Démocratie burkinabè : Pas une démocratie des partis, selon Lazare KI-ZERBO

Propos recueillis par Ramata Soré • samedi 24 juin 2017 à 00h30min

L’état de la gouvernance, de la démocratie burkinabè, l’actualité judiciaire, le front social, les aspirations du peuple, le rôle des partis politiques et des OSC, la place des langues nationales dans la nouvelle constitution, le développement socioéconomique et les perspectives pour le Burkina Faso. Autant de questions qu’aborde Lazare KI-ZERBO, Vice-Président du Comité international Joseph Ki-Zerbo pour l’Afrique et sa Diaspora (CIJKAD), militant et intellectuel panafricaniste, Coordinateur Europe de la campagne pour les Etats africains unis, dans cette interview.

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Démocratie burkinabè : Pas une démocratie des partis, selon Lazare KI-ZERBO

Peut-on parler d’une quête de bonne gouvernance au lieu de démocratie au Burkina Faso ?

Porté par les institutions financières internationales et la « communauté internationale » bien pensante, le discours sur la bonne gouvernance a prospéré au cours de la dernière décennie du vingtième siècle, après la chute du Mur du Berlin en 1989 et le 16e Sommet France-Afrique tenu à la Baule (France) en juin 1990. Au Burkina Faso, la sortie de l’état d’exception (1987-1991) s’est manifestée par l’adoption de la Constitution du 2 juin 1991. Pourtant cette avancée démocratique apparente a laissé un goût amer en termes de crimes économiques et de sang, de statut de l’opposition. Nous avions une « démocratie » répressive et permissive à la fois.

C’est dire que le libéralisme et le pluralisme politiques doivent effectivement être confrontés aux aspirations démocratiques bien ancrées dans la culture politique de notre pays. D’ailleurs l’insurrection de 1915-1916, dans l’ouest du Burkina (ou en pays Bwa), indique l’enracinement de cette longue quête, qu’il faut d’abord comprendre comme une quête de liberté et de justice, qui doit se traduire dans des institutions et des comportements appropriés.

Où on en est avec ça (la démocratie ou bonne gouvernance) ?

La démocratie n’est pas un état que l’on peut seulement mesurer avec les paramètres conventionnels de la bonne gouvernance. C’est un processus permanent. Dans la phase post-insurrectionnelle actuelle, la société civile reste en ébullition, boostée par le poids démographique – et culturel- croissant des jeunes citadins.

Vous noterez la discrétion des députés, majorité ou opposition, l’opposition face aux contestations sociales très importantes, émaillées aussi d’une popularisation de la violence en lieu et place des mécanismes juridictionnels prévus par la loi. Cela ressemble à une dynamique socio-politique extra-parlementaire.
Tous ces mouvements contribuent-ils à renforcer la démocratie burkinabè ou à l’affaiblir ?

En tant que contrepouvoir, la société civile peut légitimement contribuer à un enracinement de l’expression démocratique tant qu’elle reste porte-parole des aspirations citoyennes, dans le respect de la légalité et des valeurs sacrées du droit à la vie et de la liberté d’expression.

A cet égard, je pense que les OSC pourraient accorder autant d’importance aux revendications catégorielles qu’au défi de la sécurité nationale, notamment au nord du pays, à l’émancipation sociale et économique des couches populaires. Ignorer ces défis constitue une vraie menace contre la culture démocratique qui est entrain de s’installer.

Quelles sont les actions perceptibles du gouvernement actuel ?

Du côté du gouvernement, ceux que l’on voit le plus ces jours-ci sont les acteurs de la justice, avec le procès des anciens dirigeants, l’assassinat de Thomas Sankara. Egalement la mobilisation du secteur privé pour la mise en œuvre du PNDES…Mais encore une fois, l’intensité de l’ébullition sociale brouille quelque peu la perception claire de l’action gouvernementale. Est-ce une affaire de communication ?

Qu’est-ce qui est attendu de ce gouvernement ?

Il est clair que, quelle que soit l’orientation politique, après l’insurrection, la grande soif de liberté et de justice qui s’y est exprimée devrait peser sur l’action gouvernementale et de la majorité présidentielle.

En termes de fonctionnement de la justice, les Etats généraux de la justice avaient donné des orientations pour le rapprochement de la justice du justiciable. Comment faire pour que ce ne soit pas un vœu pieu ? En termes de justice économique et sociale, l’audit du secteur des mines est un pas dans la bonne direction : mieux financer le développement national en fonction de l’exploitation de nos richesses. Les défis sociaux sont énormes que ce soit dans le secteur de l’éducation, de la santé, la vie chère : les citoyens attendent des réformes efficaces avec des résultats tangibles et pas lointains.

