La résistance des pouvoirs coutumiers aux structures populaires sous la révolution : La religion traditionnelle et la sorcellerie comme ultimes soupapes de survie

vendredi 20 octobre 2017 à 23h49min

Les pouvoirs coutumiers faisaient partie des « ennemis du peuple » dénoncés par la charte idéologique du CNR. Le rapport du pouvoir à ces forces dites « rétrogrades et obscurantistes » fut très riche de scénarii où ces dernières connurent des fortunes aussi nombreuses que diverses. Mais, ceux-ci ne s’étaient pas laissé placardiser et avaient développé des attitudes de survie face au projet de supplantation des révolutionnaires. Pour faire face à leur disqualification par les Comités de défense de la révolution(CDR) etcontrecarrer le contrôle serré de ces derniers, les pouvoirs avaient usé l’entrisme, la religion traditionnelle et la sorcellerie.

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La résistance des pouvoirs coutumiers aux structures populaires sous la révolution : La religion traditionnelle et la sorcellerie comme ultimes soupapes de survie

Ce n’est pas faux de soutenir qu’à ses débuts, le projet politique de la Révolution démocratique et populaire(RDP) était de supprimer la chefferie traditionnelle. Cette dernière avait d’ailleurs été considérée comme ennemi numéro un au début du processus révolutionnaire. D’essence totalisante dans la mesure où son achèvement sous-tendait l’inscription autoritaire de toute la société dans le circuit de l’Etat et le monopole de la parole légitime, tous les projets politiques du CNR avaient pour quintessence de supplanter toutes les autres forces au profit de ses propres circuits de représentation, les CDR. En tout état de cause, la révolution ne pouvait pas s’accommoder de l’existence des institutions traditionnelles comme forces concurrentes dans le champ politique.

La disqualification politique et administrative des pouvoirs coutumiers

A travers l’institution des structures populaires consacrées comme la clé de voûte de sa logique d’action politique, économique et sociale, les nouveaux découpages administratifs, la réforme judiciaire et la réorganisation agraire et foncière, le pouvoir avait sonné le glas de la liquidation prochaine des chefferies coutumières. En effet, les nouveaux découpages administratifs et les dispositions légales compromettaient désormais la légitimité des institutions coutumières non seulement dans leurs terroirs mais encore vis-à-vis des populations auprès desquelles elles tiraient tout leur prestige et leur raison socio-politique, économique et culturelle.

Ce coup porté contre les chefferies traditionnelles s’était fait au profit des CDR qui ravissaient non sans coup férir le pouvoir et la légitimité des premières. L’ordonnance n°83-020/CNR/PRES/TS portant réorganisation de l’administration territoriale avait consacré les structures populaires comme les seules autorités légales et légitimes dans les centres urbains par une sectorialisation qui rendait désormais caducs les anciens découpages d’antan. Dans les villages, l’ordonnance avait destitué également les responsables coutumiers au profit des CDR. A ce propos, l’énoncé de l’article 9 a été, on ne pouvait plus, clair : « le délégué de village est chargé de la police générale du village », bref le canevas administratif de ladite ordonnance était que le délégué CDR remplaçait le chef du village. Ce processus de délégitimation des coutumiers ainsi engagé avait été renforcé par d’autres textes comme la réforme judiciaire qui parachevait plus ou moins leur musellement.

Toutefois, malgré toute cette batterie de mesures, les institutions traditionnelles avaient eu à adopter des attitudes d’évitement et de contournement afin de survivre aux assauts liquidateurs de la politique régicide du CNR. A ce propos, il faut dire que le pouvoir traditionnel avait fait montre de ses capacités d’adaptation, de reconversion et redéploiement, lesquelles étaient devenues les mécanismes d’une forme de résistance et de survie. A ces attitudes qui pouvaient se constater sur le terrain politique, s’était adjoint un autre type d’insubordination et de contestation qui tirait son essence du patrimoine culturel et cosmogonique : la religion traditionnelle et la sorcellerie.

L’entrisme comme voie de survie et de contrôle des structures populaires

La résistance des pouvoirs coutumiers s’est faite par la recherche permanente du contrôle des structures populaires. Dans ce modus operandi, les institutions coutumières s’appuyèrent sur les liens familiaux et lignagers afin d’investir les structures populaires. Les chefs traditionnels ont su en effet utiliser ces postulats sociologiques pour contenir ou rendre inopérantes les mesures et les tactiques qui visaient leur mort politique et sociale.

