Iliasse Sawadogo, enseignant à Djibo : « Je n’ai plus le moral d’enseigner dans la zone »

jeudi 2 février 2017 à 01h03min

Enseignant à l’école primaire de Pètèga, dans la commune rurale de Nassoumbou (Soum), Iliasse Sawadogo relate les événements du mercredi 25 janvier 2017 dans son établissement. Toujours sous le choc de la menace de mort sur sa personne, l’éducateur, le moral à plat, revient dans cet entretien sur ce qui aurait pu être ses derniers instants sur terre.

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Iliasse Sawadogo, enseignant à Djibo : « Je n’ai plus le moral d’enseigner dans la zone »

Sidwaya (S.) : Vous avez fait l’objet de menaces par des individus non identifiés. Que vous ont-ils dit ?

Iliasse Sawadogo (I. S.) : Effectivement, le mercredi (25 janvier 2017, ndlr) soir aux environs de 16 heures, nous avons reçu la visite de deux personnes en tenue militaire de notre pays, enturbannées et armées. Elles nous ont demandé de fermer l’école si nous enseignons le français, mais si c’est l’arabe, nous pouvons continuer le travail et collaborer avec eux sans problème. Dans le cas contraire, ils nous demandent de quitter les lieux. Ils ont dit que c’est un avertissement, parce qu’on est civil, sinon si nous étions des militaires, ils nous auraient déjà abattus. Mais, ils disent qu’à leur retour, si nous enseignons toujours le français, ils ouvriront le feu sur nous. J’ai accepté en les rassurant qu’il n’y a pas de problème. Ils m’ont menacé de ne pas passer l’information, sinon qu’ils me rechercheront. Je n’ai pas eu le choix, j’ai informé mes supérieurs de ce qui s’est passé. Parce qu’on ne peut pas fermer une école sans donner une explication.

S. : Comment avez-vous su qu’ils étaient des terroristes ? Etaient-ils armés ?

I. S. : Quand ils sont arrivés, ils m’ont demandé si je suis enseignant ; je ne savais pas quoi leur répondre et j’ai dit non. Après deux questions, celui qui était cagoulé (enturbanné) a pointé son arme sur moi, et j’ai dit que j’étais enseignant. Ils ont cherché à savoir où étaient mes collègues, je leur ai dit qu’ils sont allés à Djibo. J’ai cru qu’ils recherchaient l’un d’entre nous. J’essayais en fait de les protéger. Mais après, ils ont vu d’autres. Ils sont restés avec moi pendant une heure.

S. : Pendant tout ce temps, vous ont-ils parlé d’autres choses ?

I. S. : Oui. Ils ont dit que le territoire leur appartient et que nous sommes des étrangers ici. Soit nous collaborons avec eux, soit nous quittons les lieux. Ils ont dit qu’il serait mieux de collaborer avec eux. C’est tout ce dont je me souviens vraiment. C’est difficile, je ne me souviens plus grand-chose. J’ai vraiment eu très peur. Ce n’est pas du tout facile. J’étais surpris, j’ai entendu une moto. J’ai ouvert la porte et je les ai vus. Je me suis dirigé vers eux. C’est quand j’ai vu l’arme que j’ai su que ce ne sont pas nos soldats. Je n’ai jamais vu ce genre d’armes, les balles enchaînées des pieds jusqu’au cou.

S. : Dans quelle langue, se sont-ils adressés à vous ?

I. S. : L’enturbanné parlait fulfuldé. Il m’a d’abord dit Salam malékoum et j’ai répondu. Celui qui était à visage découvert s’exprimait en mooré.

S. : Ont-ils essayé d’intimider les élèves ?

I. S. : Non, parce que le mercredi soir, nous n’avions pas cours. Les enfants n’étaient donc pas là.

S. : La visite du ministre de l’Education nationale, Jean Martin Coulibaly, vous rassure-t-elle ?

I. S. : Moi, j’ai bougé du village dès leur départ. J’étais en débardeur. Quand il est parti, j’ai quitté la zone. Actuellement, je n’ai plus le moral de repartir et d’enseigner. Je ne parle pas seulement de Pètèga, c’est la zone même qui est compliquée. Ils m’ont dit que si l’information passe, ils vont me rechercher même si je pars à Ouagadougou. Et je sais que l’information est passée. Le terroriste cagoulé m’a dit qu’il me connaît. Peut-être qu’il est de la zone. Je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent qu’ils viennent du Mali ou d’ailleurs pour nous attaquer. Je crois qu’ils ont des « éléments » dans les villages. D’autres villageois sont leurs sympathisants. Les patrouilles militaires ne les croisent jamais. Ils ont toujours l’information. Sinon, comment peut-on traverser un village, des armes à la main, venir passer une heure avec quelqu’un, sans que personne n’alerte les forces de sécurité ? C’est comme si les gens du village s’étaient immobilisés. « La vie » s’était arrêtée dans le village. Franchement, ce n‘est pas du tout facile.

