« Le gouvernement doit aller au delà des mots pour donner des gages d’assurance aux enseignants », Sema Blegné, SG du Syndicat national des enseignants africains du Burkina Faso

LEFASO.NET | Par Aïssata Laure G. Sidibé • jeudi 9 mars 2017 à 01h13min

Originaire de Bourzenga (province du Bam), l’enseignant Salifou Badini est tombé la craie dans la main à Djibo lors de la visite des assaillants à l’école de Lessam, le 5 mars dernier. Dans une interview accordée à votre journal en ligne Lefaso.net, Sema Blegné, secrétaire général du Syndicat national des enseignants africains du Burkina Faso (SNEAB) a condamné cette barbarie et surtout réaffirmé leur disponibilité à œuvrer aux côtés des enseignants qui sont aujourd’hui dans une certaine psychose.

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 « Le gouvernement doit aller au delà des mots pour donner des gages d’assurance aux enseignants », Sema Blegné, SG du Syndicat national des enseignants africains du Burkina Faso

Pouvez-vous nous rappeler dans quelle circonstance l’enseignant Badini a trouvé la mort ?

Les présumés djihadistes avaient fait une première incursion et proféré des menaces verbales intimant aux encadreurs d’enseigner soit le Coran dans les écoles ou alors libérer le plancher. Cette information avait été remontée à l’autorité qui nous a rassurés d’avoir pris des mesures et a encouragé les enseignants à rester à leurs postes. Toute chose qu’ils ont faite. Mais aujourd’hui on est face à la triste réalité : Ce qui était une menace verbale est devenu une réalité.

En effet, ils sont passés de la menace à l’exécution de la menace. Mais, il me sera difficile d’affirmer que M. Badini a été tué au sein de l’école ou chez lui. En se sens que nous n’avons pas nous-mêmes effectué le déplacement pour recouper les informations.

Il a été dit que l’un des assaillants a appelé le défunt par son nom. Ce qui signifie qu’ils se connaissaient. Est-ce à dire qu’il y a des gens dans ce village qui collaborent avec les terroristes ?

Aujourd’hui ce qu’il faut dire, c’est que toutes les attaques répétées ne viennent pas forcement de l’autre côté de la frontière. Les populations locales sont elles-mêmes en complicité avec les réseaux. Ceux qui ont abattu notre collègue sont des gens de la région. Ils se connaissent très bien. Et c’est là où justement notre inquiétude est grandissante parce que lorsque la population locale elle-même se retourne contre ses fils, ça pose un autre problème. C’est pourquoi, nous en appelons à l’Etat afin que quelque chose soit fait allant justement dans le sens d’une certaine sensibilisation, conscientisation et une meilleure organisation de recueil d’informations.

Il faut que les uns et les autres se sentent protégés dans la communication. Il nous est aussi revenu que ceux qui ont tenté de donner des informations se sont vus eux-mêmes menacés à leur domicile. Nous ne comprenons pas comment quelqu’un qui de façon anonyme donne une information aux forces de défense et de sécurité se retrouve lui-même menacé. Il y a à s’interroger.

Est-ce qu’on peut dire qu’il s’agit d’un règlement de compte ?

Je ne crois pas à la thèse du règlement de compte. Toujours est-il qu’il y a des voix plus autorisées pour analyser cette question. Mais, ce qui arrive ne surprend personne au moment où les enseignants ont été avertis. Ce n’est qu’après cela que le drame est arrivé. Nous ne pouvons pas exclure une piste. Il appartient à l’autorité de creuser davantage et de comprendre pour pouvoir maitriser les tenants et les aboutissants de cette situation. Si c’est un règlement de compte, il faudrait comprendre qu’est-ce que M. Badini et ses individus avaient comme conflit. Si c’est la mise à exécution de la menace qui a été proférée, là aussi il faut prendre la mesure de la situation et agir en conséquence.

Outre l’enseignement, est-ce qu’il avait une autre activité ?

Personnellement, je ne connais pas le défunt. Est-ce qu’il menait une autre activité en extra par rapport à son emploi premier, qui est celui d’enseigner, je ne saurais me prononcer là-dessus. Mais vous faites bien d’évoquer cette situation. C’est une piste qu’il faut également exploiter. Il appartient à l’Etat de mener des enquêtes approfondies sur les activités que mèneraient certaines personnes dans la localité. Ca pourrait aussi permettre de comprendre le mode opératoire.

Contrairement aux militaires, l’enterrement de M. Badini a été fait à la sauvette. A votre avis, est-ce a cause de sa religion ou bien il y a une autre explication à cela ?

