Lutte contre la malnutrition : Un séminaire parlementaire pour mieux cerner les enjeux de la problématique

LEFASO.NET | Nicole OUEDRAOGO • samedi 24 juin 2017 à 00h06min

Environ un million, c’est le nombre de décès d’enfants de moins de cinq ans par an, suite aux maladies liées à la malnutrition dans les régions d’Afrique de l’Ouest et du Centre, selon les estimations de l’UNICEF. A l’instar d’autres pays du Sahel, le Burkina Faso reste confronté à des risques importants en matière de sécurité alimentaire et nutritionnelle. En effet, problème majeur de santé publique, la lutte contre la malnutrition demeure l’une des priorités de l’UNICEF. C’est dans cette dynamique que s’inscrit la tenue d’un séminaire parlementaire inter-régional, co-organisé par l’Union interparlementaire (UIP) et l’UNICEF, en collaboration avec alive&thrive et le soutien de l’Assemblée nationale burkinabè. Placée sous le thème : « Promouvoir la nutrition infantile en Afrique de l’Ouest et du Centre », cette réunion de haut niveau qui se tiendra du 27 au 29 juin 2017, va réunir 24 pays d’Afrique de l’ouest et du Centre. La représentante de l’UNICEF au Burkina, Dr Anne Vincent, présente les grandes lignes de cette rencontre qui vise une meilleure prise en charge du fléau.

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Lutte contre la malnutrition : Un séminaire parlementaire pour mieux cerner les enjeux de la problématique

Lefaso.net : Du 27 au 29 juin prochain, Ouagadougou va abriter un séminaire parlementaire sur la promotion de la nutrition infantile en Afrique de l’Ouest et du Centre. Quel est l’objectif de ce séminaire ?

Anne Vincent : L’objectif de ce séminaire est de présenter la problématique de la malnutrition. On a souvent une image très simplifiée de la malnutrition. On pense qu’avoir des enfants très maigres, avec de gros ventres, c’est ça la malnutrition. Ça, c’est ce qu’on appelle la malnutrition aigüe ou quelques fois, des œdèmes, qui se voit surtout en situation de crise, particulièrement dans les pays en guerre et vous la trouverez certainement à une grande échelle malheureusement dans le monde, en Somalie, au Sud Soudan, au Yémen, etc.

Mais, la forme de malnutrition sur laquelle nous souhaitons sensibiliser les parlementaires, c’est une forme qui est plus insidieuse, qui est moins facile à repérer quand on se promène dans les villages, c’est ce qu’on appelle la malnutrition chronique ou retard de croissance. C’est le fait que l’enfant paraisse bien proportionné, mais il trop petit pour son âge, parce que dans les 1000 premiers jours de son existence, c’est-à-dire, de la conception jusqu’au deuxième anniversaire, l’enfant n’a pas reçu, ni en quantité, ni surtout en qualité, les intrants nutritionnels dont il avait besoin pour que son cerveau se développe.

Il faut savoir que 75 % du développement du cerveau se fait pendant cette période et c’est très important parce que si cette forme de malnutrition se constitue, l’enfant va avoir dans le moyen et le long terme, un cerveau qui ne sera pas récupérable ;passé la deuxième année, les pertes sont définitives et donc, le quotient intellectuel de l’enfant sera inférieur à celui d’un enfant normal et il aura des difficultés à s’adapter à l’école et bien sûr, plus tard, il aura des difficultés à trouver un bon travail et à être un citoyen performant pour le développement de son pays.

Lefaso.net : quel peut être l’apport du parlement burkinabè dans cette lutte contre la malnutrition et qu’attendez vous de l’ensemble des participants à l’issue de cette rencontre ?

Anne Vincent : Après avoir rencontré le président de l’Assemblée nationale et quelques-uns des membres du groupement parlementaire pour la nutrition, je dois dire que nous avons beaucoup de chance au Burkina, parce que le groupe parlementaire pour la nutrition est très engagé et est déjà bien au courant de ce qu’il peut faire. Les parlementaires ont un rôle essentiel dans le pays, leur rôle est de comprendre l’importance de la malnutrition dans le développement.

