Burkina post insurrection : Où trouver le travail ? Ou le mythe de la création d’emploi

lundi 5 décembre 2016 à 23h41min

Alors que le pays se relève de 27 années de pouvoir absolue et entame un « redressement » attendu, il serait hasardeux de se porter volontaire à la place du pouvoir actuel. Tant la taille des attentes, qui toutes apparaissent urgentes, reste insondable. Dans ce contexte l’emploi pour les jeunes est une préoccupation qui revient régulièrement quand le citoyen lambda prend la parole.

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Burkina post insurrection : Où trouver le travail ? Ou le mythe de la création d’emploi

A tel point qu’on croirait que l’emploi est une denrée dont la disponibilité dépend du bâton magique d’un état providence qui cherche encore ses marques. Mais n’est-il pas légitime, ou si on veut intéressant du moins de se poser la question ? De qui pouvons-nous/devons-nous attendre l’emploi ?

Nous vivons désormais dans un pays ou les colères sommeillent en toile de fond avec les attentes comme dans une marmite de Freud. Une qui risque d’exploser si à force de chauffer, si elle ne trouve assez d’air pour refroidir. Si un jour elle venait à exploser, on pourra toujours se questionner sur le « à qui la faute ». Alors ayons la crainte de ne pouvoir nous dédouaner entièrement en rejetant la faute aux dirigeants. Approche qui, j’en conviens, est bien confortable, mais ne ferait que conforter un leurre.

Il me parait opportun de rappeler d’emblée une réalité. Celle selon laquelle l’Homme seul reste impuissant devant les forces la nature. Pour ce qui nous préoccupe, le gouvernement est limité devant la force des circonstances, face à l’entêtement des réalités d’un monde global, en proie à l’histoire, impuissant contre l’attentisme des citoyens. En France, voici cinq ans de mandat Hollande promettant la création d’emploi par le (re)départ de la croissance, qui n’a pas marché et qui à bout de souffle dope les chiffres par des gymnastiques statistiques. El Khomri qui détricote le code du travail pour faire de la main d’œuvre un bétail à la merci de l’employeur nous interpelle. L’emploi est définitivement à un tournant et le Burkina n’est pas épargné.
Venant au fait ; la création d’emploi s’inscrit dans une vision globale, historique et prospective prenant en compte aussi bien des dynamiques intérieures que extérieures, et articulée autour d’un projet de société dans lequel chaque citoyen donne sa contribution. Voici des points d’attention. Ils n’ont pas la prétention d’être exhaustif, mais ont l’avantage d’ouvrir des perspectives.

Les nouvelles technologies tuent l’emploi

On a peu de doutes aujourd’hui : la production de biens crée moins d’emplois. Le travail en soit créé moins de richesses. Des penseurs à l’aube des nouvelles technologies imaginaient déjà un monde où grâce aux machines les hommes seraient capable de faire plus en moins de temps et pourraient consacrer ainsi plus de temps aux loisirs comme les après-midi au parc, le temps passé en famille ou encore la culture. Cette vie heureuse à l’ombre des manguiers ne s’est pas produite. Mais pire encore, ce que certains rêveurs avaient oublié, c’est de considérer les métiers que les technologies feraient disparaitre laissant des citoyens sur le chemin. Au nombre de ses métiers on compte : secrétaire, facteur, gérant de télécentre ou de cybercafé, caissier, guichetier, traducteur, et j’en passe. Bien sûr dans cette même dynamique de nouveaux métiers apparaissent, mais les études jusqu’à présent montrent qu’on crée moins que ce qu’on détruit.

Choisir sa formation

Autant le Hi-Tech détruit des métiers, autant il en crée de nouveau. Pas dans les mêmes proportions mais en faire le constat pour qui cherche une formation, c’est avoir une vision pour l’emploi. Pour ne prendre que deux exemples : c’est hallucinant, la prolifération des écoles de marketing, finance-comptabilité et autres vers lesquelles beaucoup d’étudiants se tournent la tête baissée sans observer le blocage qui se fait au niveau des institutions financières qui prennent un certain plaisir à embaucher des Master comme caissiers. Je caricature peut être ?

