Augmentation du capital des sociétés d’Assurance en zone CIMA : Un défi peut en cacher un autre

Par Eric Placide KABORE • jeudi 29 mars 2018 à 15h06min

Depuis le 1er juin 2016, le capital social minimum des sociétés anonymes d’assurances est passé d’un (01) milliard à cinq (05) milliards de CFA et le fonds d’établissement minimum des sociétés d’assurances mutuelles de huit cents (800) millions à trois (03) milliards de Francs CFA.

Augmentation du capital des sociétés d’Assurance en zone CIMA : Un défi peut en cacher un autre

Pour les sociétés anonymes d’assurances en activité qui ont un capital social inférieur à ce minimum, elles disposent d’un délai de trois (3) ans pour porter leur capital social minimum à 3 milliards de Francs CFA et de cinq (5) ans pour le porter à 5 milliards de Francs CFA.

Cette décision du Conseil des ministres des assurances de la zone CIMA (Conférence Interafricaine des Marchés d’Assurances) vise, selon la tutelle, à renforcer la solidité financière des compagnies d’assurances et à réduire leur probabilité de ruine, à opérer une consolidation du secteur des assurances, à se rapprocher des normes prudentielles du secteur bancaire, à accroître la capacité de rétention des primes d’assurance des sociétés et des marchés nationaux et à permettre aux compagnies de faire face aux frais d’établissement et d’informatisation, sans hypothéquer les ressources nécessaires à l’activité et à la solvabilité de l’entreprise.

Les intentions du législateur sont certes nobles car il s’agit d’une part, de la pérennité d’un secteur et de ses acteurs en particulier les compagnies d’assurances et d’autre part, de la protection des souscripteurs, des assurés et bénéficiaires des produits d’assurances. Cependant, en moins de 18 mois de la première échéance, elles sont peu nombreuses, les sociétés qui se sont déjà conformées à cette nouvelle donne. Autant dire que la tâche s’avère ardue pour les sociétés déjà existantes.

Pour les nouvelles demandes d’agréments, à en croire le régulateur, elles se font rares au bonheur sans doute de ce dernier qui n’en demandait pas plus pour mieux s’occuper de l’existant. Il faudra sur ce point attendre quelques années pour se prononcer sur les effets bénéfiques pour le secteur. A priori, la réduction du nombre d’acteurs pourrait ralentir l’accès des populations aux produits innovants et adaptés à leurs revenus et ce du fait des situations de monopole que la volonté de fabriquer des sociétés de grande taille pourrait créer à moyen terme.En attendant, puisque le vin est tiré, il faut le boire.

La recherche d’argent frais pour l’augmentation du capital social crée dès lors des nuits blanches pour les promoteurs de sociétés d’assurances et pour cause ! Comment convaincre un investisseur de choix à miser gros sur des sociétés avec une rentabilité moyenne de 8 % pour la branche non-vie et 4 % pour la branche vie ? Rapportée à un capital social de 5 milliards, cette rentabilité serait respectivement de 1,6% et 0,8%. Cela n’est guère alléchant pour des investisseurs souvent trop préoccupés par le retour sur investissement plutôt que par le rôle social que jouent bien souvent les compagnies d’assurance. C’est ce qui explique sans doute les difficultés à réunir les fonds exigés par la nouvelle règlementation. Peut-on alors déduire que des sociétés disparaîtront bientôt ?

Un tel scénario n’aurait rien de réjouissant pour le secteur tant les acteurs peinent encore à retrouver la confiance des clients. Il vaut mieux trouver des mécanismes pour lever les fonds et permettre au marché de continuer à jouer son rôle d’investisseur institutionnel. Dans ce sens, le recours à l’actionnariat populaire pourrait être une solution. En effet, en devenant actionnaires et donc propriétaires d’entreprises d’assurances dont ils apprendront à connaître les mécanismes de gestion, les assurés et d’une manière générale, les populations s’intéresseront et donc contribueront davantage à restaurer l’image de marque des assureurs et à assurer ainsi le développement du secteur.

