Education : Repenser notre école pour l’articuler avec nos réalités socio-économiques

lundi 13 novembre 2017 à 01h08min

Dans la réflexion suivante Elhadji BOUBACAR, inspecteur de l’Enseignement du 1er Degré à Dori interpelle les décideurs politiques et l’opinion d’une manière général sur la nécessité de réformer l’école burkinabè en la refondant sur le socle socio-économique du pays.

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Education : Repenser notre école pour l’articuler avec nos réalités socio-économiques

Porter sa réflexion sur l’éducation et oser la partager avec l’autre, c’est prendre à la fois le risque, le plaisir et l’engagement de se soumettre au sévère jugement des hommes et de l’histoire. En effet, se proposer d’interroger un domaine comme celui de l’éducation dans un contexte de perte de notre identité nègre, perte voulue, acceptée et applaudie malheureusement par notre jeunesse en manque de repères est assez, sinon trop osé. Le risque est encore plus élevé quand on a l’outrecuidance de porter la réflexion sur le vaste champ des relations entre l’éducation et la société.

Ce champ est si étendu qu’il faut envisager un livre pour prétendre le couvrir. Loin de nous donc l’ambition de vider le sujet à travers quelques lignes. Mais si tout le monde convient que comprendre les liens qui existent entre l’éducation et la société aide à comprendre un système éducatif, et alors à réussir l’éducation, le risque mérite bien d’être pris. Afin de ne pas manquer le sujet, nous sollicitons l’autorisation au lecteur de circonscrire notre analyse aux rapports entre l’éducation et la société. Précisément, aux interactions, aux interrelations, en un mot aux influences mutuelles qui existent entre les deux(2).

Dans un monde en proie à toutes les adversités, marqué par des crises inédites entrainant des ruptures permanentes dans toutes les sociétés, revisiter les rapports entre l’éducation et la société devient un exercice incontournable pour toute nation qui veut survivre aux bouleversements actuels que connait l’humanité en ce siècle naissant. L’éducation est consubstantielle à la société. Nul ne pourrait dissocier l’une de l’autre et remettre ce lien en cause. C’est à comprendre qu’il n y a pas de société sans éducation ni d’éducation sans société. A chaque société et époque, correspond une éducation donnée.

De l’antiquité gréco-romaine à nos jours, les conceptions et les moyens de l’éducation ont ainsi évolué. Ces entendements vont de l’exaltation des vertus du citoyen et du soldat à celle de la liberté et du bonheur, en passant par la formation de l’Homme pour le ciel, la culture du beau et du juste. On l’aura compris, l’éducation, qui n’est rien d’autre que le processus d’humanisation de l’Homme, a toujours tenu, tient et tiendra encore pour longtemps sinon pour toujours une place fondamentale dans toute société. Elle est à la fois produit et facteur de la société. En effet, chaque société définit les contenus, les objectifs et les moyens de l’éducation qu’elle envisage pour ses membres.

Ainsi, dans l’Afrique traditionnelle, les veillées, les contes et légendes, les camps d’initiation étaient des opportunités et des cadres privilégiés d’éducation et de formation de la jeunesse. Et, il était du devoir des adultes, en tout temps et en tout lieu, en toute circonstance de veiller à la bonne conduite des jeunes. Fodé DIAWARA l’a si bien dit : « L’enfant est (donc) constamment face au groupe et reçoit les éléments de sa formation du groupe tout entier. » Aujourd’hui encore, subsistent des sociétés africaines qui font de l’initiation un cadre privilégié d’éducation. C’est le cas des Bobos, pour ne prendre que l’exemple de ce peuple, avec leurs rites initiatiques au ‘‘do’’.