Discutez avec le caissier la prochaine fois que vous irez toucher un chèque en banque après une queue de deux heures. Ces universités privées font dans l’import de formations classiques européennes ou les économies doivent une grande part aux services, sans tenir compte des réalités locales qui ne pardonnent pas une fois sur le marché de l’emploi. De commerciaux et de financiers nous en avons besoins, mais du genre nouveau, qui savent monter des restaurant Low Cost, gérer des microfinances rurales, ou gérer des tisserands.

Puis les mines. Peu de Burkinabés occupent des postes qualifiés dans les mines dont le boom est consommé. S’il est encore des leviers dans les mains de l’état, celui-là porte beaucoup d’espoir. Il est intolérable que les fils et filles nés sur ces terres, même par le fruit du hasard, ne puissent profiter pleinement de ce dont la nature leur a gratifié. Mais on ne saurait pousser des incompétents à des positions qui nécessitent des savoirs pointues. La formation dans les secteurs miniers demande toute notre attention.

L’entreprenariat – une fenêtre avec ses pales

Entreprendre est Burkinabè. Que ce soit la vendeuse de galettes au coin de la rue ou le mécanicien qui remet en état des chambres à air nous avons toujours vécu avec des entrepreneurs. On raconte que M. Apollinaire Compaoré (PLANOR) aurait vendu à une certaine époque des billets de loterie. Il est donc inquiétant de voir des jeunes aujourd’hui attendre de devenir dès demain le PDG d’une boite prestigieuse ou promoteur d’une startup. Comptant sur l’état providence, pourvoyeur de fonds d’investissements pour démarrer.

Je fais l’écho d’un article de Hamidou Anne dans Le Monde du 13 Octobre 2016 à charge contre des vendeurs d’illusions qui voient phares éteints en « l’entreprenariat new version », une sorte de Silicon Valley à l’Africaine (Silicon boucle du Mouhoun ?), la solution miracle pour l’Afrique. En effet, quelle est l’intérêt d’une application 2.0 pour livrer des hamburgers à domicile quand les rues ont à peine des numéros à Ouagadougou. Si Anne voit en cette approche une stratégie néolibérale tendant à distraire la jeunesse pour l’écarter de la gestion des affaires publiques, je constate aussi une insultante méconnaissance des réalités du terrain. Tant qu’à se fixer un objectif ignoble, il faut avoir le courage d’exécuter son projet avec le sérieux qui sied.

En sommes gagnerions-nous à être encrés dans nos réalités, et de la connaissance de ces réalités germeront les idées entrepreneuriales qui feront l’emploi de demain. Nous vivons dans un monde où l’ouverture à l’autre, assez forcé d’ailleurs, peut tenter des imitations faciles qui biaisent toute solutions endogènes, car la recherche de la facilité est humaine. A nous de savoir faire la part des choses. Je rêve d’entrepreneurs agricoles, de transformation de produits locaux, de recycleurs de déchets plastiques, comme je rêve d’entrepreneurs infirmiers pour pallier aux insuffisances des centres de santé publiques.

Il y a du travail au village – la ville ne supportera pas tous les jeunes

Dans cet ordre d’idée, un état de fait qui représente une mine pour le Burkina reste le grand fossé entre les quelques centres urbains et le reste du pays. Nous avons là l’opportunité de recentrer le développement et la création de richesses autour de la commune. Jeunes en quête d’emploi, « faisons les poches » à nos maires dans les communes rurales. Poussons leur imagination aux limites du possible, qu’ils innovent, qu’ils trouvent des solutions locales qui occuperont les citoyens. Si nous ne voulons pas d’un Ouagadougou à l’image de Lagos où nombre de jeunes sont traités de délinquants nous avons à faire pour garder les jeunes dans leurs communes. Ne construisons pas de villes ou la délinquance embrasse les délaissés de la société qui ne cherchent pourtant qu’à manger. Nous ne perdons pas à croire en la noblesse de l’Homme quand il n’est pas prisonnier des duretés de la vie. Jean Jaurès écrivait à ce propos : « Je demandais à ceux qui m’écoutaient de juger les hommes avec bienveillance. (…) Ce qui reste vrai à travers toutes nos misères, à travers toutes les injustices commises ou subies, c’est qu’il faut faire un large crédit à la nature humaine… » .

