Reggae Africain : 35 ans cette année 2016

vendredi 29 juillet 2016 à 23h07min

Le 11 juillet 1981, deux mois jour pour jour après la mort du pape du reggae mondial Robert Nesta Marley dit Bob Marley, le reggae africain voyait le jour en terre africaine et plus précisément en Côte d’Ivoire.

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Reggae Africain : 35 ans cette année 2016

Ce jour-là, les ivoiriens découvraient pour la première fois sur la télévision nationale, un jeune artiste d’à peine 30 ans appelé Alpha Blondy, en train de chanter le reggae dans une langue africaine : le Dioula. Cette chanson intitulée « Papa Bakoye », invitait les personnes qui ont fait du bien et qui ont été victimes de l’ingratitude à garder la foi en Dieu et en l’avenir.

Si beaucoup de téléspectateurs ont apprécié cette prestation et celles qui allaient suivre les jours et les mois suivants, peu d’entre eux, s’imaginaient que la prophétie de Bob Marley venait de se réaliser sur ce sol africain que le pape du reggae n’aura jamais la chance de fouler.

Bob Marley avait déclaré que le jour où le reggae arrivera en Afrique, il prendra une autre dimension. Son amour pour l’Afrique était si fort qu’il le matérialisa par des voyages sur le continent notamment en Ethiopie, au Zimbabwe, au Gabon et par des chansons : « Exodus », « Zimbabwe » et « Africa unit » qui appelle à l’unité de l’Afrique.

Son déplacement annoncé à Abidjan en Côte d’Ivoire pour deux mémorables concerts les vendredi 16 et samedi 17 mars 1981 était fortement attendu par les ivoiriens qui s’étaient arrachés tous les tickets en vente.

Ce déplacement n’aura jamais lieu. Et pour cause, l’artiste va s’écrouler lors d’un jogging à Central Park en 1980. Bien qu’atteint de tumeur étendue, la méga star se produira au Bourget en Seine-Saint-Denis en France le 3 juillet 1980 et à Pittsburgh le 23 septembre 1980 avant que sa santé ne lui permette plus de monter sur scène.

Après des séances de radiothérapie et de chimiothérapie au Memorial Sloan-Kettering Cancer Center de New York qui lui font perdre ses dreadlocks, il est finalement placé en soins intensifs le 9 mai 1981 à l’hôpital Cedars of Lebanon de Miami où Il meurt le 11 mai 1981.
Une mort qui va consterner le monde entier et encore plus les ivoiriens qui n’ont pas compris pourquoi le sort a voulu que le prophète du reggae ne se produise pas dans leur pays.

Bob Marley a passé le flambeau à Alpha Blondy

Dans son deuil, sa frustration et ses questionnements, le peuple ivoirien ne pouvait imaginer que le même sort avait décidé que c’est en Côte d’Ivoire que le reggae rendu célèbre par Bob Marley allait prendre une autre dimension.

Avant Alpha Blondy, plusieurs artistes africains se sont essayés au reggae sans succès. Les anglophones qui ont chanté, étaient vus comme de pâles copies des reggaemen jamaïcains qui, à cette époque, étaient au sommet de leur gloire. Pour les francophones et les locuteurs des langues africaines, amoureux du reggae, la pratique de cette musique s’avérait impossible à cause de la barrière linguistique.

Alpha Blondy est apparu comme le pont, le ciment qui relie la Jamaïque à l’Afrique.

Son premier album « Jah Glory » sorti en 1983 est apparu comme un savant mélange du reggae jamaïcain déjà connu et du reggae africain naissant exprimant cette nouvelle dimension prédite par Bob Marley.

La particularité d’Alpha Blondy, c’est qu’il chantait comme les jamaïcains avec une bonne maitrise de leur langue : l’anglais mais son plus, c’était l’ajout d’instruments africains et de textes dans une langue africaine à savoir le Dioula dosé de proverbes. Avec ce savant mélange, l’artiste faisait voyager de la Jamaïque à l’Afrique, au grand étonnement et bonheur des mélomanes.