L’école n’est donc pas le fait de l’occident, si l’on considère qu’elle est dans toutes les acceptions du concept, un cadre d’éducation et de formation de la jeunesse conçu par la société. Suzanne MOLLO nous instruit justement, au sujet de celle moderne et d’origine occidentale, que « l’école est une expression privilégiée de la société qui lui confie le soin de transmettre aux enfants les valeurs culturelles, morales, sociales qu’elle juge indispensables à la formation d’un adulte et à son intégration dans son milieu. » Cette institution scolaire qui s’est imposée aux africains est un exemple illustratif d’uniformisation de l’éducation dans la société. Comme l’éducation traditionnelle africaine, elle a entre autres pour vocation l’appropriation par la jeunesse des valeurs de la société, l’apprentissage de la vie sociale, de la citoyenneté et la promotion du développement.

Les attentes de la société vis-à-vis de l’école, pour ainsi dire de l’éducation, sont profondes et légitimes. Toutes les réformes scolaires, au Burkina Faso comme partout à travers le monde, ont pour vocation de répondre justement aux attentes de la société à un moment donné de son histoire. On l’a vu avec ‘‘la voltaïsation’’ des programmes d’histoire et de géographie au lendemain de l’indépendance de notre pays. On l’a vu aussi avec l’espoir porté par l’école sous la révolution d’août 1983. Sous ce régime, les révolutionnaires n’avaient pas eu le temps de réaliser leur rêve : faire de l’institution scolaire un cadre de préparation des défenseurs de cette révolution, capables de contribuer au développement endogène du Burkina Faso. Aujourd’hui encore, l’on parle de réforme du système éducatif burkinabè jugé inadapté. Voici un sujet très simple à comprendre mais qui donne du fil à tordre à toute une nation. Et pourquoi donc ?

Les burkinabè sont dans leur majorité agriculteurs, éleveurs sinon agro-pasteurs mais aussi artisans. Notre école doit de ce fait être pensée dans la perspective d’une valorisation de ces trois domaines afin d’en faire les leviers du développement du pays. Il s’agit de faire en sorte que les sortants de l’école soient capables d’une part de développer l’artisanat, l’agriculture et l’élevage et d’autre part, d’exercer des métiers liés à ces secteurs. Cela ne voudrait pas dire qu’il faut refuser l’ouverture aux autres et au monde du petit burkinabè. Mais il est indéniable qu’éduquer et former sont des entreprises qui doivent consacrer l’ancrage de l’individu dans son milieu et non de l’en éloigner. Et comme la majorité des sortants de nos écoles retournent aux activités exercées par leurs parents, c’est-à-dire à l’agriculture, à l’élevage et à l’artisanat, les programmes éducatifs gagneraient à tenir compte de cette réalité. Pour être précis, nous devons penser une éducation qui correspond à nos réalités et à nos besoins et qui peut produire ceux qui seront capables de promouvoir à la fois nos valeurs et les domaines porteurs de notre promotion individuelle et collective.

« L’homme que l’Education veut réaliser en nous, n’est pas l’homme tel que la nature l’a fait, mais tel que la société veut qu’il soit. Et elle le veut tel que le réclame son économie intérieure. » disait Durkheim. C’est ce qu’il faut comprendre et jeter dans les oubliettes de l’antiquité, toutes les démarches qui nous éloignent de nos valeurs et de nos réalités économiques et culturelles. Une école qui ne part pas des valeurs et des cultures du milieu n’est qu’un logiciel permettant de produire des produits impropres sinon nuisibles à la consommation. Une éducation n’a de sens que si elle a une réelle articulation avec la société qui l’a conçue et mise en œuvre. Il se trouve qu’une société en totale déliquescence ne peut que secrétée une école à son image. Et une école inadaptée ne peut qu’être cause de la déliquescence de la société qui l’a enfanté. Espérons que le Burkina Faso saura éviter l’une ou l’autre de ces situations.