Le consommons local – pour l’emploi et l’économie

Soutenir l’emploi est un acte patriotique, c’est inscrire cette philosophie dans les actes de la vie quotidienne. Pourquoi buvons-nous plus de Coca que de Dafani. Pourquoi manageons-nous plus de crème fouettée et de sablés bretons, avec toutes les conséquences, au lieu de nous délecter de caramels de sésame, de pastilles au gingembre ou du lait caillé des vaches locales ? Les derniers épisodes du sucre excédentaire de la SOSUCO montrent que nous avons du chemin encore sur cette voie. Mais si des jeunes travaillent en nombre dans les champs de cannes à sucre à Banfora, c’est que l’espoir est permis. L’entreprenariat agricole, la transformation locale dans l’agroalimentaire, l’artisanat en saison sèche ou la réalisation d’infrastructures à haute intensité de main d’œuvre sont les domaines où nous devons regarder pour que des jeunes trouvent de quoi faire dans leurs localités.

La responsabilité des riches

Nous savons ce que le hasard joue un rôle important dans la vie des hommes. Il est absurde de s’imaginer que tous ceux qui se sont frayé un chemin l’ont mérité par leur seul travail. Il est tout aussi évident que tous ceux qui se cherchent encore ne sont pas les seuls responsables. On peut mettre ca sur le compte de Dieu ou du destin. Si c’est Dieu, il y a la consolation du paradis futur. Si c’est le destin, méchant destin ! Mais enfin on ne se trompe pas de beaucoup en reconnaissant que les circonstances de la vie sont assez souvent prégnantes sur nos existences pour exiger que l’orgueil se taise. Ceci dit, vient la responsabilité de ceux qui y sont arrivés. Ils partagent avec le gouvernement et toute l’humanité un devoir de soutien aux autres. Et je ne parle pas de donner quelques billets dans une rue pour occuper les jeunes autour du thé. Ce serait donner du poisson a ceux qui ont besoins d’apprendre à pêcher.

Au lieu de garder des fonds colossaux dormants dans les banques (ce qui reste un moyen de création d’emploi discutable), peuvent-ils avant se poser la question : qu’est-ce que je peux faire de mieux avec mes ressources pour contribuer à l’accomplissement d’autrui par le travail ? Guy de Rothschild, père de la riche famille de banquiers Européens rappelait ce précepte simple de sa mère : « quand on a plus que les autres, il faut se le faire pardonné ». A méditer donc. Sa banque qui fait un chiffre d’affaire de 1,6 milliards d’euro (1050 Milliards de Franc CFA) emploie 2800 personnes dans 43 pays. Seulement !

Et si nous sortions un peu…

Historiquement, pour faire face aux caprices de la nature, nos parents ont émigré vers la Côte d’Ivoire ou le Ghana et autres pays pour trouver des terres cultivables et plus rentables. Ceci est aussi un exemple d’entreprenariat. Les temps changent, et avec les contextes, mais il reste beaucoup à tirer de cette pratique. La main d’œuvre devient plus qualifiée, et le marché de l’emploi devient panafricain. Peut-être devrons-nous nous préparer à travailler ailleurs que dans les limites des lignes tracées par les Français. Et aller autour de l’Afrique pour faire voyager les richesses. Cette approche nécessite une préparation préalable comme l’apprentissage de langues et de métiers porteurs. Il ne serait pas de trop d’élargir nos horizons. Les statistiques sont parlantes ; l’argent que les émigrés envoient dans leur patrie d’origine pour investir ou pour soutenir leurs familles dépasse aujourd’hui pour certains pays la valeur de l’aide au développement.

De l’avenir de l’emploi

Il faut faire un tour dans les banques et compter les intérimaires pour comprendre de quoi il s’agit. Si on n’est pas convaincu, on peut aussi passer voir les entreprises minières. Et je passe sur les sociétés de gardiennage. Un intérimaire ou un salarié détaché est un individu dont une organisation a besoin mais pour des considérations de rentabilité avide n’est pas prête à en payer le prix. Alors elle fait appel aux services d’un courtier en travail (agences de ressources humaines) qui permet d’avoir des salariés à moindre coup. On parle de salariés qui font le même travail que les autres régulièrement employés, mais sont moins payés, n’ont pas d’assurance maladie, etc.

