Alhousseini Alhadji, journaliste à Tombouctou : « Depuis que mon ami a été tué devant sa radio, j’ai la peur au ventre »

mercredi 11 mai 2016 à 00h22min

Depuis la crise au Mali, la région de Tombouctou est devenue le fief de groupes armés. Elle suscite la crainte rien que par le nom aussi bien chez les maliens que chez d’autres peuples. Néanmoins, Alhousseini Alhadji, journaliste malien et Coordonnateur régional de Tombouctou de l’Union des radios et télévision libre du Mali (URTEL), né dans cette zone, y exerce son métier. Parmi des Djihadistes. Comment parvient –il à le faire ? Est-il toujours libre ? Dans cette interview, ce journaliste nous dévoile le combat qu’il mène chaque jour.

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Alhousseini  Alhadji, journaliste à Tombouctou : « Depuis que mon ami a été tué devant sa radio, j’ai la peur au ventre »

Lefaso.net : Comment parvenez-vous à exercer votre métier dans cette zone ?

Alhousseini Alhadji : On essaie de faire très attention car nous vivons parmi ces gens et nous connaissons leur mentalité. Nous ne faisons pas de propagande pour eux mais nous essayons de faire notre travail pas de la manière qui leur plaise mais de sorte que ce que nous disons ne se retourne pas contre nous. Imaginez qu’un journaliste dise qu’il y a la liberté de la presse, j’ai le droit à la liberté d’expression et que je dois dire tous ce que je veux, dans une zone ou l’armée n’est pas présente. J’ai un ami qui a été assassiné juste devant sa radio le 17 décembre 2015. L’enquête n’a rien donné. Aujourd’hui, les parents du monsieur attendent toujours les résultats de l’enquête. Depuis que mon ami a été tué devant sa radio, j’ai la peur au ventre. Il arrive souvent que je ferme la porte de ma radio à certaines heures. Si une personne vient et frappe, j’essaie d’identifier la personne avant d’ouvrir. Mais au cas où je ne connais pas la personne, je n’ouvre pas. Il y a des individus qui s’enturbannent qu’on ne connait pas et qui peuvent te tuer et aucune enquête ne sera faite. Sur le papier, on ouvre une enquête mais dans la pratique, aucune recherche n’est faite.

Lefaso.net : Qu’est-ce qui vous motive à exercer le métier de journalisme dans cette zone ?

Alhousseini Alhadji : Je suis né à Tombouctou, j’ai grandi là-bas, mes parents aussi. C’est vrai qu’il ne faut pas risquer sa vie mais, je me dis que quel que soit l’endroit où l’on va, il y a des risques. Seulement, il faut faire très attention à ce que l’on fait. Aussi, c’est une ville où il y a de l’actualité. Aujourd’hui les gens s’intéressent plus à ma localité qu’à d’autres. Elle constitue un enjeu pour les autorités. Le journaliste, chaque jour, peut diffuser plusieurs informations. Les regards sont en fait tournés vers cette zone. C’est ce qui me motive à rester dans cette zone qui est ma ville natale.

Lefaso.net : Est-ce que vous bénéficiez du soutien de l’Etat malien ?

Alhousseini Alhadji : Aucune radio à Tombouctou ne peut vous garantir qu’elle a du soutien de l’Etat pour faire son travail. Ce que l’Etat alloue à la presse est faible, il y a des radios qui peuvent avoir 50 000 FCFA ou 60 000 FCFA l’année. Au Mali, il y a 350 radios qui sont officiellement connues. A Tombouctou seulement, il y a 8 radios. Comment ces radios se partagent les marchés ? C’est là le problème. On peut faire un mois sans avoir de marché. On vit dans des conditions difficiles.

Lefaso.net : Au Burkina Faso, certains journalistes du privé se plaignent du fait que leur salaire soit faible. Est-ce que vous êtes confrontés à cette même situation ?

Alhousseini Alhadji : Nous vivons dans cette même misère. Dans une radio ou dans une rédaction, il y a seulement 2 à 3 qui profitent de la radio. Imaginez que nous devons payer l’eau, l’électricité, le loyer. Il arrive que certaines radios mettent la clé sous le paillasson car ils ont de la peine pour régler ces dépenses. Il n’y a pas de salaire à Tombouctou. Le salaire est lié à la recette mensuelle.

Lefaso.net : Est-ce qu’il y a des avancées en matière de liberté de la presse dans votre pays ?

Alhousseini Alhadji : Lors du dernier classement en matière de la liberté de la presse, le Mali a régressé de quatre points par rapport à l’année dernière. Cela est dû à la situation sécuritaire qu’a connue notre pays. Nous vivons dans une zone d’insécurité, car nous sommes à Tombouctou, qui constitue avec Gao et Kidal les trois régions d’insécurité. Aujourd’hui, les journalistes qui sont à Tombouctou, Gao et Kidal, n’ont pas la même possibilité sinon la même liberté que ceux qui sont dans la capitale Bamako. Nous vivons parmi les groupes armés, nous vivons parmi les groupes djihadistes. Dans certains lieux, tout le monde est enturbanné. On ne sait pas qui est qui. Il y a certains individus isolés qui étaient dans des groupes séparatistes mais qui se retrouvent du coup dans les groupes djihadistes, donc il faut qu’on fasse très attention à ce qu’on dit pour que les informations que l’on donne, les émissions que l’on réalise ne se retournent pas contre nous. Il y a cette contrainte qui est là. C’est vrai que les journalistes doivent s’en tenir aux faits, mais nous sommes contraints à ne pas dire certaines choses au risque de se retourner contre nous.

Lefaso.net : Quel est l’état des conflits à Tombouctou actuellement ?

Alhousseini Alhadji : On peut dire que la situation s’est améliorée, les armes ont cessé de crépiter. Avant, on assistait à une confrontation directe entre l’armée mais plus aujourd’hui. Le scénario auquel on assiste maintenant est le braquage que font les groupes armés, des assassinats, etc. Par exemple sur le tronçon Tombouctou-Bonda qui est une zone stratégique, on assiste à ces types de scènes. Aujourd’hui, cette zone stratégique est totalement coupée du reste. Presque chaque semaine, on assiste à des enlèvements de véhicules. Mais pour que ce problème s’arrête, il faut le désarmement complet de ses groupes armés.

Lefaso.net : Quel message avez-vous à l’endroit de l’Etat et de vos confrères ?

Alhousseini Alhadji : Il faut que l’Etat essaie de revoir le système d’aide allouée à la presse. C’est vraiment insuffisant. Au niveau de ma radio, j’ai essayé d’aller vers des partenaires pour qu’ils nous aident dans les financements des projets. Récemment, j’ai eu un projet avec la MINUSMA, la mission des Nations Unis pour la stabilité au Mali qui a accepté de financer toutes les radios de la région de Tombouctou en leur dotant de matériel et des formations.

Wendkuni Diane Kagambèga (stagiaire)
Lefaso.net

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