Le rapport de la Commission nationale de réconciliation et des réformes offre des pistes très pertinentes à cet égard, par exemple une structure de suivi-évaluation. Pourquoi les ignorer ?

Quelles appréciations faites-vous de la gestion du pouvoir par les autorités actuelles et de l’espérance des populations ?

Une évaluation exhaustive est possible mais ne peut pas être faite à la légère. L’impact de paramètres tels que l’insécurité au nord, la conjoncture économique sous-régionale et internationale doivent être pris en compte. Inutile aussi d’asséner des taux de croissance qu’on a du mal à traduire en termes de mieux être des gens, en tout cas la majorité.

C’est plus facile d’identifier ce qui irait dans la bonne direction.

Par exemple, comme indiqué, l’enquête parlementaire sur le secteur minier a attiré mon attention parce que lorsque j’étais à la Francophonie, j’ai eu à m’occuper de questions relatives à la justice économique, à la lutte contre la corruption, au droit au développement. A ce titre, la ratification du Protocole facultatif se rapportant au Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels de 1966 que notre pays a signé en 2012 serait un autre signal positif car c’est un outil qui pourrait permettre aux OSC, aux organisations des travailleurs, de mieux structurer leur action en direction des pouvoirs publics.

Tout ce qui irait dans le sens d’une promotion des organisations paysannes par l’appui à leur production, à la transformation de celle-ci et à la distribution pour leur insertion accrue dans le tissu économique recueillerait également mes suffrages. La voie du développement endogène reste la plus pertinente.

De même, un effort accru au niveau de l’utilisation des langues nationales. La future constitution peut renforcer le statut des langues nationales en en faisant des langues officielles. Dans les régions aussi, les langues nationales pourraient être utilisées.

Par rapport á cette situation, ù placez-vous les partis politiques ? Et que font-ils ?

La société politique est quelque peu inhibée par la dynamique post-insurrectionnelle. Je ne dirai pas que la démocratie burkinabè est dans la rue mais plus que jamais elle n’est pas une démocratie des partis. Historiquement, les syndicats, les partis minoritaires ont toujours été cet aiguillon qui, endossant la cause du peuple, ont parfois fait plier les majorités électorales. Les tensions apparentes aujourd’hui ne sont pas si nouvelles et les partis doivent formuler une offre et présenter des figures attractives aux citoyens dont les yeux sont grands ouverts sur leur avenir.
Une mutation des partis va nécessairement s’opérer sous l’effet de ces exigences.

Par rapport à cette situation, l’opposition politique

Le 29 avril dernier, le meeting organisé par le Chef de file de l’opposition (CFOP) à la Maison du peuple a sonné un réveil de l’opposition face à la quête hégémonique des mouvements sociaux qui pullulent en ce moment.

Les activités de la CODER (Coalition pour la démocratie et la réconciliation nationale) sont aussi une tentative d’acclimater l’ancienne majorité présidentielle à l’air du temps.

Autrement dit, on ne peut pas dire que cette opposition politique est amorphe. La question qui se pose est de savoir si elle est au diapason de la radicalité des mutations qui s’opèrent dans la société burkinabè, et qui se traduisent par une agitation sociale endémique. Qu’apportera—elle de nouveau ?

Au niveau de l’opposition progressiste ou des éléments progressistes de la majorité présidentielle le défi est le même : comment impulser une dynamique de transformation culturelle et sociale qui puisse actualiser le projet socialiste et faire franchir au pays un véritable saut qualitatif ?

Quelles perspectives pour le Faso et surtout sa population qui a besoin de s’épanouir dans la dignité ?

Je souhaite une construction collective organisée, où les valeurs de justice, de liberté et de progrès, qui ont toujours animé la marche de notre peuple, pourront s’imposer toujours davantage. Cette construction intègre, nécessairement, l’idéal panafricain toujours vivace. Alors oui, l’avenir pourra être radieux !

Quelle action menez-vous en ce moment ?

Je soutiens la participation d’une trentaine de jeunes burkinabè au second Festival Kwame Nkrumah organisé par l’Institut d’Etudes africaines de l’Université Legon et qui se tient à Accra, du 25 juin au 1er juillet 2017. Après la publication de l’ouvrage collectif, L’Idéal panafricain, c’est une manière de renforcer les capacités des organisations panafricanistes du Burkina, notamment les étudiants.

Propos recueillis par Ramata Soré
Photo : Magazine de l’ Afrique

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