A ce niveau, lorsque l’on prend la ville de Ouagadougou, au secteur 29, le responsable aux activités socio-économiques du CDR était parent direct du chef de Wemtenga. A Yegueresso, village de Bobo-Dioulasso dans la province du Houet, c’est un cousin patrilatéral du chef qui a assumé la fonction importante de délégué CDR depuis 1983 jusqu’à l’avènement de la rectification. A Sirakélé, village du département de Tchériba dans la province du Mouhoun, c’était à un neveu paternel du chef coutumier qu’échoyait la charge de délégué CDR depuis 1983. Même cas de figure dans le village de Dourkou, toujours dans la même région, où le délégué CDR porté à la tête de la localité n’était autre que le chef du village ; ce dernier se succéda à lui-même comme délégué CR en 1988(René OTAYEK, Filiga Michel SAWADOGO et Jean-Pierre GUINGANE, 1996, p. 161).

A Fada N’Gourma, Bapougouni Roger THIOMBIANO qui a consacré une étude à la dialectique pouvoir traditionnel-pouvoir populaire a fait ressortir que les agents du dernier étaient des princes ou des descendants de lignées traditionnelles et coutumières(Bapougouni Roger THIOMBIANO, 1991, p. 62). Autant de situations qui n’étaient pas toujours ignorées par les révolutionnaires eux-mêmes ; Carrefour africain dans sa parution du 13 mars 1987 notait effectivement ceci : « Ils ne sont pas rares les groupements villageois qui sont sous la coupe d’un féodal » (J. C., « Les groupements villageois : une philosophie nouvelle » in Carrefour africain n°978 du 13 mars 1987, p. 15).

En réussissant leur entrisme dans les circuits décisionnels du pouvoir populaire au niveau de la base, les coutumiers et leurs partisans avaient pu jouer sur les normes imposées par la révolution afin de sauvegarder leurs intérêts. Si l’on considère le cas de la Réorganisation agraire et foncière(RAF), ils sont parvenus à la récupérer dans certaines localités pour préserver leur autorité non seulement en se faisant attribuer de nombreuses parcelles lors des opérations de lotissement, mais encore en sapant le processus de transfert de la gestion terrienne et des baux de façon générale aux CDR. « Plus généralement, comme le souligne René OTAYEK, ils ont réussi à neutraliser les CDR au moyen de stratégies familiales et lignagères en se faisant élire ou en faisant élire leurs fils [nous le faisions remarquer tantôt]. [Et] quand cela ne suffisait pas, le recours à la sorcellerie s’imposait comme l’ultime voie de préservation de l’ordre social traditionnel » (René OTAYEK, 1989, « Burkina Faso : Betweenfeeble State and total State, the swing continues », pp 13-30).

Le recours à la religion traditionnelle et à la sorcellerie

La rivalité accrue qui régissait les rapports entre les institutions coutumières et les structures populaires de la révolution divulgue que la rencontre de deux systèmes de valeurs antinomiques ne peut se faire sans un rapport de force. Et ce rapport se fait la plupart du temps de façon inégale au détriment du plus faible. En tout état de cause, cette relation de dominant à dominé entre le pouvoir coutumier et le pouvoir populaire s’est fait en défaveur du premier, étant donné la consécration institutionnelle du second comme le seul légal et légitime sur le plan national. Ce faisant, les agents du pouvoir traditionnel recherchèrent dans leur patrimoine coutumier des points d’appui et de redéploiement : la religion traditionnelle et la sorcellerie.

En Afrique, d’une manière générale, religion traditionnelle et pratiques magico-occultes sont consubstantielles. « Nulle part ailleurs dans le tissu social, ce phénomène ne se manifeste mieux que dans les interactions complexes qui existent entre les institutions politiques modernes et traditionnelles »(Olufemi VAUGHN in Politique africaine n°32, 1988, p.44).

Malgré la propension des politistes occidentaux à ne prendre en compte que les faits empiriques dans l’appréciation et l’interprétation de la causalité politique, il faut bien soutenir qu’en Afrique, certains effets et des causes du politique échappent fréquemment aux moyens et méthodes d’observation directe classiques. Ainsi, « pour les analystes de la politique en Afrique, l’importance capitale du monde « invisible », le monde des ancêtres et des esprits - soit bons soit malins - , le monde des sorciers et des « marabouts », autrement dit le monde des spécialistes de l’occulte, exige une appréciation nuancée et mise en contexte de la causalité politique »(Michel G. SCHATZBERG in Politique africaine n°79, 2000,p. 33).

L’on ne peut d’ailleurs dénier le fait que de nombreux Africains croient dur comme fer en la sorcellerie et en d’autres phénomènes paranormaux qui procèdent de la religion traditionnelle à travers ses rituels mystiques. Comme le soutient bien Michel G. SCHATZBERG, bien des Africains appréhendent la sorcellerie comme mode de causalité politique car ils sont convaincus que de sombres forces influencent de manière décisive les évènements quotidiens.

