Mère Africaine : Un statut, une fonction et un titre

mercredi 31 mai 2017 à 07h00min

Ceci est une contribution d’un de nos lecteurs. Un vibrant hommage à la Femme africaine.

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Mère Africaine : Un statut, une fonction et un titre

"A ma mère
Mère Noire
Mère Africaine
Vous qui m’allaita... "

C’est la transcription du début d’un poème que ma fille de 6 ans a écrite à l’école, avec ses propres mots, à l’occasion de la fête de Pâques ! Mon plaisir fut grand quand je l’entendis lire son texte qui parle de sa mère alors que la carte qu’elle avait bricolée était adressée à "Papa et Maman" ! Ce plaisir venait du fait que j’ai une preuve qu’il y avait des bouts de textes qui restaient dans la mémoire après les lectures du soir. C’est ainsi que le célèbre poème de Camara Laye entendu quelques semaines plus tôt a pu inspirer cette poétesse occasionnelle qui me donna envie de partager mes humbles connaissances empiriques et documentaires sur la « mère Africaine » qui est certes comme toutes les mères du monde, mais que je me permets de profiler voire stéréotyper.

Une mère occupe partout et en tous temps une place centrale. Le prophète de l’Islam dit que « le Paradis des enfants est entre les pas de leurs mères. » Ce n’est sans doute pas fortuit que l’Église Catholique a choisi d’accéder à Dieu essentiellement par l’intercession de la Mère du Christ et que le Coran lui consacre par ailleurs tout un chapitre. Dans l’hindouisme on parle de la « Déesse Mère », « Mère Universelle ». L’importance donnée à la Mère est donc universelle. Et celle de chacun est évidemment la meilleure au monde !

Mais que renferme la notion de mère en Afrique ? J’évoquerai l’Afrique en générale, son Ouest en particulier et plus précisément des considérations que l’on trouve au Burkina.

La Mère Africaine est métaphysique

Au plan cultuel, nous explique Ahmadou Hampaté Bâ, la pensée traditionnelle africaine définit l’Humain comme étant « tout et rien ». Homme et Femme sont égaux initialement de ce point de vue. Le statut de mère que l’on acquiert par la maternité vient consacrer la supériorité spirituelle de la femme. Selon ce que le grand sage nous enseigne, « la femme est la créature la plus extraordinaire que Dieu ait créée ; Son propre laboratoire, elle est Son propre atelier » : c’est en elle qu’Il façonne directement l’Humain par Lui-même ; sans faire recourt à ses anges ni à toute autre entité à son service comme les génies. Voici, qui diffère quelque peu de la conception moyen-orientale qui veut que la femme (Ève) soit sortie de l’homme (Adam).

L’aboutissement de cette maternité confère à la mère un avantage spirituel qui se manifeste au niveau de la numérologie par l’acquisition de deux points. Faisant ainsi passer le nombre de la femme à 11 alors que celui de l’homme est et reste à 9. Les deux points viennent de la libération des deux mamelles nourricières. Plus généralement on parle de la « terre mère » pour signifier le caractère fondamental de la terre dans la création du monde et dans la cosmogonie africaine. Pour les Mossés, la terre est leur mère car elle est l’épouse de « NabaZidWendé » le Dieu de NabaZida.

La Mère Africaine est éducatrice

Une mère doit par conséquent être respectée et sa bénédiction recherchée coûte que coûte. Quel que soit le caractère et les limites de la mère, l’enfant se plie à ses directives ou doit trouver la meilleure parade pour s’y soustraire car, il faut dans tous les cas éviter qu’elle prononce des mauvais mots à son égard car la suite de sa vie en serait affectée.

La jeune fille reçoit une éducation plus rigoureuse car appelée à être une mère donc éducatrice de base de la famille et donc de la société. Durant les 21 premières années de la vie de l’enfant et du jeune adulte, sa mère est la référence absolue. Jusqu’à 14 ans, tout ce qu’il apprend en dehors d’elle est confronté à sa position dans le but de valider. Ce statut de mère éducatrice lui fait subir malheureusement le courroux du père quand celui-ci estime que l’enfant a des failles dans son éducation. Lorsqu’il commet une faute grave.

La mère est sensée être le confident de l’enfant durant ces années-là car dit-on, « une mère meurt pour son enfant », sous-entendu que le père serait moins enclin au sacrifice suprême. Entre 14 et 21 ans, la Mère incite l’enfant, surtout le garçon à avoir plus d’égards pour son père, plus d’attention pour lui apporter son aide dans les travaux car l’image du père super-fort qu’il a, peut lui faire oublier que son père a parfois besoin de soutien physique et surtout de son écoute. La mère pousse l’enfant à commencer à raisonner en lui-même, au lieu de continuer à répondre aux questions de l’enfant comme elle le fait depuis plus de 10 ans.

