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Création de la Zone de libre-échange continentale africaine : Incohérences et risques probables

Accueil > Actualités > Opinions • Par Didier Zoungrana, économiste/ enseignant-chercheur à l’Université Ouaga 2 • jeudi 19 avril 2018 à 12h30min
Création de la Zone de libre-échange continentale africaine : Incohérences et risques probables

La tribune ci-après est du Docteur Didier Zoungrana, économiste/ enseignant-chercheur à l’Université Ouaga 2.

Depuis le 21 mars 2018, 44 pays africains ont décidé de faire un pas vers la concrétisation de la zone de libre-échange continentale (Zlec) africaine. Cette initiative est a priori salutaire quand on considère le niveau actuel des échanges commerciaux intra-africains.

Le commerce intra-africain reste très faible. En effet, selon la Commission Economique pour l’Afrique, la part des exportations intra-africaines représentait environ 16 % du total des exportations, face à 18 % pour l’Amérique latine, 54 % pour l’Asie et 66 % pour l’Europe. L’essentiel des échanges en Afrique se fait en dehors de la zone africaine. Cette situation est de nature à retarder sérieusement le décollage des pays africains sur le plan économique. Or, l’Afrique est actuellement la destination privilégiée des pays européens, américains et asiatiques.

Vraisemblablement, cette initiative devrait conduire l’Afrique vers un nouvel élan de redynamisation des échanges commerciaux et par ricochet une création d’emplois décents pour les africains. La mise en place de la Zlec devrait réduire les distorsions liées au commerce, offrir un espace commercial de plus d’un milliard de consommateurs (1 277 292 130), accroitre le volume de commerce et améliorer le bien-être des ménages au sein de la zone. Son instauration efficiente permet également l’expansion de la production des entreprises par le biais des économies d’échelle provenant de la concurrence consécutive à l’ouverture des marchés et à l’attraction des investissements nationaux et étrangers.

Cependant, la Zlec pourrait être source d’effets « pervers », si elle est mal pensée ou hâtée. C’est pourquoi, ce présent papier se propose de s’interroger sur le contenu d’une zone de libre-échange, les risques possibles et les conditions préalables à la création d’une zone de libre-échange continentale.

Analyse du contenu de la ZLEC

Une zone de libre-échange est une zone à l’intérieur de laquelle, les pays membres éliminent entre eux les droits de douane ainsi que les restrictions quantitatives à l’importation, mais conservant chacun leur propre politique commerciale vis-à-vis des pays tiers. Ces zones sont mises en place à partir des accords de libre-échange. En d’autres termes, la zone de libre-échange est une zone au sein de laquelle les marchandises circulent librement (en absence de barrières tarifaires et non tarifaires), chaque pays membre conservant son système douanier vis-à-vis des pays hors zone. La zone de libre-échange constitue le premier véritable échelon des cinq degrés d’intégration que sont : Zone de libre-échange - union douanière - marché commun - union économique - intégration économique.

La zone de libre-échange continentale (Zlec) est une zone de libre-échange qui concerne l’espace continental. C’est une zone regroupant tous les pays qui appartiennent aux différents blocs régionaux composant le continent. La zone de libre-échange africaine est un projet de zone de libre échange en cours de création au niveau de l’Afrique. Elle devrait regrouper la zone tripartite de libre-échange, qui doit inclure le marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA), la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE) et la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC), avec d’autre part la Communauté Economique des États de l’Afrique Centrale (CEEAC), la Communauté Economique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), l’Union du Maghreb Arabe et la Communauté des États Sahélo-Sahariens[][]. Le projet vise à regrouper au total 55 États dans une zone de libre-échange.

En revenant sur la genèse, il est important de rappeler que l’idée de lancer la Zlec est née en 2012 lors de la 18e session ordinaire de la Conférence de l’Union Africaine. Le processus de négociation a été lancé en juin 2015 à Johannesburg lors de la 25e session ordinaire de la Conférence de l’Union Africaine. C’est justement lors de cette session que les objectifs, les principes et la feuille de route ont été fixés. Après cette session, plusieurs foras de négociation se sont tenus (Addis-Abeba en Ethiopie, Abidjan en Côte d’Ivoire). Trois foras ont été réalisés en 2016.

