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Edwy Plenel, co-fondateur de Mediapart : « Nous ne vivons que du soutien des lecteurs »

Accueil > Actualités > Multimédia • LEFASO.NET | Par Jacques Théodore Balima • jeudi 12 juillet 2018 à 23h21min
Edwy Plenel, co-fondateur de Mediapart : « Nous ne vivons que du soutien des lecteurs »

C’est une évidence. Mediapart, journal en ligne d’investigation, est un exemple de réussite en France. Il compte 83 journalistes et d’autres personnes intervenant dans le fonctionnement. Son chiffre d’affaires s’élevait à 13 659 455 euros soit près de 9 milliards de francs CFA. Sa spécialité est le journalisme d’enquête. Pour mieux découvrir ce canard qui s’est fait une place dans le paysage médiatique français, nous avons rencontré Edwy Plenel, co-fondateur du journal en ligne, lors de son séjour à Ouagadougou dans le cadre du sommet des web activistes d’Afrique. Lisez !

Lefaso.net : Mediapart, depuis dix ans, fonctionne sans les financements de la publicité et des annonces. Comment financez-vous votre journal ?

Edwy Plenel (E.P.) : Le soutien du public. Il y a dix ans, Mediapart faisait partie des premiers journaux à aller contre la gratuité publicitaire. Parce que c’est, pour nous, une fausse gratuité. Elle est mauvaise pour le journalisme, mauvaise pour le débat public. On devient en fait le produit.

Nous avons donc parié sur l’idée que si nous faisions du bon journalisme, si nous profitions de la révolution numérique pour refonder le journalisme afin de l’améliorer et être au service du droit de savoir des citoyens, les gens seraient prêts à payer pour nous soutenir. Le pari a été relevé. Il a fallu tenir seulement trois ans et depuis sept ans, Mediapart est bénéficiaire et profitable grâce uniquement à l’abonnement et au soutien des lecteurs. Nous avons 150 000 abonnés. Nous n’avons pas de publicité, de subventions, de mécènes.

Lefaso.net : Ce modèle parait difficile en Afrique…

E.P. : Pas vraiment. Lorsque je viens en Afrique, on me dit que ce modèle payant est difficile. Pourtant, en venant au sommet, j’ai rencontré un chercheur qui travaille sur les projets économiques des médias au Bénin. Il m’a expliqué que des radios locales, qui ont quelque chose de commun à Internet : réactivité, la parole aux auditeurs, les nouvelles participatives, arrivent à avoir des formes de soutien des communautés. Les responsables de ces radios créent comme des cartes d’adhésion qui permettent aux populations de devenir des « associés » de la radio. Je crois que c’est l’une des voies à suivre.

Il ne faut pas dépendre des pouvoirs politiques ou économiques si l’on veut, ici en Afrique, un journalisme au service du public, un journalisme participatif, un journalisme qui n’est qu’une orientation. Ce droit savoir est plus important que le droit de vote. Car si je ne sais pas ce qui est fait à mon nom, ce qui est fait avec l’argent de mes impôts, ce que les pouvoirs veulent rendre invisible alors que ça devait être connu, et bien je peux voter en étant aveugle, en étant prisonnier des idéologies de la propagande, du mensonge, des fakenews. Du coup, je peux voter pour mon pire ennemi, pour mon pire malheur.

C’est pour cela que je dis qu’une information loyale, indépendante au service du public est décisive. C’est le cœur d’une culture démocratique. Car la démocratie n’est pas que des procédures et des institutions, c’est aussi l’existence des contre-pouvoirs. C’est une vitalité du débat au service du peuple. Je cite une phrase très ancienne que l’on a peut-être oubliée même en France. Vous savez, la France n’a pas de leçon à donner. La preuve, à Mediapart, on se bat contre des oligarchies, des présidences opaques. Cette ancienne phrase dit que : « la publicité de la vie politique est la sauvegarde du peuple ».

La recette de Mediapart est d’avoir défendu cela en disant que grâce au numérique, on va gagner, par l’abonnement, le soutien du public et l’on ne va vivre que de cela. Et cela a marché.

Lefaso.net : Vous avez mis au jour plusieurs scandales qui concernent des hommes politiques français. Il y a eu, entre autres, l’affaire du financement libyen. Comme vous y prenez-vous ?

E.P. : À Mediapart, on a tous mis au cœur de notre travail, quel que soit le secteur (international, France, politique, économie, société), le journalisme d’enquête. J’ai toujours défendu cela y compris pendant les 25 ans où j’ai été au journal Le Monde.
L’enquête est le fait d’aller chercher des choses. Elle est la recette d’un bon journal. Le journalisme n’est pas de répéter tout ce qui est ailleurs, il ne s’agit pas de faire des commentaires. Puisque tout le monde peut faire du commentaire. En plus, à l’heure d’internet, tout le monde peut tenir son blog.

