Septembre 1896 – septembre 2016, il y a 120 ans la bataille et la prise de Ouagadougou (2/2)

La structure sécuritaire de Ouagadougou • jeudi 22 septembre 2016 à 16h46min

En réalité, Ouagadougou est une forteresse sans mur ni barricade. Au fil des siècles, la ville a été encerclée par des métropoles militaires qui avaient pour mission de stopper toute agression venant de l’extérieur. En dehors de quelques querelles internes entre les Mogho Naaba et leurs cousins (Naaba de Boussouma et Naaba de Lallé) qui ont réussi à faire des incursions armées dans les abords de la capitale, Ouagadougou est épargnée.

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Septembre 1896 – septembre 2016, il y a 120 ans la bataille et la prise de Ouagadougou (2/2)

Cette protection a tellement bien fonctionné que pendant des siècles aucune force étrangère ne s’est approchée vraiment de Ouagadougou. La principale crainte, apparemment prémonitoire, était qu’une agression vienne du Nord. Cette hantise pour le seul Nord est en fait fondée sur une connaissance des peuples et des puissances militaires de la région.

Le frère tant redouté du Nord n’est jamais revenu pour sa vengeance. Les rares assauts du Yatenga vers le Sud ont été stoppés à Yako. Au contraire le Yatenga a constitué un rempart au Nord pour stopper les velléités pouvant venir des Empires du Mali, Sonrai, des Toucouleurs d’Ahmadou, Samory Touré. Descendre sur Ouagadougou supposait traverser d’abord le Yatenga. La crainte et/ou l’admiration du Mogho relatée par les sources arabes viennent sans nul doute aussi du respect que le Yatenga a su imposer autour de lui et même très loin de ses frontières. Jusqu’à l’actuelle Mauritanie sans oublier son siège de Toumbouctou ! Au Nord-Est et à l’Est, il a noué des alliances solides avec les chefferies peules. A l’Est les royaumes frères de Boussouma et de Boulsa ne sont pas des passoires. Eux aussi ont des alliances stratégiques avec l’Emirat du Liptako et le Gourma. Koupela sépare Ouagadougou de la capitale du Gourma. Le Gourma, considéré par les Mossi comme un royaume de leurs cousins éloignés, a aussi des alliances avec le Mogho Naaba. Il joue de facto un rôle de bouclier contre toute agression pouvant venir des peuples du désert du nord et de l’Est (notamment les Sonrai, les Zermas et les Haoussas).

Au sud-est, le Royaume de Tenkodogo faisait plus que le minimum. Exerçant sa domination sur son propre Sud jusque chez leurs cousins Moba du Nord Togo. A son Sud soit le Nord du Ghana actuel, se trouvaient les cousins éloignés : les Dagombas, les Mamprusis les Nanumbas avec lesquels il y avait un respect mutuel. D’autres peuplades acéphales (sans État centralisé) installées aussi au Sud et surtout à l’Ouest n’ont pas de vocations conquérantes. Un véritable danger pouvait venir difficilement de là. En tout cas, l’Histoire ne raconte pas qu’une force venue du Sud ou de l’Ouest ait pu traverser le Royaume de Tenkodogo pour menacer directement le Royaume de Ouagadougou (Oubritenga).

Le grand Sud de Ouagadougou qui correspondait à l’ouest du Tenkodogo était essentiellement le Pays Bissa et le Gourounsi avec lesquels des alliances solides existaient et qui en raison de sa structure politique plus ou moins acéphale n’était pas a priori un danger que Ouagadougou n’aurait pas pu contenir.

Un des premiers souverains du Mogho « Naba Kumdumyé a joué un rôle considérable dans la mise en place des Royaumes Mossi et dans l’expansion du Royaume de Ouagadougou. Sous sa direction, les Guerriers Mossi pénètrent profondément en Pays Gurunsi et atteignent Boromo, puis se replient sur la zone actuelle de Koudougou ; les chefferies de cette partie occidentale du Royaume de Ouagadougou (Lallé, Poa, Tiou) conservent, tout au long de leur histoire une large autonomie.