Le 21mars2018 précisément, 44 pays sont signataires de l’accord sur la Zlec africaine lors du sommet de Kigali. Dans le même temps, on a pu constater que 11 pays n’ont pas pu prendre part à cet important virage de l’histoire du continent africain parmi lesquels le Nigéria, le Burundi, l’Érythrée, la Namibie et la Sierra-Leone. On est donc tenté de se demander pourquoi, il n’y a pas une adhésion totale à ce vaste projet ? Y a-t-il des points d’incohérence ? Y a-t-il des risques ?

Points d’incohérence

De l’analyse du projet de création d’une zone de libre-échange au niveau du continent africain, il ressort un certain nombre d’incohérences.

Incohérence 1 : Le temps mis pour conduire les négociations avant la signature de l’accord portant création de la zone de libre-échange paraît très court pour un enjeu aussi important. Le processus de négociation a commencé en 2015 et la signature de l’accord intervient en 2018, soit environ 3 ans de négociation. Ce temps court n’a pas permis d’avoir des consultations nationales avec les acteurs majeurs de la Zlec en l’occurrence le secteur privé. C’est un des arguments avancés par le Nigéria pour ne pas participer à la Conférence de Kigali. Le Nigéria aurait demandé plus de temps pour consulter le monde des affaires au niveau national avant de voir la possibilité d’adhérer au projet. Globalement, les négociations ont été politiques et n’ont pas véritablement pris en compte le monde économique.

Incohérence 2 : Les réalités des entreprises des différents pays n’ont pas été suffisamment prises en compte. Les consultations sont restées à un niveau macro, il n’y a pas eu des études préalables sur les bénéfices et les coûts de la mise en œuvre de la Zlec sur les entreprises en particulier et sur l’économie africaine en général. Cette insuffisance pourrait être une source de risque.

Incohérence 3 : La création d’une Zlec africaine dans un contexte d’absence de véritables zones de libre-échange au sein des blocs régionaux. La pratique à l’intérieur des blocs régionaux montre que ces derniers ont été érigés soit en zone de libre-échange soit en union douanière sans être des zones de libre-échange au sens réel du terme. Si on considère l’exemple du bloc CEDEAO, qui est d’ailleurs passé en Union douanière en 2015, une évaluation réalisée par la Commission de la CEDEAO en 2016 a révélé qu’il y a encore des restrictions quantitatives volontaires au commerce et de nombreuses formes de barrières non tarifaires. Autrement, le discours est au-dessus des actes. Les pratiques anormales continuent de persister et les entreprises du même bloc ne commercent pas librement entre elles.

Dans le cadre de la CEMAC, il y a toujours des barrières non tarifaires importantes entre la Guinée Equatoriale et les autres pays voisins tels le Cameroun et le Gabon. En effet, la suppression du Visa n’est toujours pas effective entre ce pays et le reste des pays de la CEMAC. Tout ceci constitue des incohérences significatives sur le mouvement des biens et des personnes.

Incohérence 4 : L’absence d’une monnaie unique. L’idéal aurait été de créer la monnaie unique africaine ce qui faciliterait le mouvement des marchandises au sein du continent africain. La présence de monnaies différentes avec des régimes différents pourrait entraver la pratique du commerce intra-africain au regard du faible niveau de convertibilité de certaines monnaies.

Incohérence 5 : Le faible niveau de connectivité des blocs régionaux. Le faible développement du réseau ferroviaire, le faible niveau du transport aérien de marchandises, le faible trafic maritime et la vétusté des voies routières rendraient moins efficace l’interconnexion des différents marchés.

Incohérence 6 : Le faible niveau de diversification des produits (matières premières) à l’intérieur de l’Afrique couplé au faible niveau d’industrialisation pourrait être une source d’incohérence majeure. On pourrait assister à un détournement de commerce et non à une création de commerce.

