Gouvernance démocratique en Afrique : Wendinminté Ouédraogo raconte l’exemple du Burkina

jeudi 25 août 2016 à 16h37min

Economiste de formation, Wendinminté Ouédraogo est un inspecteur du Trésor. A ses heures libres, il est écrivain. Tradition, modernité, aucun sujet n’échappe à sa plume. Après une première œuvre sur les proverbes du terroir moaga, il a sorti un deuxième sur les événements politiques vécus par le Burkina de 2014 à 2015. Dans ce livre de 270 pages, il raconte les luttes menées par les insurgés jusqu’à la chute du régime de Blaise Compaoré. Il y évoque également les raisons. Plus d’un an après ces remous politique, sa conviction demeure intacte et il le rappelle à qui veut l’entendre : « J’ai été et je reste opposé à la révision de l’article 37 ». Dans cette interview, il revient plus en détails sur les arguments développés dans l’ouvrage et se prononce sur la situation nationale actuelle.

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Gouvernance démocratique en Afrique : Wendinminté Ouédraogo raconte l’exemple du Burkina

Lefaso.net : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Wendinminté Ouédraogo : Je suis inspecteur du Trésor. A mes heures libres, je trouve le temps de mener des réflexions sur des sujets dans le but d’accompagner mon pays sur la voie du développement.

Vous allez mettre bientôt sur le marché un ouvrage intitulé : « Réussir la gouvernance démocratique en Afrique, l’exemple du Burkina », de quoi est-il question dans ce livre ?

Cet ouvrage, après celui sur les proverbes du Mogo, m’a été inspiré par les luttes que la population burkinabè a menées contre le projet de révision de l’article 37 de la Constitution. J’ai suivi les marches et meetings jusqu’à la chute du régime du président Blaise Compaoré. A un moment donné, je me suis dit que c’est une nouvelle page de l’histoire de notre pays qui s’écrit. Le peuple joue sa partition et il revient à chacun de contribuer à ce que l’histoire retienne quelque chose de ces moments forts de notre vie nationale. C’est la raison pour laquelle j’ai écrit ce livre. Chez nous, on a coutume de dire que la parole passe mais l’écrit demeure. C’est dans ce sens que j’ai produit ce document.

Des « Proverbes du Mogo » qui était un recueil à un essai politique. Comment s’est passé la transition ?

A la parution de « Proverbes du Mogo », j’avais dit que c’était un début pour moi en littérature. J’ai commencé par rassembler les pensées de nos parents qui sont comme une boussole pour moi. Le livre que je viens de publier porte sur la gouvernance. En parcourant les proverbes, vous verrez que les anciens abordaient déjà la question. J’ai donc approfondi ce volet des proverbes.

Pourquoi avoir choisi ce titre ?

Le titre, « Réussir la gouvernance démocratique en Afrique, l’exemple du Burkina Faso », est subtil. Je n’ai pas dit qu’on a réussi la gouvernance démocratique mais c’est une interrogation. Comme je n’ai pas la solution toute faite, il fallait que je sois nuancé.

Plusieurs raisons ont entrainé la chute du régime du président Blaise Compaoré. Avec le recul, n’y a-t-il des points de regret ?

Après avoir échangé avec plusieurs observateurs et acteurs de la scène politique, je reste sur ma position que j’ai du reste affichée dès le début du livre. Je n’ai pas de regret par rapport à ce qui s’est passé. Le peuple a montré qu’il peut se battre pour le respect de sa volonté. Pour cela, il n’y a pas de regret à avoir.

Les luttes se sont menées autour du projet de révision de l’article 37, pourtant la loi ne l’interdisait pas, n’avez-vous pas l’impression qu’on a forcé la main à l’ancien régime ?

On n’a forcé la main à personne. L’esprit des textes est de permettre le changement. L’alternance est ce qui devait accompagner d’avantage la démocratie au Burkina. Et celui qui détenait le pouvoir devait faciliter les choses en allant vers l’alternance. Car si la modification devait permettre une sanctuarisation de l’article 37, on n’aurait pas assisté à cette situation.