Naba Kumdumyé favorisera l’installation de certains de ses fils à la périphérie de son royaume ; ainsi naîtront les royaumes de Kokistenga, de Yako, Téma, de Mané et de Boussouma qui d’Ouest en Est, séparent le Yatenga et sa zone d’influence, du pays des Mossi central et méridional. »

Malheureusement, à la veille de la bataille, les 4 points cardinaux qui ont constitué des barrières protectrices pour Ouagadougou et ses zones d’influences étaient tous englués dans des problèmes politico-militaires. Problèmes de succession au Tenkodogo (SUD-EST), au Gourma (EST) et au Yatenga (NORD) ; rébellion intérieure avec les forces de l’Ouest. En effet, Koudougou qui est le rempart intérieur à l’Ouest de la Capitale était administrativement dirigé par le Lallé Naaba. En 1896, le Naaba Wobgo de Lallé est en rébellion ouverte contre Ouagadougou depuis 12 ans. Il en était à son troisième Mogho Naaba qu’il défiait ! Une armée étrangère, des Zerma venus du Niger, occupait le paisible Gourounsi au Sud depuis 1860. Deux Chefs se disputent la possession du Gourounsi : Baba-To, successeur de Gariari, et Hamaria. […] Baba-To est le chef des anciens conquérants et Hamaria est le chef de la résistance nationale des Gourounsis. Nous n’avons pas eu d’information faisant état d’un quelconque mouvement de Ouagadougou pour sauver les alliés Gourounsis ni par loyauté, ni simplement par stratégie pour empêcher l’installation d’une d’armée conquérante à son Sud. Au contraire, la force de Baba-To a même été sollicitée par le Mogho Naaba pour mater la rébellion interne de Lallé. Le premier rideau protecteur n’est donc plus ce qu’il était.

L’autonomie des royaumes confédérés s’est muée avec le temps, en indépendance. Les liens avec Ouagadougou ne sont pas structurants et s’il y a une forme de hiérarchie elle n’est que protocolaire. Ils ne reçoivent plus de Ouagadougou ni d’ordre ni de soutien. Si Yako affronte à répétition les forces qui viennent du Nord, ce n’est nullement avec la conscience d’une mission qu’il a de protéger Ouagadougou, son « royaume père ». Bref, ce qui était arrivée à Rome arriva au Mogho les difficultés de coordination qu’engendre toute expansion. Le deuxième rideau non plus ne tient plus en cette fin de siècle.

Le dernier rideau est la ceinture de métropoles militaires : Tuilli, Baguemnini, Garguin, Balkoui, Kokologho et Ouagdog (un quartier qui a donné son nom à la capitale). Ayant été privées de véritables batailles depuis des siècles, ayant pour certains oublié leurs missions originelles, s’étant stagnées et ayant été dépassées par le temps en matières de stratégies et d’équipements de guerre, ces « métropoles de guerre » des Tansoba ne portent plus que leurs noms et n’impressionnent plus que par ce nom qui rappelle leurs vaillants ancêtres d’il y a quelques siècles : Tansoba Kanga, Tansoba Peraogo, Tansoba Bougoum, Tansoba Kiema, …

La porte de Ouagadougou est ouverte. En vérité, toutes les portes sont ouvertes, car il n’y a plus de murs. La voie est ouverte pour qui serait déterminé à prendre Ouagadougou ; peu importe par où il passera, sommes-nous tenté de dire. Comme une prophétie, le danger effectivement, viendra du Nord non pas de la fraternité, mais sa nouvelle et honteuse alliance : la France.
Voici la colonne française alors dans les faubourgs de Ouagadougou ; nous sommes au 31 aout 1896.

A. La bataille, la chute de Ouagadougou

Le mardi 1er septembre 1896 est jour de marché à Ouagadougou. Au matin, « ayant perdu l’espoir de rentrer sans combat à Ouagadougou, Voulet donnait l’ordre à sa troupe de faire marche en avant. » La veille le Mogho Naba ayant lui aussi appris l’imminence d’une attaque fait lancer un urgent appel « aux chefs des villages, des cantons et des royaumes confédérés. » « Payant leur tribut à la solidarité et à la fidélité, les premiers cavaliers convoqués de bon matin […] répondent à l’appel. »