Saint Paul disait : « qui ne veut pas travailler, que celui-là ne mange pas non plus ! ». Le fondateur de l’église concevait le travail comme devoir et liberté. On est tenté d’être d’accord avec lui. Mais le travail classique, libérateur, symbole d’accomplissement est en perte de vitesse.

Et Rousseau d’ajouter : « La tempérance et le travail sont les seuls vrais médecins de l’homme : le travail aiguise son appétit, et la tempérance l’empêche d’en abuser. » Ne serait-ce que pour la santé donc qui n’aimerait pas travailler ?

Mais la réalité est autre. Certains employés du privé à la fin du mois doivent supplier leur « Boss » pour avoir le salaire, s’ils n’ont pas accumulé déjà 3 mois d’arriérés. Les plus grandes organisations tuent à petit feu leurs cadres en leur donnant à faire le travail de 2 ou 3 personnes, poussant le stress même dans les chambres familiales avec l’appui des nouvelles technologies, à cause desquelles on ne peut définitivement plus être « off ». Ce faisant il ne reste plus de certains cadrent que leur ombre qui tient du seul fait de la fierté d’avoir un boulot que tout le monde envie sans jamais mesurer les implications.
Le public ne permet plus aux fonctionnaires de subvenir aux besoins de leurs familles, d’avoir des loisirs, etc. Le salaire minimum garanti n’a pas bougé pendant que le cout de la vie n’attend pas. Poussant certains que je n’excuse pas dans la corruption.

Apres comment ne pas se poser la question du sens du travail désormais, de la réelle nécessité d’être employé, et finalement de l’opportunité peut être de trouver une autre raison de réalisation. A ce qu’on dit le mot travail vient de Tripalium qui était un instrument de torture !

En conclusion, il est peut être fort important de modérer les attentes de tous, car les solutions miracles se font rares, mais surtout tant on est en droit d’attendre l’emploi, tant il est de la responsabilité de chacun de se demander qu’est-ce que je fais pour mon emploi. Au-delà, pensons à la perspective d’une révolution du travailleur qui remet le travail au cœur de la dignité. Et qui donnerait au passage une bonne correction au capitalisme qui visiblement désire dans le secret de ses nuits faire du travailleur un esclave décomplexé.

Priva KABRE

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Vos commentaires

  • Le 6 décembre 2016 à 08:42, par Dieudonné OUEDRAOG
    En réponse à : Burkina post insurrection : Où trouver le travail ? Ou le mythe de la création d’emploi

    Belle analyse cher Priva. c’est une Réalité et j’y adhère totalement. Cependant il ne faut pas qu’on perde de vu la responsabilité de l’Etat et de nos politiques dans la situation que nous sommes. En suivant bien votre point de vu, vous avez évoqué des hommes d’affaires d’ici et d’ailleurs ainsi que des politiques d’ailleurs. sous d’autres cieux si les détenteurs de capitaux sont des entrepreneurs (qui investissent chaque fois que le besoin se présente), chez nous les plus grands détenteurs de capitaux s’avère être nos politiques( qui ne peuvent pas investir au risque de se faire prendre la main dans le sac car l’origine de leurs capitaux est souvent fruit de l’autre corruption-non celle faite par les moins nantis pour subvenir à leur besoin que vous évoquiez mais plutôt celle des avides et insatiables d’argent-). L’attentisme qui se développe dans notre pays, j’ai aussi besoin comme vous qu’on le combatte. La jeunesse ne dois pas attendre grande chose de ces gens, toutefois il faut qu’on ait le courage de faire de notre Etat une REPUBLIQUE seule alternative vers de véritables projets objectifs de création d’emploi allant de la formation à la transformation des produits locaux. Loin de moi l’idée d’inciter à l’inaction et à l’attentisme, je veux juste dire que l’effort et la volonté doivent être les choses les mieux partagées dans le contexte actuel de notre pays à la fois par les jeunes mais nos gouvernants. Bravo et courage pour le sain combat que vous menez.

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