Vous reprochez aussi, dans le livre, à l’ancien président Blaise Compaoré de n’avoir pas respecté sa parole donnée…

La gouvernance démocratique en Afrique est une dose de la démocratie à l’africaine. On dit toujours de la démocratie qu’elle est une valeur occidentale. Je ne partage pas cette vision de la démocratie et mon point de vue est qu’il s’agit de définir comment nous allons bâtir notre démocratie, c’est apporter cette dose aux valeurs africaines. C’est ce qui m’a amené à parler de parole donnée car elle est au même titre que ce que prescrit la Constitution. Lorsque l’échéance définie par la Constitution arrive à terme, il faut simplement la respecter. En respectant la parole donnée, les valeurs démocratiques seront facilement promues. Nelson Mandela, en refusant de rester plus longtemps à la tête de l’Etat sud-africain, a voulu certainement encourager l’ancrage de la démocratie en Afrique du sud. C’est ce que le président Blaise Compaoré devait faire.

Le président Blaise Compaoré avait demandé un « lenga » pour préparer son départ, est-ce qu’il n’aurait pas été mieux indiqué qu’après 27 ans de règne de lui accorder ce temps pour préparer sa succession ?

Après 27 ans de règne, ce n’est pas à la dernière année qu’il faudra venir parler de préparer sa succession. Ce n’est pas concevable. Ou soit c’est simplement parce qu’on n’a pas pensé qu’on doit partir. Si on n’avait jamais pensé un seul qu’on devait partir, il va de soi que cette situation surprenne et que c’est en ce moment qu’il faut préparer la transition.

Mais est-ce qu’en préparant la transition, il n’aurait pas évité certains problèmes que l’on vit aujourd’hui au Burkina ?

Même si c’est un mandat de cinq ans, l’idée que je ne sois pas réélu doit effleurer l’esprit du président en place et à partir de cet instant, il doit mettre en place un dispositif afin que si quelqu’un d’autre le remplace que ça circule comme sur des roulettes. C’est pour cela que je rejette l’argument selon lequel il faut préparer sa succession avant de partir. Je préfère cette rupture pour qu’on puisse reconstruire le pays.

Vous soutenez également qu’« aucun projet de gouverner à vie ne peut s’accommoder des valeurs morales et éthiques » mais certains cas (Houphouët, Eyadema) ont peut-être pu inspirer les dignitaires du régime de Blaise Compaoré ?

Je l’ai dit et je le répète, il n’y a pas de démocratie sans démocrate. Il faut des gens convaincus de ces valeurs. Est-ce que les présidents Houphouët et Eyadema sont des exemples en matière de démocratie. Pour moi, il faut d’abord avoir des convictions personnelles à ces valeurs. Et lorsqu’on a des convictions personnelles, on ne peut pas dire qu’on est le seul qui soit capable de bâtir un pays. C’est utopique. Dans tous les cas, la vie d’un individu est éphémère par rapport à celle d’une nation. Il ne faut pas se laisser convaincre qu’on est le seul à pouvoir conduire un pays à son destin. C’est de là que partent tous les germes de la dictature.

Le projet de révision de la Constitution a échoué au Burkina mais il a prospéré au Congo et au Burundi. Après analyse qu’est-ce qui a facilité ce tripatouillage dans ces pays ?

Le cas du Burkina est particulier. Car il faut rechercher les origines des évènements des 30 et 31 octobre 2014 dans un passé lointain. Comment le peuple burkinabè a lutté pour aboutir à l’insurrection populaire ? C’est la réponse à cette question qui explique tout. En faisant une rétrospection, le peuple burkinabè a d’abord réussi un soulèvement populaire le 3 janvier 1966 puis a subi des crises très importantes dans son histoire assez récente. Ce sont toutes ces raisons ajoutées à ce qui était comme un fossé entre les gouvernants et les gouvernés qui ont pu conduire au succès de la lutte du peuple burkinabè.

Peut-on dire aujourd’hui que les attentes des peuples insurgés commencent à être comblées ?

J’ai une autre lecture de la situation. En ce sens que je considère qu’après 27 ans de pouvoir, il y a eu un passif très important que quelle que soit la volonté d’une personne, on ne peut pas tout mettre à plat en un temps record et prendre l’envol.

C’est donc trop tôt ?

Je ne dirai pas que c’est trop tôt car les gens ont leur liberté de demander la satisfaction de leurs attentes. Et comme je l’ai mentionné dans l’ouvrage, dans un pays où il n’y a pas de lutte, les avancées sont lentes. C’est donc tout à fait normal.

Un mot sur les élections cumulées présidentielle-législatives…

Les gens sont unanimes pour la réussite de ces élections. Je suis sur la rédaction d’un ouvrage sur les faits post-insurrectionnels afin de permettre de donner des références historiques aux générations futures.
Sur les élections de novembre 2015, j’ai encore en mémoire l’acte républicain de l’opposant Zéphirin Diabré. Je ne cesserai de le souligner dès que j’en aurai l’occasion. Parce que s’il n’avait pas accepté les résultats des élections, on serait actuellement dans une autre situation. Ce sont des gestes pareils qu’il faut rééditer. Je l’ai dit dans le livre, même en élections, nous sommes frères et sœurs d’un même pays.

