Incivisme au Burkina Faso : Evitons les solutions flasques, allons aux racines du mal

Point de vue • mardi 30 mai 2017 à 23h34min

Le Burkina Faso est éprouvé ces dernières semaines par des actes qui troublent la cohésion sociale. De l’affrontement entre habitant de Tialgo et Kogleweogo, à l’affaire de la femme violentée à Ouagadougou à la suite d’une rumeur sur un vol de bébés en passant par les affrontements meurtriers de Bitou suite à l’intronisation d’un chef traditionnel, et la tentative de kidnapping du maire de Bani, les actes de défiance sont légions.

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Incivisme au Burkina Faso : Evitons les solutions flasques, allons aux racines du mal

Pendant que l’État condamne avec des discours de fermeté, des citoyens appellent à enrayer l’engrenage en souhaitant voir l’État jouer le rôle du « père fouettard ». Dans les déclarations, il apparait une logique tendant à panser la plaie, plutôt qu’à soigner la gangrène. Pour trouver la solution à l’incivisme, il faut changer de grille de lecture.
Regarder en face la responsabilité collective
Réagissant aux évènements de Tialgo, le Président du Faso sort un discours rappelant la puissance de l’État : « Je voudrais réaffirmer ici que force doit rester à la loi. Et conformément aux dispositions qui ont été prises, des enquêtes iront jusqu’au bout pour que les responsabilités soient situées et des mesures définitives soient prises pour éviter de telles situations à l’avenir » (http://lefaso.net/spip.php?article77352). En voulant situer les responsabilités, le Président veut retrouver des individus qui devraient être sanctionnés et que cela serve d’exemple. Le ministre en charge de la sécurité va dans le même sens en proférant un discours « ferme » sans prendre le recul qu’il faut pour saisir les contours du phénomène.

En suivant les acteurs qui se prononcent sur la question, l’important c’est montrer que l’État doit s’imposer à tous et que les déviants doivent être sanctionnés. Le discours politique vis-à-vis des actes d’incivisme consiste à une tentative d’isoler des meneurs à mater. Dans le développement de l’incivisme, la société à travers sa gouvernance semble dédouanée, la société à travers ses injustices est oubliée : ce sont les déviants qui s’illustrent à travers des attitudes répréhensives qu’il faut sanctionner. On oublie que ces individus sont le produit d’une dynamique politico-sociale créée par un mode de gouvernance et un type de société qui ne portent pas l’intérêt de tous. Les acteurs qui montent au créneau contre l’incivisme ferment les yeux sur les causes collectives de ces manifestations alors que Bernard Lahire montre si bien que, « les choix, les décisions et les intentions sont toujours ancrés dans des contextes sociaux et même parfois formulés par rapport à des circonstances sociales » (2015 : 56). C’est donc dire que les auteurs de ces comportements ont agi de la sorte parce qu’un certain contexte sociopolitique l’a favorisé. Les comportements inciviques ne sont pas nés ex nihilo, ils ont une histoire que malheureusement, les acteurs au Burkina Faso ne veulent pas écumer.

Ainsi, ils se contentent de s’indigner, et les autorités sortent des déclarations « choques » seulement pour calmer l’émoi des citoyens. À chaque acte incivique qui suscite la réaction du peuple, les autorités suivent le flot de l’indignation populaire, sortent un discours « guerrier » et font des soutiens ponctuels aux victimes (dons de vivres, visites à domicile, notamment). Mais, comme toujours, la vie finit par reprendre son cours et, les gens continuent de s’illustrer dans ces actes d’incivisme. Cela montre que l’approche des discours fermes n’est pas efficace parce que la trame sociale qui a permis aux individus de se comporter ainsi n’est pas interrogée.

Ainsi, pour le cas de Koglweogo, le temps de l’émotion passé, les acteurs vont reprendre leurs activités. Ils auront tellement envie de rattraper le temps d’hibernation qu’ils risquent de poser des actes encore répréhensibles. Pour ceux qui ont dénudé la femme, des personnes pourraient être identifiées et sanctionnées (peine de prison par exemple), mais après de tels actes vont continuer : des femmes et des hommes seront agressés dans la rue à partir de fallacieuses accusations ; la rue va continuer à rendre justice. Voilà pourquoi, il est important de comprendre le contexte qui nourrit l’incivisme à travers une approche qui interroge les processus socio-historiques, structuraux et politiques.

Ne pas occulter la responsabilité des services publics dans le développement de l’incivisme

Les actes que les Burkinabè qualifient aujourd’hui d’inciviques et portant atteinte à l’autorité de l’État peuvent être compris comme des réactions à un ordre politico-judiciaire et sécuritaire inadapté et excluant de nombreux groupes socioprofessionnels, et des aires géographiques entières. Les Burkinabè dénoncent une justice partiale et inopérante. En effet, tout le monde sait que les services judiciaires et sécuritaires ne sont pas géographiquement, socialement et psychologiquement accessibles à tous.