Elhadji BOUBACAR
Inspecteur de l’Enseignement du 1er Degré à Dori
Contacts : 70 10 05 50/78 64 08 70
Mail : boubacar.elhadji@yahoo.fr

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Vos commentaires

  • Le 13 novembre à 06:55, par tamboura_pamadou@yahoo.fr
    En réponse à : Education : Repenser notre école pour l’articuler avec nos réalités socio-économiques

    Je pense que les encadreurs doivent dans cette société en pleine crise prendre le relai et animer la scène politique. Il ne serre à rien de se laisser tirer par le bout du nez comme le subissent les encadreurs du moment. Un homme éduqué est un homme responsable, un homme qui participe à la gestion de la cite.
    L’éducation est politique. Tout est politique. Et il ’y a que d’hommes éclairés qui peuvent remettre notre société sur les rails. Notre monde est en dérive. Nous fonçons sur un rock. revisitons les percepts de l’antiquité qui peuvent nous sauver de ce saut dans le vide. Notre éducation se meure.
    Nous sommes devons oser le dynamiser par quelque moyen que ce soit ; sinon nous disparaitrons faute d’éducation véritable. Les indicateurs sont la et nous devons les considérer pour l’avenir joyeux de notre pays.
    Félicitation monsieur l’inspecteur pour cette contribution à l’éveil au monde.
    A vos plus les encadreurs

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  • Le 13 novembre à 07:56, par Un observateur
    En réponse à : Education : Repenser notre école pour l’articuler avec nos réalités socio-économiques

    Bien dit
    Et la conclusion est plus que pertinente.
    J’ajouterai à l’article, qu’il faut enseigner nos traditions, nos langues et l’histoire de l’afrique et en particulier celles du Burkina Faso.
    A l’époque de Sankara, il y’avait l’opération "BANTARÉ". Cette opération en plus de l’enseignement dispense en Dioula dans certaines écoles dans l’ouest était une vraie éducation adaptée à notre société.
    Avoir des doctorats ou des professorats étrangers ou l’étranger c’est bien, mais sans notre culture africaine c’est reproduire exactement ce qu’il y’ a l’étranger et c’est inutile car ce n’est pas adapter à notre société.

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  • Le 13 novembre à 08:04, par Pazitiba Paul Ouédraogo
    En réponse à : Education : Repenser notre école pour l’articuler avec nos réalités socio-économiques

    Bravo cher ami pour ce courage qui n’habite pas de nombreux cadres et décideurs du système éducatif national. Les thèmes que vous évoquez sont malheureusement justes en ce sens que notre système éducatif n’est pas articulé sur les axes du développement économique national et cela depuis les indépendances de façade de 1960 à nos jours. Il est encore plus angoissant de noter qu’aucun pays au monde ne s’est développé à partir de la culture d’autres contrés à savoir la langue ; aujourd’hui au Burkina Faso, tel que le système éducatif est géré, c’est comme si notre salut réside dans le français avec un mépris nauséabonde de la soixantaine de langues que le pays connait. Il est évident que nous avons raté le coche depuis belle lurette ; mais nous pensons que des décisions majeures doivent être prises au plus tôt pour l’utilisation de nos langues pour la formation à partir du primaire jusqu’à l’université, en y intégrant l’agriculture, l’élevage, la gestion de l’environnement etc. C’est à cette condition que le Burkina se développera.

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  • Le 13 novembre à 08:59, par Mo
    En réponse à : Education : Repenser notre école pour l’articuler avec nos réalités socio-économiques

    Bravo Mr l’inspecteur ! que cette analyse vienne d’un expert en la matière devrait donner à réfléchir aux décideurs politiques comme à l’opinion publique sur le genre de société qu’on veut pour demain. Notre système éducatif est trop calqué sur le modèle occidental basé sur les réalités de là-bas , il doit plutôt trouver ses fondements dans nos réalités économiques et sociales comme vous le dites dans votre analyse.

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  • Le 13 novembre à 09:34, par jojo
    En réponse à : Education : Repenser notre école pour l’articuler avec nos réalités socio-économiques

    "...une société en totale déliquescence ne peut que secréter une école à son image." Oui, mille fois oui, la société a les enfants qu’elle mérite et de ce point de vue, l’Occident a une ENORME responsabilité dans cette déliquescence qui affecte les pays dits du Tiers-Monde ou du Sud ! L’autre problème que je veux souligner vient du fait que l’école essaie tant bien que mal de s’adapter à une société en perpétuelle évolution. Mais comme elle n’arrive pas à suivre, elle s’essouffle et ne parvient jamais à ses fins, d’où des réformes indénombrables.
    En Afrique, il est clair que l’on s’achemine de plus en plus vers une école essentiellement urbaine tournée vers la mondialisation économique (initiation aux langues étrangères, surtout l’anglais, informatique, etc...) et une rurale en phase avec le travail de la terre et le petit artisanat. Toutefois, comme les petits citadins ne sont pas du tout à l’abri du chômage, l’école urbaine doit penser à les intéresser aux réalités du milieu rural, et paysan en particulier. Les choses ne sont pas simples !