Une toute autre solution pourrait consister en la mise en place, par l’Etat ou par des investisseurs privés et pour les sociétés d’assurances qui en ont besoin, d’un système de portage temporaire avec des conditions souples et supportables.
Enfin, faute de moyens et de partenaires financiers, les entreprises ne pouvant pas se conformer à la réglementation pourraient tout simplement se convertir en sociétés de micro-assurance dont le capital social exigé est de 1 milliard. Il va sans dire que dans ce cas de figure, à défaut de réassurer la partie supérieure du portefeuille, on assistera à des transferts de risques, opérations très délicates à surveiller comme de l’huile sur feu.

En tout état de cause, il serait souhaitable que l’intégration de nouveaux partenaires se fasse sur la base non seulement de leur santé financière mais également de leurs qualités techniques et opérationnelles afin de permettre à l’entreprise de s’inspirer des bonnes pratiques pour booster sa croissance.

On le voit si bien, l’augmentation du capital social est un défi mais la rentabilisation des fonds qui viendraient à être mobilisés en est un autre. Une fois bouclé, le capital social devrait être géré de façon optimale pour assurer le retour sur investissement. Il faudra dès lors se départir de la routine et quitter les chantiers battus pour conduire et gérer avec vision, mesure et innovation l’entreprise d’assurance. Qu’on ne se méprenne pas ! La gouvernance devrait être retoquée de sorte à lui donner une dimension nouvelle avec des dirigeants (membres des conseils d’administration, d’audits et de surveillance, directeurs généraux…) bien au fait de la gestion de la chose assurantielle. C’est à ce prix que nos compagnies seront mieux gérées et les besoins des clients mieux cernés et pris en charge adéquatement, toute chose qui contribuera à restaurer la confiance entre partenaires.

Quoiqu’il en soit, la rentabilité future de nos compagnies d’assurances s’appréciera à l’aune du triptyque digitalisation-distribution-gestion actif/passif. En effet, les entreprises d’assurance, pour plus de performance devraient gagner le pari de la digitalisation qui nécessite des investissements dans des systèmes d’informations à même de soutenir le développement de produits innovants et accessibles à tous avec à la clé une fluidité maîtrisée des transactions. De même, on ne le dira jamais, assez, il faut révolutionner les canaux de distribution pour atteindre la grande masse de populations qui peine encore à sortir la tête de la pauvreté faute de couverture adéquate.

La prise en charge de ces personnes par les sociétés d’assurance ne sera effective que lorsqu’on aura conçu des canaux nouveaux de distribution avec des produits simples et adaptés à leurs besoins. Mais je voudrais nous rassurer : cette victoire d’étape ne se gagnera pas dans des bureaux climatisés et les têtes bien faites devraient commencer à s’inspirer de l’expérience et des réalités terrain pour proposer des produits attractifs, simples et digestes et bien utiles à nos populations.

Enfin, avec un capital social de 5 milliards et autant sinon plus attendus en termes de chiffre d’affaires et une règlementation essentiellement tournée vers la protection des consommateurs, nos sociétés d’assurance gagneraient à redonner à la direction financière, la place qui est la sienne dans la gestion des ressources financières. Cela suppose un recyclage ou carrément une formation adaptée aux besoins de l’heure. En effet, pour plus de rentabilité, nos sociétés d’assurance devront mettre l’accent sur la gestion actif/passif et également s’intéresser davantage aux investissements boursiers de longs termes avec une préférence toute particulière pour la gestion indicielle.

En tout état de cause, le législateur CIMA, en choisissant de protéger les consommateurs quoiqu’il en coûte, ne laisse vraiment pas le choix aux assureurs qui veulent opérer dans sa zone : il leur faut innover et performer à tous les niveaux s’ils veulent rester en vie.

Eric Placide KABORE
Diplôme d’Etudes Supérieures Spécialisées en Assurances
(Institut international des Assurances de Yaoundé – Cameroun)
Maîtrise en Droit des Affaires
Tél. : 78 82 33 06/ 75 97 97 01/ 71 80 16 25

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