Tout le monde sait que les citoyens se plaignent de la qualité et de la fonctionnalité des services publics. Les institutions qui devraient assurer les services publics de sécurité et de justice (ce sont les deux principaux terreaux du développement de l’incivisme) sont à tort ou à raison indexées par les populations. Ces dernières parlent de complicité entre services de sécurité et grands délinquants au détriment du pauvre paysan producteur, du pauvre étudiant, du pauvre employé, etc. Pour bon nombre de Burkinabè, la justice n’est pas « juste », et reste un instrument aux mains des forts. Beaucoup de Burkinabè sont convaincus que les filets de la justice ne prennent que les alevins. Ils se réfèrent aux nombreuses affaires de détournements et de mauvaise gestion de deniers publics révélées par la presse, mais que les sanctions ne suivent pas. Cela donne le sentiment qu’il y a des intouchables et que les « gens d’en bas » ne devraient pas compter sur ces institutions pour avoir justice. C’est de cette situation, que nait l’esprit d’auto-défense et d’auto-justice. Le REN-LAC avait relevé la situation : « la Justice est devenue l’objet de contestations, surtout de méfiance, en témoignent les vindictes populaires » (http://bit.ly/2qWo0sP). Il y a clairement un divorce entre les populations et les représentants de nombreuses institutions publiques.

Il est inutile de rappeler avec Basile L. Guissou (1995) que les Burkinabè ont développé une méfiance vis-à-vis de l’État et de ses institutions. Un regard de sociologie politique permet effectivement de voir que l’État postcolonial au Burkina Faso et le peuple réel vivent en désharmonie. Il n’y a pas encore une harmonisation entre les visions, la culture, les valeurs qui régissent la vie des Burkinabè et, les valeurs et critères avec lesquels l’État fonctionne. Il faut donc prendre au sérieux le fait que l’État ne parle pas la langue de la population, et cela peut contribuer à créer de la méfiance et surtout de la défiance, attitudes clés dans le développement de l’incivisme.

Pourquoi dans le développement de l’incivisme, avons-nous peur d’interroger le triptyque « Droit, démocratie et développement » comme l’a fait Boureima N. Ouédraogo (2014) ? Les comportements déviants peuvent être lus à l’aune des conséquences perverses du fonctionnement du droit au Burkina Faso, de la compréhension de la démocratie, et du partage des fruits du développement. Peut-on refuser de voir la responsabilité de l’iniquité de la répartition de la richesse nationale dans le développement de l’incivisme ? Depuis que le Burkina Faso est rentré dans la production aurifère, chaque année, on brandit des indicateurs positifs de croissance, mais les effets au niveau individuel tardent à être constatés. Dans cette situation, « les gens d’en bas » restent convaincus que la production ne profitent qu’aux forts et ont envie de réclamer leurs parts, à défaut de détruire pour ceux qui se ont construits, grâce à cet argent. C’est la logique des incendies des véhicules et de domiciles pendant les manifestations.

Pourquoi, hésitons-nous à interroger la mutation qu’a subie le citoyen burkinabè à la suite de l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014 ? La victoire contre le régime Compaoré a donné du zèle au Burkinabè qui est devenu non seulement un « justicier », mais aussi un citoyen « Zorro », prêt à imposer sa vision aux dirigeants et oubliant ses devoirs. La logique d’utiliser la force dans la résolution des problèmes refait surface. C’est de ce cambouis sociopolitique que l’incivisme a pris forme, donc la solution ne peut être trouvée qu’en le regardant sans complaisance.

Que faire ?

C’est simple ! L’incivisme a atteint un niveau au Burkina Faso de sorte que la solution ne se trouve plus dans les annonces « fortes » pour contenter certaines franges de la population, mais dans une compréhension des mécanismes durables et invisibles qui produisent les actes inciviques. Car dit Bernard Lahire (2015 : 45), « comprendre, sert en définitive, à résoudre les problèmes autrement qu’à la mise en écart ou la destruction de l’autre ». Ainsi, l’engrenage incivique ne peut être enrayé tant qu’on ne regardera pas « sérieusement » la vie des institutions, les processus historiques qui ont contribué au divorce entre non seulement l’État et ses citoyens, mais aussi entre les différentes couches socioéconomiques du pays. Comprendre la dynamique sociale qui favorise les comportements inciviques est l’élément capital qui permettra d’améliorer le rapport des citoyens à l’État et à ses services. C’est également ce processus qui permettra de partager des valeurs communes de vivre-ensemble dans le pays et venir à bout de l’incivisme. C’est donc un travail d’éducation qu’il faut et non, un travail d’indexation. Du reste, dans son préambule, l’Acte constitutif de l’UNESCO proclame que « les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix. » (http://fr.unesco.org/70years/construire_paix).

Dr Zakaria Soré
Sociologue
sorefils@gmail.com

Bibliographie
GUISSOU L. Basile, 1995, Burkina Faso, un espoir en Afrique, Paris, L’Harmattan.
LAHIRE Bernard, 2015, Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse », Paris, La Découverte.
OUEDRAOGO Nikiema Boureima, 2014, Droit, démocratie et développement en Afrique. Un parfum de jasmin souffle sur le Burkina Faso, Paris, L’Harmattan.

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