Fort de toutes ces réalités et perceptions sociologiques, l’on ne peut que comprendre le recours des chefs traditionnels et de leurs partisans à leur propriété religieuse et occulte afin de survivre à un ordre politique qui avait planifié leur extinction sociale et politique. L’on avait assisté alors à un renouveau religieux traditionnel qui faisait boule de neige en fonction de l’accentuation de la répression sur les institutions coutumières.

La résurgence des rites coutumiers et des pratiques magico-occultes

Dans la ville de Fada N’Gourma, dans les secteurs 8 et 9, l’heure est à la réactualisation des rites ancestraux par des sacrifices et des pratiques magico-occultes afin de faire face aux CDR. « La reprise et l’accentuation des sacrifices et des rituels […] [avait] occasionné la fréquence des grands rassemblements. » L’on constate bien là toute l’âpreté de la compétition des deux pôles de pouvoir dans la quête du monopole de la mobilisation populaire. Mais pour ce cas-ci, la situation se présentait à l’avantage des coutumiers qui réussissaient du coup à prendre leur revanche sur les CDR. Effectivement, à ce propos, Bapougouni Roger THIOMBIANO(1991, p.62) affirme : « Le pouvoir populaire et ses agents étaient totalement mis de côté dans toutes les cérémonies traditionnelles. Pratiquement, le pouvoir populaire n’avait aucune emprise dans ces secteurs. »

Un peu partout, dans les sphères traditionnelles, les sacrifices pour demander à Dieu et aux ancêtres la protection se multipliaient. D’après l’abbé Patrice KABORE, de hauts fonctionnaires ou hommes politiques prenaient d’assaut les villages pour confier leurs personnes, leurs familles, leurs travaux aux fétiches. Ce fut aussi la période où l’on éprouvait la nécessité de porter au cou ou à la ceinture une amulette protectrice ou peut-être de rechercher des moyens subtils pour éliminer ses ennemis. « Somme toute, la religion traditionnelle semblait être le lieu où beaucoup pouvaient trouver un système de défense et d’attaque »(Abbé Patrice KABORE, 1999,p. 23).

La banqueroute de la politique de délégitimation des pouvoirs coutumiers

A Ouarégou dans la province du Boulgou, quelques mois avant le coup d’Etat du 15 octobre 1987, en réaction à l’annonce de l’application de la loi de réorganisation agraire et foncière par le CNR, les personnages importants du village avaient surpassé leurs dissentiments pour faire bloc derrière le pouvoir traditionnel et lui rendre un rôle négligé auparavant depuis le début de la révolution.

Dans la même conjoncture, à Garango, les habitants essayaient l’intronisation d’un nouveau chef à l’insu du pouvoir révolutionnaire qui avait pourtant interdit le renouvellement de cette fonction. Pour ce faire, ils choisirent une date symbolique, le 29 mai 1987, date anniversaire de l’accident d’un hélicoptère qui avait coûté la vie à plusieurs personnes de la localité. Cependant, prévenu, le préfet réunit la population à la maison des jeunes pour rappeler qu’il n’y avait plus de chef sous la révolution. Malgré son activisme politique, l’administrateur révolutionnaire fit chou blanc. Bien entendu, le chef fut désigné et intronisé au grand dam des CDR. Au terme de cette crise, ce fut un désaveu pour le délégué CDR(le préfet) ; par contre on assistait au raffermissement du pouvoir du chef : « Sa légitimité est accrue grâce à des procédures rituelles interdites par le gouvernement révolutionnaire » (Armelle FAURE in Politique africaine n°44, 1991, p. 103).

A Ouarégou comme à Garango, le pouvoir traditionnel supplantait les organisations révolutionnaires devenues improductives de dialogue constructif avec les masses populaires.

Ainsi que le mentionne Peter GESHIERE, en Afrique postcoloniale, le rapport entre sorcellerie et politique est une dynamique qui ne se limite pas seulement sur le plan local, mais aussi sur le plan national. L’on peut soutenir que la tendance de ce phénomène socioreligieux et politique à se généraliser et se pérenniser était liée aux paroxysmes autoritaires de la révolution qui voulait faire flèche de tout bois dans son projet de re-socialisation.

In toto, l’ensemble des stratégies développées par les pouvoirs coutumiers constitue un syndrome d’une insubordination symbolique et ouverte via l’explosion d’une religiosité populaire où la sollicitation à la tradition et la recrudescence de la sorcellerie refaisaient bande à part.

Kakiswendépoumdé Marcel Marie Anselme LALSAGA(KAMMANL)
Chercheur & Journaliste
Lefaso.net

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