Le Président ivoirien à Ouaga au FESPACO : Entre succès diplomatique et anguilles sous Roch

Ceci est une tribune de Dr Désiré Boniface Somé sur les relations Côte d’Ivoire Burkina Faso. • vendredi 17 mars 2017 à 00h25min

Alassane Dramane OUATTARA (ADO), le Président ivoirien a co-présidé avec le Président Roch Marc Christian KABORE la 17ème édition du FESPACO le samedi 4 mars 2017 dans une cérémonie riche en couleurs, en symboles, en ressources identitaires de ‘’nos fiers aïeux’’, pour paraphraser un extrait de l’hymne national voltaïque. En mondovision, les deux Chefs d’Etat ont brandi et remis le trophée de l’Etalon d’or au sénégalais Alain Gomis dans une extase de victoire collective jamais vue dans l’histoire du Festival. Cette hyper-convivialité, voire ritualisation était-elle seulement évènementielle ? Quelle lecture politico-diplomatique peut-on en faire ? Puissent Merle , Terray , ou Mbembé nous autoriser de nous y essayer, dans l’intelligibilité des relations internationales.

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Le Président ivoirien à Ouaga au FESPACO : Entre succès diplomatique et anguilles sous Roch

La Côte d’Ivoire a été l’invitée d’honneur de la 17ème édition du FESPACO. Ce pays est l’un des grands animateurs de ce festival depuis son existence. La mémoire du FESPACO c’est celle de ses grands talents que compte la Côte d’Ivoire à travers des cinéastes/acteurs de renoms tels que Désiré Ekaré, Fadiga Kramo-Lanciné, Owell Brown, Roger Gnoan M’Balla etc. Le FESPACO, ce n’est pas que le cinéma, c’est aussi le marché des autres arts (musical, culinaire, vestimentaire, etc.), dans des espaces d’ambiance festive à Ouagadougou où l’on retrouve la Côte d’ivoire.

Traditionnellement, le FESPACO a toujours rimé avec ce pays voisin. Comment cela pourrait en être autrement, sinon qu’à se méprendre de l’histoire coloniale qui avait scellé la Haute Côte d’Ivoire (devenue Haute Volta et de nos jours Burkina Faso) et de la Basse Côte d’Ivoire (devenue Côte d’Ivoire) dans un destin commun toujours présent dans la mémoire collective. Pour ne pas tenter une analyse de leur existence en tant que Etats modernes eu égard à l’insécurité épistémologique que charrie le concept, nous nous limitons à dire tout simplement que le temps des populations de ces deux pays dépasse largement celui de leur histoire coloniale.

Assignées, elles l’ont été et le seront par leur Histoire propre et leur Géographie qui ont fécondé leurs cultures, forteresses imprenables des avatars des temps modernes. Il n’y a pas fondamentalement de différence d’être Lobi au Burkina et de l’être en Côte d’Ivoire, d’être Sénoufo en Côte d’Ivoire et de l’être au Burkina. Y en aura-t-il demain ? Laissons la réponse aux futurologues et contentons nous de l’empirisme méthodologique des faits constitués.

Ces deux pays, après leur indépendance pour chacun, on les retrouve sur les rails de l’existence étatique où leurs deux wagons se sont tantôt heurtés, tantôt embrassés, tantôt distancés au gré des conducteurs (les leaders politiques) du moment. Ces derniers mus par leurs intérêts personnels et/ou de leurs peuples ont diversement influencé les relations entre les deux nations qui auraient pu n’en être qu’une, si Houphouet Boigny n’avait pas préféré être la tête d’un rat au lieu d’être la queue d’un éléphant. Toujours est-il qu’on aura constaté de son long règne (33ans), que le premier président de la Côte d’Ivoire au-delà de l’affaire Ouezzin Coulibaly, n’a pas ouvertement allumé de torchon entre la Côte d’Ivoire et la Haute Volta. ‘’La terre appartient à celui qui la met en valeur’’, sa conception sur le rapport au foncier en Côte d’Ivoire a favorisé une forte implantation de voltaïques qui sont, par delà la main d’œuvre dans les champs des autochtones, devenus des propriétaires terriens. Maurice Yameogo (premier président de la Haute Volta), à qui il offrait gîte et couvert, n’aurait-il pas été dans un certain langage, son ‘’bon petit’’.