Risques possibles

Les risques possibles de cette décision de création de la Zlec africaine sont visiblement nombreux. Parmi les plus importants, on a :

Risque 1 :
l’arrimage de la Zlec à l’Accord de Partenariat Economique (APE) soutenu par l’Union Européenne. Ce risque est le plus important avec ses conséquences désastreuses. Pendant que les blocs régionaux disposent en leur sein des régimes multiples (régime APE, régime Tout Sauf les Armes, Système Généralisé des préférences) sans qu’il y ait des APE régionaux finalisés, la création d’une Zone de libre-échange continentale pourrait engendrer des frustrations sociales et économiques.

Si on considère le cas de la CEDEAO où le Nigéria est dans le Système Généralisé des préférences depuis 2008, tout produit qui rentrerait par la Côte d’Ivoire qui est dans le régime APE pourrait se retrouver sous quelques formes sur le territoire nigérian au nom de la libre pratique que prônerait la Zlec. Il serait difficile de définir des règles d’origine capables de discriminer les produits originaires des blocs régionaux africains et ceux importés des pays hors Zlec. Dans ces conditions, les barrières tarifaires vont se renforcer davantage dans certains pays pour éviter une concurrence déloyale et une dépression du secteur privé.

Risque 2 : le renforcement des barrières non tarifaires à l’intérieur de la Zlec. Actuellement, il n’y a pas de normes communautaires de qualité en rapport avec les différents produits. Tout pays de la Zlec pourrait l’utiliser comme un argument pour ériger des mesures de sauvegarde en mettant en avant les arguments en termes de menace de la santé humaine, animale et environnementale. On pourrait assister à une floraison de normes de qualité créant ainsi des systèmes de monopole qui consisterait une entrave sérieuse aux mouvements des marchandises.

Risque 3 : la désintégration des blocs régionaux. Les blocs régionaux pourraient connaitre un recul sérieux dans le processus d’intégration régionale en cours. Si le refus du Nigéria à adhérer à la Zlec est acté, alors on pourrait assister à un retrait du Nigéria de la CEDEAO. Une telle décision viendrait à mettre en mal la construction de l’intégration sous régionale.

Risque 4 : l’accentuation des problèmes sécuritaires. Ce problème a été constaté lorsque le visa a été levé en Afrique Centrale. La Guinée Equatoriale ayant été victime d’un acte d’insécurité, s’est vite retirée de cette décision qui devrait naturellement faciliter le mouvement des personnes et des biens.

Risque 5 : la menace sur le secteur privé. Le faible niveau de consultation avec le secteur privé notamment les entreprises privées et la non prise en compte de leurs spécificités engendreraient une certaine éviction des entreprises naissantes ou ayant un niveau de compétitivité relativement faible.

Solutions

Au regard du développement précédent et des risques probables de la création de la Zlec, quels sont les mécanismes ou les conditions préalables à satisfaire avant la mise en œuvre effective de la Zlec ?

Condition préalable 1 : retarder de quelques années la mise en œuvre de la Zlec afin de mener des consultations sérieuses avec le secteur privé et de faire des analyses coût-avantages de sa mise en œuvre,

Condition préalable 2 : entreprendre des consultations nationales et spécifiques sérieuses (par type d’acteurs) pour prendre en compte les situations spécifiques des acteurs et des économies,

Condition préalable 3 : travailler à mettre en place une monnaie africaine. Cette monnaie africaine faciliterait les échanges à l’intérieur de la Zlec. L’expérience des zones de libre-échange réussies montre qu’elles ont été dotées d’une monnaie unique (exemple de l’Union Européenne). A l’intérieur de ces espaces, le commerce intra-zone augmente relativement plus vite que celui hors zone,

Condition préalable 4 : accélérer et achever rapidement le processus de mise en œuvre de véritables zones de libre-échange au sein des blocs sous régionaux avant d’aller vers une zone de libre-échange continentale. Les blocs sous-régionaux ayant théoriquement atteint un niveau d’intégration élevé comme les unions douanières et comportant encore des barrières tarifaires et non tarifaires devraient travailler à prendre des mesures correctives pour asseoir des espaces totalement libérés des entraves vis-à-vis des pays membres. C’est une condition préalable à la mise en œuvre d’une Zlec.

Condition préalable 5 : aller vers une diversification des économies, une industrialisation raisonnée dans une synergie des efforts et une amélioration des moyens de transport et de communication.