Avec cet album, il passait de l’anglais au dioula et du dioula à l’anglais avec souvent une alternance des deux, dans la même chanson. Il faisait communiquer ensemble les jamaïcains et les africains et par ricochet tout le monde entier.

Les Jamaïcains étaient heureux de voir ce jeune artiste chanter dans une langue africaine, le rythme qu’ils avaient créé. La nouveauté pour eux, c’était d’écouter le reggae dans une langue qu’ils ne comprenaient pas.

Les africains étaient fiers de voir leur frère chanter le reggae comme Bob Marley, Peter Tosh, U Roy, Burning Spear, Culture, Jimmy Cliff et autres. La nouveauté pour eux, c’est de pouvoir comprendre pour une fois, le contenu du message reggae grâce à Alpha Blondy.

Avec « Jah Glory », Alpha Blondy s’est imposé au sommet du hit en Côte d’Ivoire, dans la sous-région et en Jamaïque. Et c’est lui qui a eu le privilège et la lourde responsabilité de reprendre et jouer avec le mythique groupe du pape du reggae appelé « Les Wailers ». En effet, orphelins de leur maitre depuis le 11 mai 1981, les Wailers précédemment baptisés « Bob Marley and the Wailers », deviennent « Alpha Blondy and the Wailers ».

Avec ce groupe, Alpha Blondy va enregistrer 3 albums (Cocody Rock : 1984, Apartheid is Nazism : 1985, Jérusalem : 1986) et se produire sur plusieurs scènes en Afrique, en Jamaïque, en Europe, en Amérique.

Dans sa chanson « Afriki » de 1985, Alpha Blondy affirme que « la Jamaïque, c’est l’Afrique ». Il dit en substance dans cette chanson qu’« il a visité Kingston et les villes jamaïcaines mais partout, il n’a rencontré que des africains : des dioula, des baoulé, des bétés, des ashantis et plusieurs autres ethnies africaines ».

A travers cette chanson, l’artiste tente de briser les barrières et conforte dans leurs convictions, ses charismatiques ainés que sont Bob Marley qui dans sa chanson « Exodus » de 1977, préconisait « un retour massif vers la mère patrie qu’est l’Afrique » et Peter Tosh dans « Mama Africa » qui exprimait sa volonté de découvrir sa terre d’origine qu’est l’Afrique.

C’est pourquoi, la disparition de Bob Marley le 11 mai 1981 et l’apparition d’Alpha Blondy le 11 juillet 1981, deux mois, jours pour jour, peut être expliqué comme la passation de flambeau du maitre à son héritier. On peut se permettre de dire que Bob Marley ne s’est pas rendu en Côte d’Ivoire parce qu’il s’y trouvait déjà réincarné en Alpha Blondy.
L’avènement d’Alpha Blondy et son succès fulgurant ont rendu réel le rêve de milliers de jeunes africains qui voulaient embrasser la musique reggae.

En Afrique du sud, pour ne pas être une pâle copie des artistes Jamaïcains, Lucky Dube s’était engagé à faire de la musique traditionnelle dans un pays sous le joug de l’apartheid. La chanson « Apartheid is Nazism » d’Alpha Blondy sortie en 1985 et chantée en Anglais qui dénonçait vigoureusement le système de l’apartheid, a contribué à motiver son jeune frère à se lancer dans la reggae musique afin d’affirmer son point de vue. « Apartheid is Nazism » et les albums d’Alpha Blondy ont été censurés dans le pays durant tout le temps qu’a duré l’apartheid. La reconversion de Lucky Dube au reggae avec un savant mélange de la culture sud-africaine lui a donné un succès fou à travers le monde entier.

En Côte d’Ivoire même, le futur Tiken Jah Fakoly depuis son village d’Odienné (Nord de la Côte d’Ivoire) écoutait à longueur de journées les chansons jamaïcaines et notamment son idole Burning Spear sans le moindre espoir pour lui de devenir un grand artiste reggaeman.
Grace à « Brigadier Sabari » chanté en Dioula, il a cru en la réalisation de son rêve. Et dans son dernier album « Racines » sorti en 2014, l’artiste n’a pas hésité à reprendre le mythique « Brigadier Sabari » de son ainé.