Interview réalisée par Djakaridia SIRIBIE
Sidwaya.bf

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Vos commentaires

  • Le 1er février à 23:08, par Leicora
    En réponse à : Iliasse Sawadogo, enseignant à Djibo : « Je n’ai plus le moral d’enseigner dans la zone »

    Je vous comprends mon frère pour avoir été menacé pendant environ 2 minutes pendant l’exercice de mon métier par un militaire qui n’était pas un terroriste mais un déséquilibré j’ai eut très peur . En plus vous avez une bonne analyse de la situation, le Burkinabé est devenu minable , nous n’avons plus de valeur et ce n’est pas la faute de nos dirigeants d’hier ni d’aujourd’hui. Ces gens ne croient en rien , ils croient seulement à l’argent qu’on les donnent, rien que des intérêts personnels, en plus toute la population voit , sait et les connait , mais personne pour les dénoncer. Que sauve notre pays. Du courage à vous mon frère.

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  • Le 2 février à 06:27, par Lavérité
    En réponse à : Iliasse Sawadogo, enseignant à Djibo : « Je n’ai plus le moral d’enseigner dans la zone »

    Il est temps de s’apercevoir qu’il existe désormais une nouvelle dimension à intégrer dans l’appréciation des motivations pécuniaires accordées aux fonctionnaires en guise d’indemnités. Cette dimension, c’est la dangerosité de la région de service.
    On nous dira "oh, non ! dans tous les cas chaque région à ses problèmes auxquels sont exposés les habitants, on ne peut pas en tenir compte. "
    Et pourtant il est désormais reconnu que deux régions de notre pays (Sahel et l’Est) sont réputées pour leur insécurité : le terrorisme pour l’une et le grand banditisme pour l’autre. Il est évident que le service public n’y a pas le même degré de risques que dans les 11 autres régions qui sont par comparaison des paradis terrestres.
    Je dis donc pour finir, que Gouvernement et syndicats devront en tenir compte dans l’intérêt du service public. Une discrimination positive qui serait plutôt une volonté d’équilibrer quelque peu les risques encourus par tous les fonctionnaires dans l’exercice de leur profession. Évidemment cela ne diminue pas l’insécurité mais je dis et je répète que ce serait un petit dédommagement moral par anticipation. La réflexion est donc lancée !

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  • Le 2 février à 07:54, par tata
    En réponse à : Iliasse Sawadogo, enseignant à Djibo : « Je n’ai plus le moral d’enseigner dans la zone »

    Mon ami. Ne repart plus là ba. Si l’État déploie les FDS pas de problème pour reessayer.

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  • Le 2 février à 08:53, par Touabga
    En réponse à : Iliasse Sawadogo, enseignant à Djibo : « Je n’ai plus le moral d’enseigner dans la zone »

    Courage mon frère, je te soutiens. Je crois que tu as pris une sage décision en refusant de retourner à Pétèga. Je suis d’accord qu’il ne faudrait paniquer ou céder face à ces bandits armés mais le vrai problème, nos autorités ne prennent pas les mesures idoines de protection de nos populations. Sur les antennes de Radio Oméga, j’ai entendu votre Ministre déclarer qu’il serait organisé des patrouilles sécuritaires. Lorsque j’ai entendu cela, je me suis dit que le Ministre plaisante ou ne sait pas ce qu’il dit ou encore il ne mesure pas la gravité de la situation. Je me suis posé une question élémentaire "que deviennent les enseignants menacés après la ronde d’une patrouille ?" . Prenons au sérieux la vie de nos braves fonctionnaires. Je pose une question simpliste "Pourquoi lors de sa visite dans la zone le Ministre s’est-il pas contenté des patrouilles actives dans la zone". Je crois que les Burkinabè ont vu les images des éléments de la sécurité qui l’accompagnaient. Qui est fou ?
    Mon frère SAWADOGO, tant que l’école ne deviendra pas un camp militaire avec des miradors et des drones et vos logements à l’intérieur je te demande de réfléchir avant de retourner à Pétèga. Si l’État veut s’affirmer, il doit y mettre le prix. Notre Nation en dépend.

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  • Le 2 février à 08:54, par patriot
    En réponse à : Iliasse Sawadogo, enseignant à Djibo : « Je n’ai plus le moral d’enseigner dans la zone »

    courage mon frere.tu est un patriote.tu peut repartir enseigner.tu sera décoré .

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  • Le 2 février à 08:59, par Sidnooma
    En réponse à : Iliasse Sawadogo, enseignant à Djibo : « Je n’ai plus le moral d’enseigner dans la zone »

    Si dans ces villages, ils ne veulent pas de futurs dirigeants parmi leurs enfants ; qu’ils ne dénoncent pas ces foutus terroristes, les écoles seront fermées.
    je suis parfaitement d’accord avec l’enseignant parce qu’il n’y pas la sécurité dans la zone.
    Combien de policiers ont accompagné le ministre quand il partait labas ?????? qui disent qu’ils ne sont pas satisfaits de leurs frais de mission !!!