Conclusion

La création de la Zlec est théoriquement une initiative continentale qui devrait engendrer des bénéfices énormes en accroissant le volume des échanges commerciaux et par ricochet en créant des emplois pour de millions d’africains.

Toutefois, la mise en œuvre de la Zlec entrainerait des risques majeurs pouvant aller de la destruction du tissu économique, à la désacralisation des efforts d’intégration sous régionale au niveau africain. L’on pourrait assister à très court terme à du protectionnisme renforcé dans un élan de libéralisation si des correctifs ne sont pas apportés.

A moyen et long termes, on pourrait aboutir à une destruction des efforts déjà consentis pour amener l’Afrique à un niveau d’intégration élevé et favorable à son émergence. La création de la Zlec est une bonne initiative mais hâtée dans sa mise en œuvre qui pourrait engendrer des conséquences énormes sur le plan économique, social et politique (effet Metzler).

Par Didier ZOUNGRANA, Ph.D

Messages

  • Si je ne voyais pas un nom africain en bas j’aurais parié que c’est un français qui a écris cet article. Depuis les indépendance l’occident et en tête la France nous dit d’aller doucement, de ne pas trop vite s’unir entre pays africains, de ne pas trop vite s’industrialiser...(même leur Franc CFA, n’est pas le même en Afrique...rien que ça, ça veut tout dire.)
    Les problèmes il y en aura toujours...(regardez l’Union Européenne, tout n’est pas parfait : il y a les anglais qui veulent la quitter, des pays comme la Grèce qui sont au bords de la faillite, le visas Schengen qui pose problème, l’euro qui ne plait pas à tout le monde...) mais ça ne les empêche pas d’essayer.
    C’est en forgeant que l’on devient forgeron...si non l’on peut attendre jusqu’à la fin des temps, les conditions ne seront jamais suffisamment réunis pour les pessimistes. Il faut se lancer...ça ne dit pas que l’on ne va pas se casser la gueule une ou deux fois...mais pour apprendre à marcher un bébé ne doit pas avoir peur de tomber.
    Il faut arrêter de faire peur aux gens...ÇA VA ALLER !

  • Je partage le même avis que Franck. Risque par ci Risque par là. Vous les intellectuels africains vous êtes tellement formatés par l’école occidentale que cela devient un reflexe de vouloir dénigner toutes les initiatives africaines visant à renforcer l’integration du continent et à s’affranchir des colonisateurs. Je me demande parfois si le probleme du continent africain ce n’est pas les intellectuels. Les autres prennent des risques, se trompent et se corrigent. C ‘est comme cela qu’ils avancent. Le risque est partout, dans toutes nos actions, dans notre vie. Même quand on respire on prend un risque, mais est ce pour autant que l’on ne respire pas ? Helas, Moi qui coyait que l’Afro pessimisme relevait deja du passé.

  • Sans trop de jugeotte, je dirai que les ennemis de l’Afrique ne dorment jamais ; ils sont à l’oeuvre en permanence et il faut que nous justement decuplons les efforts pour venir à bout d’eux.
    Tenez ! si nous sommes UNIS, ce gros continent, c’est la fin pour l’imperialisme occidental.
    Soyons UNIS, NATIONALISTES et même plus nationalistes qu’ils ne le sont ! Que diantre nourrrir du pescimisme dans le esprit des africains qui n’ont que tout à gagner même dans un embryon d’unité.
    Ceux qui tiennent les discours ou analyses de ce type ne sont que les pires ennemis de notre continent, car malgré les moments favorables pour cette UNITE et les initiatives qui s’ebauchent, ils roulent pour l’occident.
    Si vous avez percé le secret de la conference de berlin sur la balkanisation de l’Afrique, vous avez tout compris et vous allez rechercher dans le sens contraire en deconstruisant ce paradigme.
    AFRIQUE UNIE FAIT TROP PEUR A OCCIDENT.
    Même les blocs cedeao, sadec, cemac, etc. actuels, tout ça ce ne sont que des formes encore suggerées par l’occident pour la manipulation et l’entretien de cette division du continent, de son maintien dans cet etat afin de mieux le dominer.

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