Brigadier Sabari, l’acte de naissance du reggae africain

« Alpha Blondy a joué un rôle très important dans l’arrivée du reggae en Afrique. Avant la sortie de Brigadier Sabari, nous on pensait que le reggae ne pouvait se chanter qu’en anglais. Même moi, j’ai commencé à chanter tout jeune avant qu’Alpha ne soit connu internationalement et j’avais des chansons dans ma langue maternelle mais j’avais honte de les chanter. Mais quand Alpha a fait Brigadier Sabari en Dioula, je me suis dit qu’il n’y avait pas de raison d’avoir honte. Donc faire cet album Racines sans mettre une reprise d’Alpha ça aurait été une injustice » a témoigné le descendant de Facoly.

Aujourd’hui, avec son reggae aux sonorités africaines, Tiken Jah Facoly, s’est fait un nom dans le monde, devenant le deuxième reggaeman ivoirien le plus célèbre au monde après justement son ainé Alpha Blondy.
Considéré comme l’acte de naissance du reggae africain, « Brigadier Sabari » est la première chanson politiquement engagée de l’histoire du reggae africain.

Nous sommes en 1983, les coups d’Etats font rage en Afrique, les forces de l’ordre brutalisent et violentent les populations quasi quotidiennement dans les rues et dans les maisons sans qu’aucune voix ne s’élève pour dénoncer cet état de fait.
« Brigadier Sabari » apparait comme un cri de révolte des populations des villes et des campagnes des pays Africains. « Tous ceux qui ont été victimes de la brutalité policière, brigadier Sabari est devenu leur cri de ralliement » dira Alpha Blondy en substance.

A cause de cette chanson, l’artiste subira des pressions et des intimidations des autorités qui tentent de le présenter comme un drogué et un fou aux yeux de l’opinion afin de le discréditer. En vérité, la teneur de ces textes faisait peur et les autorités craignaient qu’elle ne provoque la révolte des jeunes contre leur pouvoir.

Brigadier Sabari, Bory Samory (qui dénonce l’assassinat des leaders africains), Interplanetary Revolution (qui appelle à une révolution Interplanétaire contre toutes les injustices), politiki (qui présente les travers de la politique), Election Koutcha (ou l’artiste dénonce la corruption lors des élections dans un contexte de parti unique) vont enflammer les quotidiens des populations.

Dans un single « Rasta Poué » sorti dès 1983, Alpha Blondy prend ses responsabilités face aux rumeurs pour dire qu’ « Etre Rasta ne veut pas dire être vagabond ni bandit mais être honnête et responsable… ». Plusieurs années plus tard dans la chanson « God bless Africa » sortie en 2002, il affirme « t’es pas obligé de fumer ganja pour être rasta, t’es pas obligé de porter des dreads pour être un rasta… ».

En 2011, dans la chanson « Rasta Bourgeois », il s’identifie comme un Rasta Bourgeois et explique que « le rastafarisme n’est pas synonyme de pauvreté, de saleté, de négativité ». Pour lui, ce n’est pas parce que le Rasta est le porte-voix des baramogos du ghetto, des pauvres et des plus faibles, qu’il doit demeurer misérable. Le Rasta nait dans le ghetto mais doit travailler à y sortir. Pour autant, même s’il réussit, il ne doit pas oublier d’où il vient, donc doit continuer à défendre les intérêts de ses frères toujours dans le ghetto.

« J’ai quitté le ghetto certes, mais le ghetto est toujours resté en moi » dira-t-il en substance lors d’un entretien en 1997.

35 longues années se sont écoulées depuis la mort de Bob Marley et le reggae africain a grandi et s’est imposé dans le monde. Lucky Dube jusqu’à son assassinat en 2007 était présent sur plusieurs scènes à travers le monde. En Côte d’Ivoire, Tiken Jah Facoly continue à faire parler de lui. Des artistes comme Ismaël Isaac, Fadal Dey, Serges Kassy, Tangara Speed Ghoda, Kush, Joss Kézo, Solo Jah Gunt, Neth Soul, Ras Goudy Brown, Jim Kamson, Beta Simon ont fait danser et continuent de faire danser et conscientiser les populations africaines et d’ailleurs en français et dans les langues africaines.