En effet, après des années à répondre à toutes sortes de questions, le temps vient où il faille que cet adulte en devenir commence par comprendre la subtilité du langage, la réflexion par soi-même, etc. Désormais, les réponses systématiques de maman sont très souvent remplacées par d’autres questions. A une question on répond par une autre. Mère Africaine instruit son adolescent qui croit que tout lui est permis. Elle lui apprend à parler. L. S. Senghor dira que « Femme noire » est la « bouche qui fait lyrique ma bouche ». C’est en ce moment-là que la circoncision comprenant d’autres initiations, intervient pour marquer le passage à l’âge adulte. Chez les Peulhs selon Hampâté Bâ.

La Mère Africaine est un statut social recherché

Une mère est davantage plus exaltée si elle joue pleinement son rôle de maman. Son rôle de nourricière, de pourvoyeuse de soins, de tendresse et d’amour. La femme qui n’a pas enfanté et qui joue le rôle de maman se voit élevée au statut de mère par les enfants qui en bénéficient et par la société en général.
Le statut de mère est envié et recherché. La société Moaga donne l’occasion à chaque femme d’être reconnue comme mère et souvent dans plusieurs catégories. Voir le tableau ci-dessous pour liste non exhaustive chez les Mossés.

La Mère Africaine est unique et plurielle

En Afrique de l’Ouest en général, toute femme qui, visiblement, a un âge qui laisse croire qu’elle pourrait théoriquement être notre mère est respectueusement appelée Mère. Les voisines sont sujettes à la même appellation. Cet hommage peut également être étendu à des femmes plus jeunes. Cette règle semble être la norme au Congo, où quasiment toute femme est appelée « Mama ».

La mère africaine ne laissant jamais tomber ses enfants, l’enfant fait tout pour la satisfaire et pour jouir de son amour. Dans ce contexte personne d’autre ne vient normalement avant sa mère : la priorité lui revient. Le chanteur Daouda Koné met en scène un homme qui s’est retrouvé à devoir sauver une dame en laissant périr l’autre, après que la pirogue qui les transportait eut chaviré, en plein milieu du lac. Une des dames était la mère du monsieur et l’autre sa femme et mère de ses enfants. A la place du monsieur, laquelle des deux dames sauveriez-vous ? Si Daouda Koné ne s’est pas positionné et a laissé le dilemme à ses auditeurs, Maurice Simporé qui avait chanté la même histoire quelques années plus tôt n’a pas hésité à sauver sa mère qui a la particularité d’être unique et irremplaçable.

Cette assertion quoique vraie dans l’absolu, n’efface pas le fait que pour un Africain, avoir plusieurs mères qui vous reconnaissent est un signe évident d’une bonne éducation, une éducation réussie. La mère biologique, quoique toujours un peu jalouse, savoure le fait que plusieurs autres femmes acceptent son enfant. Chacun a potentiellement plusieurs mères ou en recherche continuellement, consciemment ou non.

La Mère Africaine est sacrée

Généralement, l’on s’attend à ce que l’homme adulte voire le garçon retienne ses émotions et se montre le plus digne possible en enterrant son père. A contrario on pleure sa mère autant que l’on voudra : c’est de bonne guerre ! Peu importe son âge, on peut se faire bercer par sa mère. Si les deux parents sont vivants, un serment fait au nom de sa mère est plus engageant et obligeant, tandis que le père doit mourir, avant que l’évocation de son nom dans un engagement atteigne la même gravité. Conscient de cette situation, l’ancien Premier ministre du Burkina, Issoufou Joseph Konombo, préparant dans le plus grand secret sa candidature à l’élection présidentielle, pour se donner un appui qui lui semble incontournable, donna un rendez-vous à son « ami politique », Joseph Ouédraogo, au domicile de la mère de ce dernier. Le but était de lui arracher son indispensable soutien dans la maison de sa mère. Ce qui en principe rendrait le soutien irréversible. Le soutien ne fut pas obtenu et la candidature ne fut pas.

Parce que la Mère Africaine est sacrée, elle est défendue. Chez les Bambara, l’injure suprême est celle portée à la mère. Dans l’ancien temps, l’injure de la mère d’autrui pouvait se solder par des coups de poignards ou de machettes.

Chez les Mossés, peut-être chez d’autres Africains aussi, les noms de famille usuels sont en fait des contractions d’une ou des phrases qui définissent le clan (bûûdu). Ainsi Kaboré, Ouédraogo, Compaoré, Sinon*, Sanfo, Guira, etc..., sont des diminutifs. C’est le « sonedré ». C’est très probablement la première chose que le bébé entend dès sa naissance, c’est celui qui lui est répété pour le calmer, pour le bercer. Il entend le sonedré de son père qui est souvent le sien mais également celui de sa mère.Dans le Centre-nord du Burkina, l’origine de la mère du prince candidat au trône est un atout ou une faiblesse. Faiblesse surtout lorsque la mère en question est une ancienne servante. Les adversaires prétendront que la mère de l’intéressé n’a pas de nom, elle n’a pas de « sonedré ». Comment tout le monde et surtout les griots vont-ils le louer ? Car les louanges d’un souverain moaga débutent toujours par l’évocation et la célébration de sa mère. Les oncles maternels sont d’ailleurs des acteurs très actifs pour le succès de sa campagne et de son élection. Cela va de soi puisque toute la famille paternelle est potentiellement en campagne… D’une manière générale, le séjour d’un enfant dans sa famille maternelle est synonyme de liberté et gâteries de tout genre…

Espérant que ce survol et cette tentative d’esquisser la Mère Africaine aurait permis à quelqu’un de penser à certains aspects singulièrement partagés en Afrique. Le terme mère est là-bas un statut, une fonction, un titre. Merci à tous ceux qui voudront améliorer ce portrait d’y aller sans gêne.