Nous sommes tous dans un processus de travail sur les objectifs du développement durable ; nous visons maintenant 2030 et pour avoir des enfants, des adolescents qui réussissent à l’école, il faut s’occuper aujourd’hui de leur nutrition et particulièrement, prévenir cette forme de malnutrition. Le premier jour est surtout dédié à une bonne compréhension de la problématique de la malnutrition. Ensuite, nous voulons qu’ils s’engagent à soutenir leurs pays respectifs, pour que la nutrition sorte d’un certain oubli au niveau des politiques nationales et des plans de développement nationaux et que la malnutrition acquière vraiment le niveau prioritaire qu’elle doit avoir dans tout plan de développement dans chaque pays.

Lefaso.net : Quel est l’état des lieux de la malnutrition au Burkina Faso ?

Anne Vincent : Le Burkina est en phase d’amélioration. Lors de la rencontre, on va le démontrer à partir de la présentation des données sur le Burkina. Heureusement, il y a une amélioration en ce qui concerne la malnutrition aigüe sévère. Il y a aussi une amélioration en ce qui concerne la malnutrition chronique ou retard de croissance. Ce qui est important à savoir, c’est que ces améliorations ne sont pas homogènes à travers le pays. Il y a des zones qui sont très en retard. Par exemple, si je parle de la malnutrition chronique, on parle de 32 % environ des enfants du Burkina qui sont en situation de malnutrition chronique, ce qui est déjà très alarmant, c’est déjà 1 /3 du pays, mais si on va on Sahel, on dépasse les 40% et à l’Est aussi, on a un taux élevé. Il y a des disparités selon les régions et il est important que ces disparités soient mises en lumière.

Il y a une certaine amélioration, mais une amélioration qui est aussi trop lente. Le pays s’est engagé sur les objectifs du développement durable, il s’est engagé dans l’axe 2 du PNDES, au développement du capital humain, mais si on continue avec le taux de progression que l’on a à l’étape actuel, nous n’atteindrons pas les objectifs qui sont fixés à 2025 par l’Assemblée mondiale de la santé et à 2030, qui est un taux de malnutrition chronique inférieur à 20% ; donc, on note une amélioration, mais encore trop lente et qui n’est pas à la hauteur de ce que l’on doit attendre dans un pays qui veut émerger.

Lefaso.net : Quelles sont les rasions de cette amélioration qui est néanmoins très lente ?

Anne Vincent : Très longtemps, on a confondu malnutrition et alimentation. Vous pouvez être alimenté en quantité, mais vous pouvez être malnutri. Par exemple, il y a des formes de malnutrition comme la carence en iode, la carence en fer qui donne une anémie. Vous pouvez manger en grande quantité et cependant, être anémié ou avoir une carence en iode .Pour la malnutrition chronique, c’est un peu ça, il n’y a pas d’absence de nourriture à la maison. On ne parle pas de population en situation de famine. Là, on parle de population qui ne donne pas à leurs jeunes enfants, la qualité de l’alimentation dont ils ont besoin. En conséquence, le retentissement sur le développement de l’enfant et de son développement cérébral.

Si vous vous promenez dans un village et que vous voyez un enfant très maigre avec un gros ventre, tout de suite, vous allez penser à la malnutrition. Un petit enfant atteint de malnutrition chronique, on ne le voit pas. Il est bien proportionné mais il sera beaucoup plus petit que la normale pour son âge. C’est difficile, ça ne saute pas aux yeux. On a mis assez de temps pour comprendre les causes sous-jacentes de la malnutrition chronique. Comme je l’ai dit, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas assez de nourriture à la maison, mais cette nourriture n’apporte pas ce dont les enfants ont besoin et d’autre part, cette malnutrition chronique a le caractère particulier d’avoir des solutions qui sont multisectorielles , c’est-à-dire, que ce ne sont pas seulement des solutions nutritionnelles qui vont éviter ça ,mais ce sont des solutions qui sont liées à la santé ,le traitement régulier des infections de l’enfant, en particulier la diarrhée ,le déparasitage, qui sont des actions médicales.