Au Burkina Faso (Jah Veruthy), au Ghana (Kodjo Antwi), en Guinée (Takana Zion, Élie Kamano et Abdoul Jaabar), au Sénégal (Dread Maxim, Black African Positive), en Afrique du sud (Ras Dumisani) et dans plusieurs autres pays africains, le combat entamé par Bob Marley et ses frères jamaïcains et africanisés par Alpha Blondy se poursuit.
35 longues années après la naissance du reggae africain, son précurseur Alpha Blondy à 63 ans, est plus que jamais présent sur le devant de la scène.

Il est classé à la tête des chanteurs les mieux payés du monde en 2016. Il occupe ce rang avec un revenu estimé à près de 75 millions d’euros soit environ plus de 49 milliards de FCfa, selon le magazine économique américain People With Money qui a publié l’information le dimanche 22 mai 2016.

Avec son vingtième album « Positive Energy », sorti le 18 mai 2015, Alpha Blondy est actuellement en tournée en France, en Australie, au Canada et en Belgique.

En Afrique, il est annoncé au Burkina Faso dans les deux principales villes du pays. Le vendredi 30 septembre à Ouagadougou et le dimanche 2 octobre à Bobo-Dioulasso. Dans cette deuxième ville, l’artiste sera à son premier concert depuis 35 ans.
Ces concerts seront les premiers depuis l’insurrection populaire qui a chassé le président Blaise Compaoré après 27 ans de pouvoir.
Nul doute que de son riche répertoire, les burkinabè attendent de fredonner des titres qui sont liés à l’histoire de leur pays.

« Au clair de la lune, mon ami Zongo, refusa de bâillonner sa plume au Burkina Faso, et Zongo est mort, brulé par le feu, que justice soit faite pour l’amour de Dieu », extrait du single « Journaliste en danger » sorti en 1999, une année après l’assassinat du célèbre journaliste burkinabè Norbert Zongo.

« Sankara, Thomas Sankara, capitaine Sankara, ce sont tes bramogos qui t’ont djahh », extrait de la chanson « Sankara » sorti en 2007 pour dénoncer les manipulations dont sont victimes les militaires africains depuis les indépendances.

Déjà dans une précédente chanson « Coup d’Etat », sortie en 1989 après l’assassinat du président Thomas Sankara en octobre 1987, Alpha Blondy s’élevait contre les renversements de présidents souvent sanglants. « Trop de coup d’Etats en Afrique, ça suffit comme ça ».

Il disait en substance : « Les soviétiques arrivaient, les américains les suivaient, notre Afrique est confuse…les militaires africains, sont les victimes entre leurs mains, ils les dressent les uns contre les autres pour leurs idéaux coloniaux, ça suffit comme ça ».
Depuis les années 80, Abidjan est la 3ème capitale du reggae après Kingston (capitale de la Jamaïque) et Londres (capitale britannique où tous les grands artistes jamaïcains ont émigré pour avoir une carrière internationale).

35 ans après, Alpha Blondy a certes quitté le ghetto mais a gardé le ghetto en lui. C’est pourquoi, il termine chaque fois ses concerts avec « Brigadier Sabari » comme pour rester fidèle à ce qui l’a fait. A son maitre, Robert Nesta Marley, Alpha Blondy a rendu un vibrant hommage dans la chanson « Mystic Night Move » composée en 1981 mais sortie en 1991. « Je me suis réveillé ce matin à l’aurore avec des larmes aux yeux. Parce que j’ai entendu une effroyable nouvelle hier nuit. J’ai entendu que Bob Marley est mort. Et je sais qu’une peur effroyable est en train de monter. Le lion de Zion est en train de s’envoler vers son mystique lieu de repos... ».
Avec le temps, malgré l’apparition de plusieurs genres et rythmes de musiques, le reggae est plus que jamais vivant car il a un message qui porte les préoccupations des populations et s’impose dans l’actualité.

Bon anniversaire à toi reggae africain, mais surtout bon anniversaire au reggae tout court.

Wurotèda Ibrahima Sanou
www.sanou31@hotmail.fr

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