Il faut dire au public de venir lire mon journal, écouter ma radio, suivre ma télévision parce qu’il y trouvera des choses qu’il ne trouvera pas ailleurs. L’exclusivité, l’originalité du travail. A partir du moment où c’est dans votre culture professionnelle et que les gens ont confiance en vous parce que vous êtes indépendant, vous trouverez des choses. Vous trouverez parce que ça devient votre reflexe, votre démarche. Après vous faites ce travail banal de recoupement, de vérification. Une bonne enquête est comme un puzzle. On met plusieurs pièces.

Lefaso.net : Comment avez-vous trouvé le filon de l’affaire libyenne ?

E.P. : L’affaire libyenne a commencé en 2011 lorsqu’on a eu des documents sur l’affaire Karachi. Il s’agit d’une affaire de corruption dans des ventes d’armes. Dans les documents, on voit qu’avant les élections présidentielles de 2007, M. Sarkozy et son clan ont été, plus que discrètement, voir Kadhafi en Libye. Sarkozy était alors ministre de l’Intérieur et le régime de Kadhafi n’était pas apprécié par les nations occidentales.

En fouillant un peu plus, on a découvert que derrière ce voyage, il y avait l’argent. Pour Kadhafi, ce n’était pas grand-chose au regard des richesses de la Libye et des nombreux investissements qu’il avait réalisés un peu partout et qui profitait à l’Afrique. Il faut noter qu’il n’y a pas qu’une part d’ombre dans l’histoire de Kadhafi. Il a aussi aidé. Sarkozy a donc accepté l’argent de M. Kadhafi.

Nous avons donc cherché des témoignages et nous avons trouvé des choses. En ce moment il y avait la guerre, nous avons montré que la guerre de 2011 était en partie privée et elle visait à effacer les traces de l’argent libyen. Même que récemment, nous avons fait de nouvelles révélations sur comment Sarkozy, qui prétend qu’il n’avait pas d’amitié avec l’entourage de Kadhafi qu’il taxait de terroriste, était prêt à blanchir judiciairement l’homme des services de renseignement de Kadhafi, Abdallah Senoussi qui était poursuivi et condamné pour l’attentat contre DC10 d’ETA. L’avion qui avait explosé en plein vol au dessus du Niger.

Derrière la corruption, il y a eu cette guerre, où la France a été, avec l’Angleterre, au-delà du mandat des Nations unies. Elle a renversé un régime, semé le désordre, dispersé l’arsenal libyen qui était le plus moderne d’Afrique et qui se retrouve aujourd’hui entre les mains de djihadistes dans le Sahel aujourd’hui. Il a créé le désordre que nous prétendons combattre aujourd’hui avec l’opération Barkhane.
Ces révélations sont une manière de faire prendre conscience de certaines choses. L’affaire libyenne est une immense affaire.

C’est un cynisme d’Etat, c’est un mépris total pour le peuple africain, pour leur souveraineté, c’est ne voir l’Afrique que le lieu où on corrompt en acceptant sa corruption. Pourtant, il y a de la corruption ici en Afrique parce qu’il y a eu des mœurs corruptrices venues d’Europe et surtout de la France car c’est elle qui donne le mauvais exemple et qui crée ces pratiques de prévarication en espérant évidemment toujours avoir un retour. Quand il y a de la corruption, il y a toujours un retour à l’envoyeur.

Lefaso.net : La pratique de ce type de journalisme est très difficile dans le contexte africain…

E.P. : Il est nécessaire pour réussir un journalisme viable d’être indépendant. Même en France, c’est la bataille. Nous portons l’affaire libyenne depuis sept ans. Même les reprises dans les médias ne sont pas automatiques. Je souhaite vraiment que les médias indépendants en Afrique s’en emparent. C’est une leçon chimiquement pure. Il y a du tout dedans. Grâce à nous, il y a une information judiciaire, Sarkozy est mis en examen et j’espère qu’un jour il sera jugé.

La guerre qui est née de cette corruption a eu des conséquences. En son temps, la Chine et la Russie s’étaient abstenues au Conseil de sécurité. Ils avaient accepté le principe de la protection des populations civiles. Mais ce n’était pas le cas. L’urgence n’était pas la même pour tous. Il y avait un mensonge comme pour le cas de l’Irak. Du coup, la conséquence est que la Russie et la Chine ont dit de ne plus compter sur elles. Les deux pays ont décidé de soutenir les régimes en place. D’où la terrible affaire de la Syrie où il n’y a pas eu de soutien à la population qui est martyre de son propre régime. Toutes ces questions sont imbriquées.

Lefaso.net : Le numérique pourrait contribuer au succès de cette lutte ?

E.P. : C’est pour cela que je suis ravi d’être à Ouagadougou. Le sommet des « Africtivistes » incarne le numérique. C’est aussi un journal sans frontière. Il est sans papier comme un migrant. Il se déplace. Il est un héro des temps modernes souvent comme l’exilé qui veut vivre mieux et dignement est un héro. Partager nos expériences, comme on le fait, est très important.

Lefaso.net : Vous êtes un pionnier de la presse en ligne. Est-ce qu’il existe une éthique et une déontologie propre au journalisme en ligne ?