Il y a aussi toute l’approche d’eau potable, d’hygiène et d’assainissement, que les enfants qui ont cette forme de malnutrition souffrent souvent d’une inflammation chronique du tube digestif qui fait que les nutriments de l’alimentation ne sont pas bien absorbés ; donc, il faut l’eau, l’hygiène et l’assainissement. Il faut aussi travailler avec le monde de l’agriculture parce qu’il faut assurer la sécurité alimentaire de la mère et de l’enfant en quantité, mais aussi en qualité. Et souvent, c’est quelque chose qui n’est pas bien connue des populations. On peut aussi citer d’autres domaines qui ont leur rôle à jouer, comme le commerce.

Lefaso.net : La lutte contre la malnutrition est l’une des priorités de l’UNICEF .Quel bilan faites-vous des actions entreprises depuis des années pour venir à bout de ce fléau au Burkina ?

Anne Vincent : C’est un bilan positif, mais qui n’est jamais assez positif, on souhaiterait être à 0% quad on parle de malnutrition. L’UNICEF travaille sur tous les aspects de la malnutrition, c’est-à-dire, la malnutrition aigüe sévère. On réhabilite en moyenne 150 0000 enfants sévèrement malnutris chaque année dans ce pays, avec des aliments thérapeutiques très spécifiques qui permettent de sortir les enfants de cette situation, une situation de vie ou de mort, la malnutrition aigüe sévère.

Au sujet de la malnutrition aigüe chronique , cette rencontre parlementaire est l’une des activités que nous faisons. Nous avons besoin de faire beaucoup de plaidoyers pour fédérer tous les domaines qui peuvent avoir un effet sur cette forme de malnutrition et ça, c’est assez difficile parce qu’il n’est pas évident pour quelqu’un qui travaille dans les forages ou dans l’assainissement, de comprendre immédiatement qu’il a un rôle direct à jouer dans la problématique de la malnutrition .

C’est un plaidoyer fédérateur par rapport à tous les domaines qui jouent un rôle dans la prévention de la malnutrition chronique et on parle d’interventions spécifiques et d’interventions qui sont sensibles. Il y a également tout le travail que l’on fait avec les autres partenaires, ceux qui sont impliqués dans la sécurité alimentaire , dans l’éducation, pour bien faire comprendre aux enfants qui seront les mamans de demain, ce qu’il faut faire . Le travail à travers les communautés et les groupes communautaires sur l’allaitement maternel, est l’une des armes les plus fortes contre ce type de malnutrition.

Lefaso.net : Le système des Nations Unies a une nouvelle approche du développement, notamment un développement qui prend en compte les priorités gouvernementales. Je veux parler du PNDES, concrètement, quelles sont les actions que vous comptez entreprendre en matière de lutte contre la malnutrition ?

Le PNDES a trois axes majeurs. Nous nous attaquons à l’axe 2, le capital humain. C’est -à -dire, tout ce qui est relatif à l’enfant et à la maman d’aujourd’hui, à l’adolescent de demain, à l’adulte de plus tard. C’est à dire, travailler dans le domaine de la santé, il faut qu’un enfant naisse dans de bonnes conditions, qu’il soit vacciné, de la nutrition, de la motivation du développement de la petite enfance et ensuite, tout le travail que nous faisons dans l’éducation. L’UNICEF est connue pour travailler surtout dans le préscolaire et le primaire, nous nous impliquons de plus en plus dans le post primaire et voire même le secondaire, en particulier pour les filles. Le travail que nous faisons sur toute la problématique des enfants, que ce soit les pires formes de travail, la justice juvénile, l’enregistrement des naissances, les filets sociaux, etc.

C’est un domaine d’intervention qui est très large mais qui est vraiment centré sur l’enfant, l’enfant de demain quand il s’agit aussi de la femme enceinte, l’enfant d’aujourd’hui, pour tous les autres jusqu’à l’âge de 18 ans, parce que travailler sur toutes les thématiques qui touchent à l’enfance, c’est bien sûr, développer le capital humain et donc, l’axe 2 du PNDES.