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  • Le 2 février à 09:02, par Chafiq
    En réponse à : Iliasse Sawadogo, enseignant à Djibo : « Je n’ai plus le moral d’enseigner dans la zone »

    Comme dit, il y’a bien des complices dans la Zone. La solution ne sera pas recherchée sincèrement si elle n’est pas faite de manière minutieuse.
    Merci de fournir de efforts pour comprendre
     !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!CHAFIQ !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

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  • Le 2 février à 11:35, par Sage
    En réponse à : Iliasse Sawadogo, enseignant à Djibo : « Je n’ai plus le moral d’enseigner dans la zone »

    Que dire ? que dirais-je ? Après avoir lutté pour avoir un concours, voici une autre réalité qui nous tanguille et sème la tristesse et l’angoisse devant ce métier noble qu’est l’enseignement.

    Vraiment c’est une situation très compliquée et décevante, une équation à deux dimensions diamétralement opposées : choisir entre enseigner ou déserter pour sauver sa vie.

    Mon frère, je te conseille de déserter en attendant que la situation s’améliore davantage

    D’abord sensibiliser la population sur les vertus de l’école

    Demander à la population de dénoncer les cas suspects comme cet enseignant l’a si bel et bien fait en alertant ses supérieurs quand bien qu’on l’a menacé de ne rien dire

    Que l’Etat prenne ses responsabilités en évitant les dérives de certaines personnes sur l’intérêt national et en garantissant aux travailleurs un minimum de sécurité

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  • Le 2 février à 12:22, par BONZI
    En réponse à : Iliasse Sawadogo, enseignant à Djibo : « Je n’ai plus le moral d’enseigner dans la zone »

    LA POPULATION N’EST PAS NECESSAIREMENT COMPLICE. SON ATTITUDE SERAIT PLUTOT DICTEE PAR LA PEUR ET LA PRUDENCE.

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  • Le 2 février à 13:09, par faber
    En réponse à : Iliasse Sawadogo, enseignant à Djibo : « Je n’ai plus le moral d’enseigner dans la zone »

    A tous les braves enseignants qui ont été menacés par ces malades mentaux, le peuple silencieux partage votre peine. Que Dieu veille sur vous et vos proches même si l’ingratitude et la négligence des autorités vous rend vulnérables. Vous travaillez dans des conditions exécrables, avec de la misère comme salaire nous le savons et voilà que des déchets humains viennent vous menacer dans votre noble rôle de construction de la nation burkinabé. Je recommande
    Que dans une telle situation prenez vos précautions et faites attention aux discours mielleux de ces politiciens, car ces bandits ne vous feront aucun cadeaux la prochaine fois, et nous savons tous ce que vaut une décoration à titre posthume au Burkina Faso, aucune reconnaissance à la famille, aucun souvenir, aucun soutien laissant ainsi la famille seule face à la douleur et au vide lié à la perte d’un être cher qui parfois est le pilier de famille.
    Chers Burkinabé, tous unis pour soutenir nos frères de cette localités et arrêtons de penser "que ça n’arrive qu’aux autres"
    Que l’État prennent enfin ses responsabilités de garant de la sécurité du travailleur ;
    Que l’État ait l’obligation d’être redevable(au vrai sens du terme) envers tout travailleur qui paye le prix du sacrifice suprême lors de l’exercice du service suprême.
    Enfin, Tous unis Burkinabé nous écraserons tous ces lâches qui ont vendu leurs âmes pour terroriser des civils sans défense.

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  • Le 3 février à 08:09, par John
    En réponse à : Iliasse Sawadogo, enseignant à Djibo : « Je n’ai plus le moral d’enseigner dans la zone »

    je pense qu’il serait mieux pour nos autorités de revoir sincèrement la question de la sécurité sinon à cet rythme la zone risque d’être délaisser par tous les travailleurs. si on soupçonne les populations c’est aussi simple que les renseignement fasse leur travail, à défaut qu’on fouille concession par concession pour rétablir l’ordre et punir les complices présumés.

    Répondre à ce message

  • Le 3 février à 08:19, par John
    En réponse à : Iliasse Sawadogo, enseignant à Djibo : « Je n’ai plus le moral d’enseigner dans la zone »

    je pense qu’il serait mieux pour nos autorités de revoir sincèrement la question de la sécurité sinon à cet rythme la zone risque d’être délaisser par tous les travailleurs. si on soupçonne les populations c’est aussi simple que les renseignement fasse leur travail, à défaut qu’on fouille concession par concession pour rétablir l’ordre et punir les complices présumés.

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