Sous le Président Lamizana, le ciel est demeuré serein entre les deux pays jusqu’au président Saye Zerbo qui a instauré le fameux laissez-passer perçu aussi bien comme symbole d’un nationalisme, d’un refus de l’exploitation des voltaïques, que d’une revendication d’indépendance par rapport à un pays voisin (la Côte d’Ivoire) que les voltaïques ont trop servi depuis la colonisation. Dès lors, le ciel était devenu brumeux entre Ouaga et Abidjan. Il sera suffisamment nuageux assorti d’éclairs, sous le Président Sankara dont les CDR (comité de défense de la révolution, ndlr) de Pierre Ouédraogo ne cessaient d’abattre le caïman aux yeux gluants, visant ainsi l’homme de la lagune Ebrié.

Le 15 octobre 1987, l’assassinat du président Sankara, dont certains y voient la foudre venue d’Abidjan, est la conséquence des en-dessous détestables des relations entre les deux pays. Après la pluie, le beau temps dit-on. Ouaga et Abidjan en sont aux mimosas, au propre et au figuré. Entre temps, la Côte d’Ivoire est devenue « beau pays » du Burkina de par l’épouse du président Blaise Compaoré. Mais c’était sans compter avec la thèse de l’ivoirité qui, conçue à l’issue de la compétition pour la succession au pouvoir entre Bédié (alors président de l’Assemblée Nationale) et Alassane Dramane Outattara (ADO).

Alors Premier ministre, ADO fut l’instaurateur de la carte de séjour aux étrangers en Côte d’Ivoire dont la majorité est burkinabè. Dans sa compétition avec Bédié, les Burkinabè sont désormais soupçonnés de vouloir ‘’retirer’’ la Côte d’Ivoire aux ivoiriens. Ouattara en est l’exemple tout désigné, lui dont l’origine burkinabè sera visée par une loi constitutionnelle ‘’exclusionniste ET et OU‘’ (être ivoirien de père ‘’ET’’ de mère en lieu et place de l’ancienne disposition : être ivoirien de l’un ‘’OU’’ de l’autre des deux parents) pour valider sa candidature à la présidence ivoirienne.

Les présidents Bédié, Guéï et Gbagbo en feront bien usage. Tellement bon usage par le dernier cité, contre le pouvoir duquel se déclenchera la rébellion en 2002. Blaise Compaoré, président du Burkina Faso d’où est partie la rébellion et Gbagbo, président de la Côte d’Ivoire se regarderont en chiens de Fayence. Quand l’un menace de faire pleuvoir des obus sur la tête d’un pays voisin, l’autre lui rétorque qu’il finira à la CPI (Cour pénale internationale). La Côte d’Ivoire tombe dans une sorte de déconfiture ; des Burkinabè sont massacrés et leurs biens saccagés, sans pardon jusqu’à nos jours. Eux aussi auraient massacrés des ivoiriens.

Le vocable assaillant les indexe à souhait. Dans tous les cas, déjà à partir de 1999, l’opération bayiri qui marque le retour forcé au bercail enregistrait par vagues, des milliers de Burkinabè dont certains arrivaient au pays pour la première fois. Les relations entre les deux pays sont exécrables sur une décennie. Cela n’empêchera pas la forte implication du régime Compaoré au retour de la paix en Côte d’Ivoire en 2007 par l’APO (Accord de Paix de Ouagadougou) avec pour cerise sur gâteau, l’organisation des élections en 2010 dont la victoire de Ouattara est contestée par Gbagbo qui ne cèdera que sous les coups de boutoir de la communauté internationale amenée par la France. Gbagbo est à la CPI dans un procès qui tarde à lui donner tort, sans lui donner raison.

En 2014, le Burkina Faso traverse une insurrection populaire puis une transition politique et surtout un certain coup d’Etat, pour déboucher sur l’élection remportée par Roch Kaboré le 29 novembre 2015. Dans le putsch éphémère de septembre 2015, les autorités de la transition et une large frange de l’opinion nationale burkinabè y voient la main des autorités ivoiriennes en l’occurrence celle du second homme fort, ancien chef rebelle, le Président de l’Assemblée Nationale Guillaume Soro. Des écoutes téléphoniques entre lui et le Général Bassolé toujours incarcéré (qu’on dit grabataire), en seraient les pièces à conviction. Le Burkina lance un mandat d’arrêt international contre Soro, l’atmosphère entre les deux pays est délétère.