Lefaso.net : Pour la présente rencontre, les parlementaires ont été mis à contribution. Peut –on s’attendre à d’autres programmes ou l’exécutif et le judiciaire seront associés ?

Anne Vincent : Les deux d’ailleurs. Si on prend au niveau législatif, il y a certaines lois qui existent, qui ne sont pas forcément bien mises en œuvre. Je pense par exemple au code marketing des substituts du lait maternel. C’est- à -dire, tous ces laits en poudre que l’on trouve dans les supermarchés et que certaines mamans utilisent en remplacement du lait maternel. Il y a un code, il y a des violations de ce code et nous nous devons de faire en sorte que ce code soit bien appliqué. Ça, c’est une action dans le domaine de la législation.

D’autres actions concernent le domaine plus opérationnel. Au niveau le plus haut pour le pays, c’est l’aide au développement des plans nationaux de nutrition et il faut savoir que ces plans nationaux existent déjà, mais nous sommes constamment en train de les revoir au fur et à mesure que les données sortent ; ça, c’est un soutien au plus haut niveau. Il y a ensuite tout le coté opérationnel sur le terrain pour prévenir ou soigner la malnutrition dans toutes ces formes.

Peut-être dans le plan législatif, on doit aussi prendre en compte tout ce qui est lié à l’iodation du sel. Par exemple, un Burkinabè ne devrait manger que du sel iodé, hors le sel qui est distribué à l’Ouest du pays vient du Sénégal et est bien iodé, le sel iodé qui vient de l’Est du pays, vient du Ghana et n’est pas assez iodé. Pourtant, le sel doit être testé aux frontières, c’est dans la loi et tout sel qui n’est pas assez iodé doit être renvoyé. Notre rôle c’est le monitorage et avec les données, refaire le plaidoyer pour que les lois soient mises en œuvre.

Lefaso.net : Votre dernier mot….

Anne Vincent : Mon espoir est que ces trois jours se passent bien. Nous attendons du monde, les parlementaires auront aussi une opportunité de sortie terrain. Nous souhaitons qu’ils soient tous des passionnés de la nutrition avec cet exemple de la nutrition qui n’est pas seulement donner à manger à un enfant, ça va bien au –delà ; qu’ils jouent leurs rôles tant au niveau central pour leurs pays en tant que législateurs mais aussi, parce que les députés sont des gens qui sont supposés être sur le terrain, qu’ils voient la problématique sur le terrain et qu’ils puissent influencer ce qui se passe. On attend beaucoup d’eux.

Entretien réalisé par Nicole Ouédraogo
Lefaso.net

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Vos commentaires

  • Le 24 juin à 15:44, par kwiliga
    En réponse à : Lutte contre la malnutrition : Un séminaire parlementaire pour mieux cerner les enjeux de la problématique

    "32 % environ des enfants du Burkina qui sont en situation de malnutrition chronique, ce qui est déjà très alarmant, c’est déjà 1 /3 du pays, mais si on va on Sahel, on dépasse les 40% et à l’Est aussi, on a un taux élevé"
    J’aimerais bien savoir ce qu’en pensent nos parlementaires. Enfin, ce qu’ils en pensent vraiment. En fait, est-ce que seulement, ils y pensent un peu ?
    J’aimerais également savoir ce qu’en pensent nos grévistes de fonctionnaires.
    Alors ? Pas de réaction ? Personne ne ressent même de légers chatouillements de conscience, des gratouillements, des démangeaisons,...?
    Irez vous gratter votre âme à la messe ou au maquis ?

  • Le 25 juin à 15:03, par Burkièndé
    En réponse à : Lutte contre la malnutrition : Un séminaire parlementaire pour mieux cerner les enjeux de la problématique

    Yako !!!!
    Pays va mal.....
    c’est manière de detourner les fonds destinés aux pauvres nécessités ; ces perdièmes suffisent pour donner à manger à1000 personnes.
    Il ya l’argent, il suffit de savoir comment redistribuer....

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