Médicaments de la rue au Burkina : « L’Ordre ne va pas sortir dans la rue pour attraper tous les sachets qui se baladent… », Dr Victor Bonkoungou, SG de l’Ordre des pharmaciens du Conseil régional du Centre

LEFASO.NET | Marcus Kouaman • mercredi 9 août 2017 à 23h49min

Dr en pharmacie, Victor Bonkoungou, promoteur de l’officine pharmaceutique Jober, est membre de l’Ordre national des pharmaciens et Secrétaire général du bureau de l’Ordre des pharmaciens du Conseil régional du Centre. Dans les lignes qui suivent, le spécialiste du médicament, à cœur ouvert, parle de son métier, de la différence de prix des médicaments en officine. Sans oublier le phénomène des médicaments de la rue qu’il taxe de « serpent à plusieurs têtes », ainsi que des conséquences de l’antidouleur adulé par une certaine frange de la jeunesse qu’est le « Tramadol », communément appelé « Tarmazol ».

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Médicaments de la rue au Burkina : « L’Ordre ne va pas sortir dans la rue pour attraper tous les sachets qui se baladent… », Dr Victor Bonkoungou, SG de l’Ordre des pharmaciens du Conseil régional du Centre

Lefaso.net : Parlez-nous de votre métier. Quel est le rôle d’un pharmacien ?

Dr Victor Bonkoungou : Le pharmacien est un agent de santé qui joue un rôle dans l’itinéraire thérapeutique. Si quelqu’un est malade et cherche à se soigner, le pharmacien vient pratiquement en deuxième position. Après la consultation chez l’infirmier ou le médecin qui diagnostique son mal et lui prescrit des médicaments, c’est à l’officine qu’il viendra pour les acheter.

Le pharmacien est chargé de dispenser les médicaments en prenant en compte un certain nombre d’aspects tels que les interactions entre les médicaments, le conseil d’usage à donner au malade pour qu’il puisse bien prendre les médicaments et assurer la guérison de façon correcte.

Dans notre pays, d’ailleurs, nous sommes pratiquement au début et à la fin. Souvent, les gens viennent à la pharmacie pour chercher à se soigner avant d’aller voir le médecin. Le pharmacien est un agent de santé qui joue son rôle dans le cadre de l’approvisionnement et de la disponibilisation des médicaments. Il est également, au niveau des hôpitaux, pour ce qui est de l’analyse biologique (pharmacien-biologistes). Et bien d’autres disciplines dans lesquelles il fait valoir ses compétences.

Faut-il être de votre corps pour avoir le droit d’ouvrir une officine ?

Le code de santé publique définit les différentes catégories de professionnels au Burkina Faso. Dans ce cadre, pour ouvrir une officine, il faut être titulaire d’un diplôme de docteur d’Etat en pharmacie, ou un diplôme reconnu équivalent par les autorités compétentes, être inscrit à l’Ordre des pharmaciens et avoir l’autorisation du ministère de la Santé. Si on n’est pas pharmacien, il est difficile d’ouvrir une officine. La pharmacie comme la médecine est un art et pour pouvoir l’exercer, il y a des conditions qu’il faut remplir.

Depuis quelques années, nous constatons qu’il y a de plus en plus de pharmacies dans nos villes. Est-ce à dire que les affaires marchent ?

Non. Je dirai que c’est une vision de nos autorités sanitaires de rapprocher le plus possible le médicament à la population. C’est cela le premier principe. Plus on a d’officines, plus le patient aura la possibilité d’avoir le médicament facilement. Il y a dix ans, pour avoir des médicaments, il fallait parcourir plusieurs kilomètres. Aujourd’hui à Ouagadougou, ces distances se réduisent et c’est tant mieux pour la prise en charge sanitaire et pour la population. Dire que les affaires marchent, je ne sais pas si on peut le dire. Ce qui est sûr, le nombre d’officines qu’il y a répond à une demande et à une vision du ministère de la santé et de l’Ordre. Egalement il y a plus de pharmaciens présentement qu’il y a dix ans.

Néanmoins, dans le langage courant, certains vous donnent le qualificatif de « boutiquier ».