Il doit y avoir d’autres motivations. Je suis moi-même monté au créneau a travers une interview passée sur la télévision BF1 où je m’indignais de la façon dont le collègue a été hâtivement enterré et dans l’anonymat. En tant que structure syndicale, nous aurions souhaité que son corps soit rapatrié à Ouagadougou ou alors au chef lieu de la région afin que sa corporation et même les autorités étatiques puissent lui rendre hommage.

Mais nous avons approché le ministère de l’éducation nationale et de alphabétisation qui nous a fait comprendre que c’est a la demande de la famille de M. Badini que l’enterrement a été fait de la sorte. Ils ont voulu le faire dans l’anonymat et dans l’intimité de la famille. Ils n’ont même pas souhaité la présence dune autorité là-bas. C’est ce qui a été respecté. A la différence des militaires où le corps appartient a l’armée, le corps d’un civil appartient a sa famille. Donc, la décision de la famille doit être respectée mais ca n’exclut pas que l’état aurait pu convaincre la famille du contraire.

Quelle est la position du SNEAB face à cette attaque ?

Nous venons de perdre un valeureux enseignant sur le champ de bataille. Le SNEAB s’élève contre cette barbarie de notre siècle, tient à présenter ses condoléance à la famille du défunt et à l’ensemble de la corporation enseignante. Elle se tient aussi aux côtés des enseignants qui aujourd’hui sont dans une certaine psychose quoi qu’on dise. Certains ont d’ailleurs abandonné leur poste en attendant que l’Etat donne un signal fort en terme de sécurité renforcée.

Nous ne pouvons pas réagir autrement que de regarder pour le moment la situation comme telle en attendant que le gouvernement puisse nous indiquer la voie à suivre. Aujourd’hui, (Ndr lundi 6 mars 2017), une délégation gouvernementale est sur le terrain. Il s’agit en l’occurrence du ministre de l’éducation nationale, celui de la sécurité et celui de la communication, porte-parole du gouvernement. Ils sont allés encourager les enseignants et leur apporter un message du gouvernement.

Pour notre part, nous les invitons à prendre des mesures idoines en matière de sécurité parce que les terroristes viennent de taper à un endroit de corps social qui fait le plus mal : notre éducation. Si nous perdons notre souveraineté en matière d’éducation sur une partie du pays, c’est extrêmement dangereux. Nous ne pouvons pas jouer à ce jeu. C’est pourquoi, on ne devait lésiner sur aucun moyen pour reprendre en main la question sécuritaire dans cette zone.

C’est une nébuleuse mais avec la participation de tous, j’ai bon espoir qu’on y arrivera. Au passage, je rappelle que l’Etat burkinabè est un Etat laïc et devrait le rester. Aucune menace, d’où qu’elle vienne ne devrait faire fléchir la nation allant dans le sens voulu par les Djihadistes.

Comment est-ce que vous appréciez la descente des autorités au Soum ?

C’est déjà bien de compatir et de se rendre sur place. Mais aujourd’hui nous devons aller au-delà des mots pour donner des gages d’assurance concrets aux enseignants. Tous les enseignants veulent savoir, ils veulent voir un renforcement des forces de sécurité dans la zone.

Des enseignants ont déserté leurs postes pour des raisons évidentes de sécurité. Comment est-ce que vous appréciez cela ?

C’est tout à fait humain ce que les enseignants sont en train de faire. Une menace orale a été faite. Elle est passée à exécution. La première chose c’est un instinct de conservation. Il faut se chercher en attendant que qui de droit organise la sécurité pour permettre au delà des enseignants, à l’ensemble des fonctionnaires qui sont en poste dans le sahel burkinabè de pouvoir vaquer tranquillement à leurs occupations. Si cela n’est pas fait, nous c’est de façon impuissante qu’on regarde nos collègues se comporter de la sorte. Ce rôle appartient véritablement à l’Etat. C’est à lui de prendre la mesure de la situation. C’est à lui, également de donner les gages aux différents corps de métier qui exercent dans ces zones.

Le martyr M. Badini s’en est allé laissant derrière lui, une femme à terme. Qu’est-ce que le syndicat prévoit faire pour soutenir cette veuve ?

La Coordination des syndicats de l’éducation s’est réunie en urgence le samedi 5 mars dernier pour analyser la situation et voir qu’est-ce qui peut être fait par la corporation pour essuyer les larmes de la veuve. Certainement que ce soir ou plutard, nous ferons connaitre notre analyse de la situation par voie de presse et également organiser la chaine de solidarité en interne.

Qu’est-ce qui a été arrêté au sortir de la rencontre de la coordination ?

Je ne voudrais pas anticiper sur ce qui a été dit. Mais nous allons faire une déclaration par voie de presse. Nous sommes aussi en train de construire une chaine de solidarité pour que chaque collègue puisse apporter sa contribution pour soutenir la famille du défunt. Par ailleurs, nous allons rentrer en contact avec notre ministre de tutelle pour ensemble accorder nos violons. Pour nous, il ne saurait être admissible que notre Etat soit faible par rapport à ses questions d’éduction.

