaire d’Afrique noire francophone, généralement considéré comme le prototype de l’industriel ivoirien. C’est que la République de Côte d’Ivoire a été celle des « planteurs », pour l’essentiel des hommes politiques qui ont ambitionné d’être des hommes d’affaires en confiant à des mains plus travailleuses que les leurs (et souvent venues d’ailleurs) d’immenses territoires à défricher pour les planter de cacaoyers, de caféiers, de palmiers à huile, d’hévéas…

On attend donc de Stéphane Aka-Anghui qu’il redonne à l’entreprenariat ivoirien ses lettres de noblesse. Venant d’où il vient, il est bien placé pour cela… !

* Le 22 octobre 1946, 147 jeunes Ivoiriens dont 11 jeunes filles de 8 à 13 ans, partaient pour la France à bord du garde-côte « L’Aventure » d’où ils seront transbordés à Dakar sur un paquebot à destination de Marseille. Ils reviendront en Côte d’Ivoire à partir de 1955, figurant ainsi parmi les premiers diplômés de l’enseignement français. Ils formeront alors le groupe de « L’Aventure 46 ».

Jean-Pierre Béjot
La Ferme de Malassis (France)
10 janvier 2019

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