A la bataille de Ouagadougou, l’armée qui a été levée et dont nous ignorons le nombre exact de combattants (certaines sources parlent de 2000 hommes environ) était dirigée par le Kamsogho Naaba. Sic ! Le redoutable « Chef d’État-major général des Armées » du Mogho, le Grand Tansoba, n’est donc pas à la tête des troupes. Il fait partie des hauts dignitaires qui avaient pourtant orienté le choix du Mogho Naaba pour la confrontation avec l’ennemi au lieu de la capitulation sans combat. C’est la faillite totale ! Cette absence n’est pas anodine et à elle toute seule sape le moral des combattants. Le Grand Tansoba, chef de guerre, né et éduqué pour la guerre, entrainé à ne pas craindre la mort, mais seulement à la rependre si la nation est menacée, est absent à la bataille la plus importante de sa nation. Il réapparaitra deux jours plus tard pour faire allégeance à l’envahisseur. Le Widi Naaba aussi est absent. L’homme de 80 ans, a su se préserver de la bataille pour négocier avec l’envahisseur et prendre part à la liquidation du Mogho.

(En septembre 2015, nous avons été tenté de dire « Pauvre Ouagadougou ! Le mois de septembre est celui de la débandade, de la compromission voire de la trahison des grands chefs militaires qui y sont en fonction. »)

« Le choc décisif avait eu lieu dans un terrain vague au nord-ouest de la capitale, dans l’actuel quartier Dapoya. » « L’imam Wéhoguin » était l’appellation de ce terrain. Les troupes du Kamsogho Naaba affrontent ceux du Lieutenant Voulet, en ce sinistre après-midi.

L’historien Joseph KY-ZERBO narre la bataille « Il était vers trois heures de l’après-midi. Les premiers feux de salve crépitant dans le ciel de la capitale durent jeter le désarroi parmi les contingents accourus en avant-garde de la rencontre de la mission. Il se produisit sans doute une reculade précipitée à ce moment-là. Puis à mesure que les renforts arrivaient, que se faisaient les détonations insolites, il y eut des retours offensifs. On tâcha d’exploiter la meilleure connaissance que l’on avait du terrain ; on tenta des embuscades, des surprises en profitant d’un pâté de cases, d’un fourré de mil ou de maïs pour décrocher une grêle de flèches ou pour envoyer quelques coups de fusil. Des braves durent même amorcer quelques charges à cheval. Maïs peu à peu on s’aperçut que c’est peine perdue. Les armes automatiques faisaient une terrible besogne, d’autant que les soldats de la mission, échaudés par l’action devenait de plus en plus agressifs. La résistance mollit et fut bientôt anéantie. Lorsqu‘on sut que le Naaba avait quitté la ville, ce fut la retraite générale et des contingents regagnèrent à bride abattue leurs villages d’origines. »

« A 6 heures du soir, toute résistance est anéantie, le pavillon français a été hissé sur le dionfouto de Boukari Naba… » écrira le vainqueur !

Après la défaite et dans sa retraite le Mogho Naaba eut l’information que la Colonne ennemie ne disposait pas de canon ; « ce grand fusil qui tue cent personnes du coup. » Dès le lendemain il amorce la reconquête qui sera pénible.

- Le triomphe des Français

Le 2 septembre, VOULET au Colonel TRETINIAN, Gouverneur du Soudan français a Kayes, écrit « J’ai l’honneur de vous rendre compte que la mission est entrée à Ouagadougou, le 1er septembre à 5 heures du soir. L’emploi de la force pouvait seul nous permettre d’atteindre le but assigné par vos instructions. Le combat s’est donc engagé et nous avons donc traversé de vive force les nombreux villages qui nous séparaient de Wagadougou et de la demeure du Naba… »

Le 20 janvier 1897, après s’être occupé de remplacer le souverain en fuite, Voulet obtient pour la France, le traité d’amitié tant recherché avec un contenu des plus explicites : Le Mogho est placé « en témoignage de sa reconnaissance, sous le protectorat exclusif et sous la souveraineté absolue de la France, le Mossi et tous les territoires qui en dépendent légitimement. »

Le Lieutenant Voulet venait d’agrandir le Soudan français d’environ 100 000 km2 peuplés de près de 3 000 000 d’habitants. Il écrit « Ce n’est pas sans une certaine fierté, ni sans sentiment de légitime orgueil tout à la fois, que nous nous sentons maîtres du Mossi, où nos illustres devanciers n’avaient pu pénétrer que grâce à une énergie surhumaine. »

De retour à Paris, il reçoit ses galons de capitaine, une réception est organisée à l’Élysée par le président de la République française Félix Faure en son honneur, il reçoit le commandement de la nouvelle mission destinée à conquérir le Tchad ; un loin cousin du Mogho.