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  • Le 13 novembre à 12:32, par Enfant de Boussé
    En réponse à : Education : Repenser notre école pour l’articuler avec nos réalités socio-économiques

    On ne va pas nier l’évidence historique : c’est le blanc qui nous a apporté l’écriture.
    Après on peut écrire en moré, en bissa, en dioula, en fulfudé...qu’importe. L’écriture, la connaissance, l’innovation apporte un certain progrès notamment dans l’agriculture.
    Nous ne pouvons pas vouloir le progrès économique et social et vivre comme au temps ancien. Ainsi, plus le Burkina se développera et moins il aura besoin de paysans et d’agriculteurs. Il en est ainsi. Il faut arrêter de se leurrer.

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    • Le 13 novembre à 15:48, par Mo
      En réponse à : Education : Repenser notre école pour l’articuler avec nos réalités socio-économiques

      Mr ! peut-être que si vous savez nous définir ce que c’est que le développement ou le progrès économique et social(dont vous parlez) et dire dans quel sens il faut réaliser cela au Burkina on saura vous suivre ?
      Pour votre information, à titre d’exemple, les biscuits et autres fromages dans nos boutiques sont des produits issus de l"agriculture avec des paysans à manette.

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      • Le 13 novembre à 18:33, par Enfant de Boussé
        En réponse à : Education : Repenser notre école pour l’articuler avec nos réalités socio-économiques

        Les biscuits et les fromages ne sont pas fabriqués par des paysans mais des entreprises industrielles : Danone, Nestlé, Uniliver, Kraft foods.... Ce qu’on appelle l’industrie agro-alimentaire . L’’essentiel des produits évoqués : biscuits et fromages ne sont pas des produirs de base de l’alimentation burkibabè. Ce sont des produits importés et qui ne sont pas fabriqués au Faso. Se développer par exemple c’est se passer de la houe tout en étant très productif et en utilisant très peu de main-d’oeuvre. D’ailleurs , en ce moment le Président du Faso fait la publicité pour la mécanisation de l’agriculture et l’acquisition de tracteur s subventionnés.

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  • Le 13 novembre à 19:21, par Sawadogo Adama
    En réponse à : Education : Repenser notre école pour l’articuler avec nos réalités socio-économiques

    Ahhh,nous voila reparti,l’education vue sous l’angle des valeurs culturelles a transmettre bute contre l’ecole de l’economie,de l’emploi...dont les methodes tranchent avec les valeurs culturelles traditionnelles."L’economie nationale, du pays ..."sont des notions nouvelles dans notre histoire.Le developpement endogene,qui ne signifie pas culturel,est du bon sens tout court.
    Le debat tient a la cofusion des genres
    Pour dire que l’education sous nos tropiques(ce n’est le cas aux USA...) doit viser la transmission des valeurs et l’instruction doit viser l’insertion socale par le travail(seule chose qui vaille aux USA)

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  • Le 13 novembre à 23:02, par sanpawende
    En réponse à : Education : Repenser notre école pour l’articuler avec nos réalités socio-économiques

    Courage et merci mr l’inspecteur pour votre analyse tres pertinente sur l’education au faso. En claire, notre systeme educatif est modeleur d’homme type en dephasage grave avec les realites socio-economiques burkinabé pour un developpement progres solide du pays. En tous les cas, un refferenciel de developpement qui ne prendrait a bras le corps cette necessite de refonder le systeme educatif du pays ne donnerait au bout du compte qu’une apparence d’un progres qui n’est en realite que moribond.

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