E.P. : Il y a des valeurs traditionnelles du journalisme qu’il faut défendre. Mais le digital nous permet, si nous le voulons, de mieux défendre la déontologie, le contradictoire en combattant certaines bêtes comme la rumeur, la calomnie, la haine en Europe. Aux Etats-Unis, il y a la xénophobie, le racisme, l’islamophobie.
Je vais vous donner un exemple. Lorsqu’on mène une enquête difficile, on fait évidemment du mal à certaines personnes. Ils ne sont pas encore jugés et on les met en cause. C’est normal.

Ces personnes protestent mais elles doivent le faire à la loyale en nous envoyant un droit de réponse. Dans la presse papier, le droit de réponse parait longtemps après dans un autre endroit du journal souvent un peu caché. Mais à Mediapart, on le met avec l’article et on met une boîte noire pour dire que cet article a reçu un droit de réponse. Il est désormais indissociable de l’article. Ce qui veut dire qu’il fait désormais partie du contradictoire.

Avec le numérique, on peut mieux respecter le contradictoire. En plus de cela, nous avons fait une charte de déontologie à Mediapart que les lecteurs peuvent juger et nous renvoyer. Il existe aussi une charte de participation pour les lecteurs.

Lefaso.net : D’autant plus que le numérique a développé le journalisme participatif…

E.P. : Nous sommes désormais, avec le digital, sous le regard des lecteurs. Ils ne laissent rien passer. Si nous faisons une bêtise, ça se voit. Et ils nous rectifient. Ils peuvent parfois être injustes et il faut se défendre. Ils n’ont pas forcément raison. Mais c’est déjà une bonne chose. C’est une nouvelle relation, une nouvelle alliance. Ça fait 42 ans que je fais le métier de journaliste, mais avec Mediapart, j’ai sincèrement l’impression d’avoir une nouvelle jeunesse. J’ai l’impression de retrouver un peu l’idéal originel du journalisme. C’est-à-dire le journaliste qui est dans la rue, avec les citoyens, du côté des citoyens.

J’aime souvent citer Smockey lors de mes conférences. Au moment de l’insurrection populaire, je lui ai dit, un jour, que souvent nous avons la tristesse de soulever certaines choses dont la société ne s’en empare pas tout de suite. Il n’y a pas tout de suite la justice, il n’y a pas tout de suite les sanctions. Il m’a répondu avec un brin d’humour, de philosophie et de sagesse : « Vous les journalistes, vous levez les lièvres mais c’est à la société de les attraper ».

C’est cela l’idéal démocratique. Nous devons faire notre travail au service de la société. Nous ne sommes pas là pour la diriger, pour lui dire ce qu’elle doit penser. On fait notre travail et on crée une alliance.

Réalisé par Jacques Théodore Balima
Lefaso.net

Messages

  • Merci beaucoup Edwy Plenel pour cette entrevue riche en enseignements

  • J’ai particulièrement aimé cette phrase de la conclusion : "Nous devons faire notre travail au service de la société. Nous ne sommes pas là pour la diriger, pour lui dire ce qu’elle doit penser". Malheureusement au Burkina, depuis un certain temps, beaucoup de journalistes travaillent à diriger la société vers l’un ou l’autre camp, pour lui dire ce qu’elle doit penser et même ce qu’elle doit faire. Et il faut que ce soit dans leur sens à eux ! Certes, le journaliste peut et doit façonner l’opinion, mais il doit éviter de lui dire ce qu’elle doit penser. Pour cela il doit seulement donner l’information loyale et indépendante et laisser l’opinion penser ce qu’elle doit penser. Mais quand je vois que pour M. Jacques Théodore Balima "la pratique de ce type de journalisme [indépendant] est très difficile dans le contexte africain", j’ai envie de pleurer.

  • Une grosse pointure, c’est du lourd de l’envergure de Pierre PEAN, de Sylvie BRUNEL, de Bernard DOZA,.........etc de bonnes lectures pour étudiants et jeunes cadres...des lectures de ma jeunesse.

  • Merci, Monsieur Edwy pour l’immense travail que vous abattez pour les "sans-voix".
    Vous avez notre soutien et nos encouragements en attendant de les concrétiser en actes.

  • Merci a mr Edwy plenel pour cet entretien. Certains medias Burkinabe devraient sinspirer de votre exemple, un journalisme independant, objectif et professionnel. Il existe des medias objectifs professionnels comme le Faso.net, lobservateur paalga...Mais avec lavenement du 2.0. Nous assistons a larriver de certaines presses qui manquent de professionalism et qui sillustrent par des prises de position qui nont rien dobjectif. Il ya une presse privee dont je ne citerais pas de nom qui a reussi meme a ravir la place de la RTB. Nous pouvons tous le remarquer lors des deplacements du PF ou lors de larriver des partenaires importants. Comment le priver peut il ravir la vedette a la presse public ? Est ce normal ?

  • Toute la galaxie soros et cinéma droit libre tv que des médias à la solde des impérialistes et financiers avec le Balais comme seul bras Armée.

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