C’est un sobriquet que l’on colle à notre métier. Je ne sais pas si c’est à raison ou à tort. Peut-être que ce sont certains évènements qui font qu’on nous donne ce sobriquet. Du reste pour ce que je sais, l’officine reste toujours un espace sanitaire où les gens viennent chercher à se soigner. Il devrait le rester pendant longtemps. L’aspect boutiquier fait un peu référence peut-être au prix des médicaments, je ne sais pas.

Parlant du prix des médicaments, comment expliquez-vous cette différence de prix d’un même produit d’une pharmacie à une autre ?

Le prix du médicament, tient à plusieurs facteurs et à plusieurs situations qui ne sont pas souvent du ressort des acteurs qui sont dans la filière. Le prix du médicament que ce soit au Burkina ou ailleurs, constitue une problématique. Ce n’est pas seulement notre pays qui connait une différence de prix d’une structure à l’autre, beaucoup de pays le sont également. C’est une préoccupation pour les acteurs de la filière d’approvisionnement pharmaceutique.

Chaque jour que le bon Dieu fait, ce que nous recherchons, c’est d’avoir le médicament, le bon médicament au bon prix pour les patients. Il faut qu’on le dise. Notre souci, ce n’est pas de vendre le médicament à un prix cher car de toutes les façons, personne ne pourra en acheter.

L’explication que je peux donner de la différence de prix d’une officine à une autre, dépend de plusieurs facteurs. Le premier facteur, c’est la source d’approvisionnement. Si vous achetez un médicament X à 10 francs et que l’autre achète le même médicament à 7 francs, vous êtes d’accord avec moi qu’on ne peut pas le vendre au même prix. Cela tient aussi à des impératifs comme les ruptures. Un médicament qui est vendu au Burkina en temps normal à 1500 francs pour prendre en charge une pathologie chronique (diabète, hypertension…). Pour ces pathologies, la rupture, il faut l’éviter au maximum. Il se trouve qu’au Burkina à un certain moment donné, ces médicaments manquent. Chaque pharmacien va essayer de trouver une solution pour ses patients.

Dans le cadre de la recherche de cette solution, y en a qui vont commander à l’extérieur. Quand vous commandez en France par exemple le produit à 1000 francs et vous ajoutez les frais de douanes, le fret, le produit ne sera plus vendu à 1500. Il coutera plus. Dans les jours suivants, la situation peut se décanter et un grossiste fait entrer le même produit et le vend à 1000. J’ai mon stock déjà et tant que ce n’est pas fini je ne peux pas commander.

L’autre facteur tient aux génériques. Il y a eu un moment où au Burkina il y avait des ruptures à cause de ce qui s’est passé autour de la CAMEG (Centrale d’achat des médicaments essentiels et génériques, ndlr). Cela a beaucoup joué sur les prix de certains médicaments. Ce qui fait que si tu n’as pas pris les médicaments avec la CAMEG, tu ne peux pas vendre au même prix. Je ne peux pas dire qu’il n’y a pas de différence entre les pharmacies, mais cela tient à plusieurs facteurs.

N’est-ce pas d’ailleurs le coût des produits qui pousse les patients vers les médicaments de la rue ?

On peut le penser. Mais quand vous regardez la pratique des médicaments de la rue, je ne suis pas sûr, puisque ceux qui vendent les médicaments dans la rue, le vendent au comprimé, à l’unité. Pour le moment en pharmacie, nous ne vendons pas au comprimé. Lorsque vous faites le calcul, je suis sûr que quelqu’un qui achète une plaquette de paracétamol à 100 francs dans une officine et on va lui vendre le comprimé dehors à 25 francs, pour les 10 comprimés il déboursera 250 francs. En pharmacie, mis à part le prix du produit, il y a la sécurité avant tout et c’est un élément qu’on ne prend pas en compte. La sécurité est l’un des facteurs qui justifient aussi notre monopole. Peut-être c’est l’ignorance qui fait que les gens achètent les médicaments de la rue.

Un autre facteur à ne pas négliger, car tous les médicaments ne sont pas accessibles à l’officine directement aux patients ; il y a des médicaments pour les avoir, il faut une ordonnance en bonne et due forme délivrée par un prescripteur qualifié. Ce sont des éléments qui expliquent peut-être cela. Plus de 90% des cas qui vont vers les médicaments de la rue reviennent vers les officines. Quand vous achetez ces médicaments vous pensez vous soulager mais en réalité, ce n’est qu’une échéance que vous retardez. Et pendant ce temps, la maladie ne fait que galoper. Vous vous retrouverez avec des ordonnances assez kilométriques avec des médicaments d’un certain coût. Ce n’est vraiment pas à l’avantage de ceux qui s’adonnent à de telles pratiques.