B. Conclusion

L’ancêtre éponyme des Tansoba est Zaabr yaaba Kuumbemba. Il est le fondateur de Kuumbem-Tenga (Terre de Kuumbemba), qui était devenu « Ouagdog » qui allait devenir officiellement « Ouagadougou » à partir de cette funeste journée. « Les Mossis opposèrent une résistance effective à la conquête de leur capitale. La mêlée informe qui résulta de la rencontre entre les deux armées relève des circonstances. » Au regard de ces circonstances dont plusieurs ont été évoquées dans cet essai, le choix d’opposer une résistance frontale à la domination peut être questionné. Cela, si l’on ne connait pas l’image que les Mossi ont d’eux-mêmes : des hommes dignes qui préfèrent la mort à la honte. Le Mogho Naaba Wobgo a incarné cet esprit. S’étant retiré de la ville, il a organisé une résistance fort remarquable pour tenter de reconquérir sa capitale. Durant cette période il exerça un grand leadership pour mobiliser des troupes, installer un réseau de renseignement enfin digne, mobiliser des agents spéciaux pour des missions spéciales. Il fit preuve de grande diplomatie. Cinq fois, il tenta de marcher sur l’envahisseur. Autant de fois il échoua. Hélas le mal était fait. Jusqu’à sa mort 1904, son absence pesa lourd à Ouagadougou sur ses successeurs et sur l’Administration coloniale. Personne n’avait écarté complètement son éventuel retour.

La bataille de Ouagadougou et sa prise marquent la fin d’une époque. Le Mogho qui était envié et redouté depuis des siècles a vécu. Une nouvelle ère s’ouvre. L’Histoire dans sa marche vient d’opérer un virage ! L’Histoire ne fait pas cas d’un Mogho Naaba qui, de Ouagadougou, se serait donné les moyens de tenter une réunification de la famille de Naaba Oubri. Ni par la force, ni par la négociation. Paradoxalement, c’est pendant la dépendance qu’un tel sursaut allait venir pour rassembler la famille et les alliés d’autrefois pour bâtir au-delà des frontières du Mogho un nouveau pays, le Burkina Faso.

A chaque époque ses défis

Une recolonisation est-elle impossible ? Non. Seule sa forme serait différente. En 2016 le Burkina Faso, héritier entre autres du Mogho, a à son Nord et à l’Est, le Mali et le Niger qui sont aux avant-postes de la lutte contre le phénomène dit de l’islamisme violent. A l’Ouest la Côte d’Ivoire. Les moyens de défense sont-ils mieux mutualisés ? La solidarité régionale peut-elle se nourrir des expériences du passé ? Les traités, les conventions, les protocoles ne peuvent-ils pas être négociés régionalement ? Pourquoi pas un code des investissements régional ? Un code minier régional ? Des normes communes pour les produits importés ? Pourquoi pas une alliance militaire régionale ? Les traités d’aujourd’hui sont-ils plus honnêtes que les traités d’hier qui prétendaient être d’amitié, de commerce et de protection ?

Puisse cette humble contribution d’un non historien, basée surtout sur le travail des spécialistes reconnus, donner envie aux jeunes de vouloir en savoir plus sur l’Histoire pour éclairer l’avenir. Mention spéciale au Dre Jeanne-Marie KAMBOU-FERRAND dont le travail fait autorité. Hommage à feu M. Salfo-Albert BALIMA.

Moussa SINON (sinon_m@hotmail.com)

Sources :

-  Peuples voltaïques et conquête coloniale 1885 – 1914 Burkina-Faso,
Par Jeanne Marie KAMBOU-FERRAND

-  Légendes et histoire des peuples du Burkina Faso,
Par Salfo-Albert BALIMA,

-  Les Tansoba, guerriers traditionnels au Burkina Faso,
Par Titinga Frédéric Pacéré,

-  Les sociétés coloniales à l’âge des Empires : Des années 1850 aux années 1950
Par Dominique Barjot,Jacques Frémeaux

-  Burkina Faso, Cent ans d’histoire, 1895-1995 ; Tomes 1 et 2
Sous la direction de Yénouyaba Georges Madiéga et Oumarou Nao

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