« Femme noire, femme africaine,
Ô toi ma mère,
Merci, merci pour tout ce que tu fis pour moi,
Ton fils si loin, si près de toi. » Camara Laye.
Bonne fête des mères à toutes les mères d’Afrique que nous aimons tant.

Moussa Sinon (sinon_m@hotmail.com)
* Le sonedré des Sinon : Siinon, goograwa, tampêlegrawa, zênepouglemiiga, fonkdbaognôoré, guêêsdbaodkûûm ! Il peut être rallongé pour ceux qui s’y connaissent.

Tableau : Esquisse de quelques-unes catégories de mères en mooré.

Transcription libre du mooré

Littéralement

Signification

« Maa roaka » 

« Mère qui a enfanté »

Mère biologique

« Maa biila » 

« Petite mère »

Petite sœur de sa mère,

Jeune coépouse de sa mère,

Les épouses des oncles paternels qui sont plus jeunes que sa propre mère.

« Maa kiinma » 

«Mère ainée»

Grande sœur de sa mère,

Coépouse de sa mère plus âgée qu’elle,

L’épouse des oncles paternels qui est plus âgée que sa propre mère

« Maa oubdga »

« Mère éducative »

Mère adoptive, celle qui a élevé l’enfant.

« Maa yongdûm »

« Mère par alliance »

Mère adoptée. Une personne, généralement un adulte, peut librement, au regard de l’estime et de l’affection qu’elle a pour une femme pouvant théoriquement l’enfanter, et de ce qui lui apparaît être des égards réciproques de la part de celle, lui demander de devenir sa mère.

Généralement, la demande d’alliance se fait à l’occasion d’une cérémonie incluant des remises de cadeau à la mère…

« Maa biiga »

« Enfant de ma mère »

Frère ou sœur utérins.

« Maa bito »

« Autre enfant de ma mère »

Fille ou fils de la sœur utérine de sa mère

« Mam Maaramba »

« Mes mères »

Régionalisme de la zone du Passoré, employé au figuré pour désigner sa famille maternelle dont on est particulièrement fier. L’expression peut être appliquée même à un groupe d’hommes. Les frères et cousins de sa mère peuvent être présentés comme étant « ses mères ».

Ils sont également défendus avec vigueur en public.

« Maa raogo »

« Mère mâle »

Régionalisme de la zone du Kouritenga pour désigner l’oncle maternel. Ailleurs, c’est le terme « yasba » ou « yesba » qui désigne cet oncle. Le seul vrai oncle chez les Mossé. Les frères du père sont plutôt des « petits papas » ou des « grands papas »

« Roogue Maa »

« Mère de case » « Mère de chambre »

 

Régionalisme ayant plusieurs sémantiques :

-          Une femme qui accueille un enfant de l’extérieur de la famille et l’héberge ou non dans sa maison mais agit comme sa tutrice, sa marraine. De façon concrète, il arrive qu’un enfant soit accueilli dans une famille pour qu’il y habite pour recevoir par exemple l’instruction. École coranique, école moderne, etc. On lui affecte une mère.

-          A l’arrivée d’une nouvelle mariée dans sa famille maritale, on lui propose de choisir un garçon et une fille comme « enfant de case », « rooguebiiga ». Pour celui-ci et celle-ci cette dame est leur « roogue-Maa ». Cet usage est plutôt rare.

« Siid Maa »

Mère du mari

La mère de l’époux. Que l’épouse appelle mère. La mère de l’épouse est aussi appelée mère par l’époux.

« M’Maa yûûré »

Homonyme de ma mère

Par respect pour sa mère, bien souvent toute personne que l’on côtoie et qui porte le même prénom qu’elle se fait appeler « M’Maa yûûré ».

Le prénom de la mère peut être donné aux petites filles mais on finit appeler usuellement « M’Maa yûûré », « Batogma », « Natogma »

« Soob Maa »

Mère de baptême

Marraine dans la religion catholique.

« Maa nooré »

Bouche de la mère

-          L’éducation, les consignes, les instructions de la mère.

-          La bénédiction de la mère que tout enfant recherche.

« Maa zilemdé »

Langue de la mère

La bénédiction de la mère que tout enfant recherche.

« Nab’ Maa »

Reine mère

Reine mère.

« M’dogue Maa Koudougou »

« Mère de case Koudougou »

Expression ironique dont j’ignore le sens et l’origine et même le contexte de son usage.

 

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