En outre, nous pensons que M. Badini mérite une décoration. Il n’est pas donné à tout le monde de recevoir une menace officielle comme ca : « Si nous revenons et que vous ne faites pas ce que nous avons dit, nous allons vous tuer ». Malgré ces menaces, il est resté à son poste. Il l’a fait pour son pays. C’est pourquoi, je trouve que c’est de l’héroïsme. Nous ne souhaitons plus que cela puisse arriver. Mais au moins, il a droit à cet égard de la part de l’Etat burkinabè. Nous fondons l’espoir que quelque chose sera fait dans ce sens.

Aïssata Laure G. Sidibé
Lefaso.net

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Vos commentaires

  • Le 9 mars à 08:50, par Désert
    En réponse à : « Le gouvernement doit aller au delà des mots pour donner des gages d’assurance aux enseignants », Sema Blegné, SG du Syndicat national des enseignants africains du Burkina Faso

    J’apprécie positivement vos éléments de réponses. Les questions ont été précises. Mais je vous suggère de prendre des dispositions afin d’être en contact avec vos responsables des sections voire des sous-sections en pareil circonstance.
    Concernant la question de désertion ; même si ce rôle appartient à l’Etat, il vous ( responsables syndicaux ) de l’interpeller.

    Répondre à ce message

  • Le 9 mars à 16:52, par Cheikh
    En réponse à : « Le gouvernement doit aller au delà des mots pour donner des gages d’assurance aux enseignants », Sema Blegné, SG du Syndicat national des enseignants africains du Burkina Faso

    Très franchement, il n’y a plus rien à brandir ici à la décharge du gouvernement. Il porte l’entière responsabilité de cette seconde incursion. Il ne fallait en aucun cas exhorter les enseignants à persévérer, en les rassurant, si l’Etat ne se sentait pas en mesure de les défendre. Mais à situation compliquée, solutions compliquées. Mais attelons-nous à en chercher le remède, ré-instaurons même la peine de mort exceptionnelle et pourquoi pas, pour ces criminels d’un genre nouveau.

    Répondre à ce message

  • Le 9 mars à 18:35, par ALFRED SAWADOGO
    En réponse à : « Le gouvernement doit aller au delà des mots pour donner des gages d’assurance aux enseignants », Sema Blegné, SG du Syndicat national des enseignants africains du Burkina Faso

    Camarade Secrétaire Général ? Camarades militantes et militants du SNEA-B
    Tout d’abord mes sincères condoléances les plus attristées et ma compassion, mais aussi mon indéfectible soutien. Depuis sa création en octobre 1949, le SNEA-B a toujours été au niveau de l’éducation au devant des luttes et combats avant- gardistes pour l’indépendance, la liberté, la justice et la paix en Haute Volta et au Burkina Faso. Alors ne baissez pas la garde malgré les menaces et intimidations. Notre syndicat a connu à tors ou à raison des vicissitudes tout au long de son parcours. Arrestation de ses militants, licenciement massif le 22 MARS 1984 pour fait de grève, ce qui a conduit n’en déplaise aux défenseurs aveugle de la révolution à la baisse continuelle de la qualité de l’éducation au pays des hommes intègres de puis 1984 à nos jours ; Bref, encore nos militants sont menacés et un des nôtres paie au prix le plus fort sa volonté d’assurer dans la légalité et l’abnégation son sacerdoce:ASSURER PARTOUT L’ÉDUCATION AUX FILS DE CE PAYS SANS DISTINCTION DE RELIGION, DE RACE, D’OPINION,DE COULEUR... ET C’EST ARMES A LA MAIN Qu’il a été tué à la fleur de l’âge.
    Camarade, je te suggère de demander à vos structures de base, au niveau communal, provincial et régional de faire une situation statistique fiable des enseignants : ceux demeurés en postes, ceux ayant quitté leurs postes de combat, ceux en instance de départ pour avoir une situation exhaustive pour prendre la mesure de la menace, enfin que le gouvernement puisse se rendre compte de la gravité de la situation et puisse apporter les solutions idoines au plus vite. La vigilance doit être de rigueur, et réseau efficace de communication doit être entretenu entre le bureau national et les bases. Prouvez aux yeux des autorités que vous êtes un syndicat responsable, qui se bât pour la défense aussi bien de vos intérêts matériels et moraux, mais qui s’est aussi s’organiser pour défendre la patrie quand elle est en péril. Le système éducatif est en péril au sahel. SOUTIEN ! courage et victoire !

    Répondre à ce message

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