Mais sur le plan démocratique, comment appréciez-vous les 9 premiers mois du régime de Roch Kaboré ?

Avec l’insurrection populaire, c’est une nouvelle ère qui s’est ouverte pour notre démocratie. Il appartient maintenant aux Burkinabè de tracer les sillons de façon résolue pour une vraie démocratie durable.

Mais est-ce qu’on est bien sur ce chantier ?

Je crois. A observer la liberté que les uns et les autres ont à critiquer et l’occasion à apporter leur contribution à l’édification du Burkina, je crois qu’on est sur la bonne voie. Ce n’est pas quelque chose d’aisé de construire la démocratie au Burkina. Ce sera avec la contribution de chacun.

Parmi les déplacements du président du Faso, les trois derniers au Congo, au Tchad et en Guinée équatoriale dont les présidents comptabilisent chacun au moins 30 ans de pouvoir, ont suscité des questions chez les démocrates…

C’est le realpolitik. J’ignore ce qui a motivé ces voyages. Je ne sais pas non plus quelles seraient les conséquences s’il ne s’y rendait pas. Je ne suis pas dans le domaine de la politique mais je sais qu’elle est compliquée. Elle vous oblige souvent à avoir des positions difficilement compréhensibles ou explicables.

Est-ce à dire qu’on ne peut pas diriger nos pays de façon saine ?

C’est le realpolitik. Dans tous les cas, on a vu certaines concessions qui ont été faites ces derniers mois. A quoi sert par exemple de maintenir une tension entre la Côte d’Ivoire et le Burkina ? Souvent on sait ce qu’il faut faire mais on fait autre chose pour préserver certains intérêts au profit de la nation.

Mais les parents des victimes du putsch du 16 septembre 2015 attendent toujours justice…

Tout à fait. J’en ai parlé l’hommage aux martyrs de l’insurrection et aux victimes du putsch car, pour moi, la justice peut et doit être faite.

Dans l’hommage aux martyrs, vous écrivez effectivement : « Et que pour la mémoire des martyrs des 30 et 31 octobre 2014 et du Coup d’Etat du 16 septembre 2015, le peuple burkinabè ne soit plus jamais éprouvé par la soif de pouvoir et la concupiscence d’aucun de ses fils ou d’aucune de ses filles ! », alors qu’on assiste ces derniers mois à des libertés provisoires de personnes arrêtées dans le cadre de ce putsch…

Ce sont des décisions de justice que je me garde de commenter. Si les textes autorisent que ces personnes bénéficient de libertés provisoires, c’est douloureux mais acceptons-les et attendons de voir. Je comprends que ces libertés provisoires ne veulent pas dire que la justice ne fera pas son travail et je m’attends à ce qu’elle soit rendue, sans arrangements aucuns, à ces victimes.

On assiste à une campagne pour demander la libération du Général Djibrill Bassolé…

Ce sont des initiatives et aussi l’expression de la démocratie. Et c’est à la justice de faire son travail car le dernier mot lui revient. Il faut faire confiance à la justice qui saura prendre des décisions conformes aux textes. On nous avait donné l’espoir qu’à l’heure actuelle, les auteurs du putsch seraient jugés. Mais on attend toujours que les coupables soient sanctionnés.

Sur le plan économique, on a l’impression que c’est une morosité. Est-ce que cela ne va pas contribuer à décourager les insurgés qui rêvaient d’une meilleure vie sans le régime Compaoré ?

Tout à fait. J’avais déjà parlé du passif de l’ancien régime. Je suis financier, avec certaines mesures qui visent à assainir le domaine économique, le gouvernement veut s’attaquer à ces problèmes économiques.
Mais il faut aussi se poser la question de savoir ce dont nous disposons comme ressources pour relancer l’économie. Il faut être objectif et sincère car entre ce qu’on veut et ce qu’on a, il y a souvent un écart.

Un mot de la fin…

Mon souhait à travers ce bouquin est de voir un Burkina Faso où les valeurs démocratiques et républicaines font la loi et que chaque citoyen, où qu’il soit, soit responsable. Que chaque citoyen participe, de par sa franchise, son honnêteté, écartant tous les calculs personnels, à la construction de la démocratie burkinabè.

Propos recueillis par Jacques Théodore Balima
Lefaso.net

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