Décembre 2016, ADO et Roch se rencontrent dans leurs statuts actuels. Roch hérite du dossier brûlant de la demande d’extradition de la seconde personnalité de la Côte d’Ivoire. Pour certains, c’est trop osé, voire périlleux de rechercher un règlement judiciaire au Burkina avec cette personnalité. Les zélés de l’insurrection populaire à laquelle Roch doit en partie son pouvoir n’en démordent pas. Pour d’autres, c’est la voie de la sagesse. Si ça casse entre la Côte d’Ivoire et le Burkina, personne n’en sortira gagnant. Que faire ? Question à 1 FCFA. Le président du Faso penche pour la voie diplomatique. Il est soupçonné de lâcheté, de couardise, de falsification du dossier au profit de ses propres intérêts économiques et financiers en Côte d’Ivoire. L’essentiel de ses biens déclarés en tant que président du Faso porte la destination Côte d’Ivoire.

L’ancien président du Sénégal Wade a toujours souscrit à une meilleure diplomatie avec les pays voisins, pour la simple raison qu’il préfère des ennemis plus éloignés. Discrètement, la diplomatie burkinabè se met en marche. Trois grosses têtes du Gouvernement se rendent au Bord de la lagune. A voir leurs mines sur la photo officielle à l’issue de la visite, on constate que la mission n’a pas été une sinécure. Ils rapportent cependant du résultat. Un fin connaisseur de ce pays, Zongo Mahamoudou sociologue, enseignant-chercheur, spécialiste des migrations Côte d’ivoire-Burkina, y est dépêché par la suite comme ambassadeur à la veille de la tenue du TAC (traité d’amitié et de coopération) entre les deux pays en juillet 2016. Il réchauffe les relations entre les deux voisins.

C’est en présence des présidents Roch Marc Christian Kaboré et Alassane Ouattara ; le cœur des débats a été politique, avec la lutte contre le terrorisme et les questions autour de l’ex-président burkinabè Blaise Compaoré. Mais les enjeux de la rencontre sont aussi économiques, avec trois questions principales : le projet de construction de l’autoroute Yamoussoukro-Ouagadougou, la réhabilitation du chemin-de-fer Abidjan-Ouagadougou, et enfin l’approvisionnement du Burkina Faso en hydrocarbures.

Avec le ministre Alpha Barry et les fins limiers du cru, le génie diplomatique élabore les schémas dans le bois sacré. Il faut inventer le fil à couper le beurre dans la finesse et à arrondir les angles. Les moyens sont mobilisés pour séduire la Côte d’Ivoire. Et puisqu’elle est devenue de nos jours l’un des atouts majeurs de capacitation en diplomatie et relations internationales, la culture est mise à contribution. Le Ministre en charge (premier de la classe dans une évaluation des ministres de Roch) va à la rescousse. Dame Côte d’Ivoire n’a pas pu résister à la séduction. Le ministre ivoirien de la culture ouvre le FESPCO, son président (ADO) le clôture en apothéose avec Roch, une semaine après.

L’Etalon d’or du FESPACO, est remporté par Alain Gomis. Roch dans son esprit, l’a, quant à lui, décerné à Ouattara qui est venu de son pays dans son pays. C’est le dissolvant de l’affaire Soro, mieux encore, c’est 2020 qui se joue en ce moment où les indicateurs d’opinion au plan national ne crèvent pas le plafond pour le MPP. La Côte d’Ivoire (suivie du Ghana) est le premier réservoir des potentiels électeurs pour les futures consultations (en attendant l’indispensable débat sur quel type de burkinabè de l’étranger mérite de voter). Bien sûr qu’il y a le recensement des Burkinabè à faire, les cartes d’électeurs, les cartes consulaires à établir et à donner, et les réunions politiques à tenir y relatives. L’Allemagne et les Pays-Bas, ont maille à partir avec la Turquie ces jours-ci sur le sujet. Les usages s’ébranlent au gré de la politique politicienne qui y tire la queue de la diplomatie.

Alors, avec ADO, on gagne ou on gagne. On peut gagner dans la gestion du dossier écoute téléphonique, dans la protection des intérêts économiques et 2020. Il faut jouer à l’équilibre des liens de covalence Blaise/Ouattara, et Roch/Ouattara. C’est de bonne guerre. Avis est donc lancé à tous les partants d’ici 3 ans. Telles sont les anguilles sous Roch dans l’éclaircie de l’horizon diplomatique entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso par la magie de la culture : le FESPACO. Pourvu que l’intelligence diplomatique soit au service des peuples des deux pays pour plus de paix et de pain en ces temps où les certitudes sombrent dans l’archéologie du savoir pour paraphraser Foucault .

Dr Désiré Boniface SOME
Chevalier de l’Ordre du Mérite
Université Ouaga I. Pr Joseph Ki-zerbo

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