Que fait l’Ordre des pharmaciens pour endiguer ce phénomène ? Surtout qu’il y a un médicament, le « Tramadol », communément appelé « Tarmazol », qui est en vogue et qui fait des ravages.

De par sa nature, l’Ordre veille à la qualité des actes pharmaceutiques de ses membres, dans le but de protéger la population. C’est l’essence de l’existence de l’Ordre. Le phénomène du médicament de la rue est un serpent à plusieurs têtes qui est très difficile à combattre même par nos autorités politiques. Depuis longtemps, nous essayons de cerner le problème, mais c’est difficile.

Pour revenir au « Tramadol » ou « Tarmazol » comme vous dites, normalement dans notre contexte, c’est un antidouleur d’un certain niveau. On l’utilise lorsque l’aspirine ou le paracétamol ne répondent plus. Comme c’est un antidouleur, cela fait passer la sensation de la douleur, les gens utilisent cela, notamment les jeunes pour avoir un état second. Et comme c’est difficile d’en avoir en officine, il y a nécessairement un circuit parallèle qui se développe.

L’an passé par exemple, la Gendarmerie nous a interpellés par rapport à une saisie record. Lorsque nous sommes allés, dans le lot de médicaments qu’on nous a présenté, il y avait du Tramadol dosé à 200mg. Alors qu’au Burkina, le dosage le plus élevé, c’est 150mg. 200mg, c’est un dosage de cheval si je peux le dire ainsi. C’est ce que les jeunes utilisent dans des cocktails assez spécifiques. Et quand ils prennent cela, ils sont dans un état second, ils n’ont plus peur de la douleur, ils n’ont plus peur de rien.

Ce que nous faisons, c’est la sensibilisation premièrement. Nous ne manquons pas l’occasion de faire de la sensibilisation autour de cela. C’est le plaidoyer auprès de nos autorités sanitaires, la sécurité, la Douane, pour qu’il y ait plus de regard par rapport à l’entrée de ces médicaments qui est souvent frauduleuse.

Je pense qu’au niveau des établissements, la prise de conscience est là. Parce que quand on commence par le « Tramadol », l’étape suivante ce sont les drogues dures. A un moment donné, le « Tramadol » ne va plus répondre et l’enfant ou le jeune va passer à une autre étape. Si on ne fait pas un travail de prévention, dans les années à venir, on verra une situation assez regrettable pour nos petits-enfants et nos jeunes frères. Du reste, cela est devenu une préoccupation nationale, le ministère de l’Education en parle tout le temps. Nous avons fait notre part de travail. Mais nous sommes limités car l’Ordre ne va pas sortir dans la rue pour attraper tous les sachets qui se baladent pour dire, non vous ne devez pas vendre. Chacun doit faire sa part pour arriver à juguler ce problème.

Quel message avez-vous à adresser à ces jeunes qui n’ont de distraction que la prise de ce médicament ?

Le message que je peux leur donner, c’est que ce n’est pas la bonne attitude. Prendre le « Tramadol » avec d’autres amphétamines, des liqueurs ou quelques substances que ce soit pour avoir un état second pour pouvoir faire face au professeur ou à son camarade de classe, n’est pas une bonne attitude. C’est toujours mieux de s’en éloigner parce que, quand on commence un jour, après pour en sortir c’est difficile. Après cela devient un problème pour les parents et pour toute la famille et pour aller vers une cure de désintoxication c’est cher, laborieux, avec souvent des résultats qui ne sont pas aux goûts.

Je lance un appel à toutes ces personnes, aux élèves notamment, de s’en éloigner, de compter d’abord sur leurs propres forces et de compter sur Dieu. L’illusion que donnent ces médicaments est de courte durée avec beaucoup de conséquences dans le temps. Que les élèves qui ne font pas cela en parlent avec leurs camarades pour qu’ils arrêtent. Dans le cas contraire, qu’ils en parlent avec leurs encadreurs pour prendre des mesures.

Entretien réalisé par Marcus Kouaman
Lefaso.net

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