Présidence de l’Union pour l’étude de la population africaine (UEPA : Le Dr Jean-François Kobiané passe la main

vendredi 4 mars 2016 à 01h24min

Maître de conférences en démographie et directeur de l’Institut Supérieur des Sciences de la population (ISSP) de l’Université Ouaga I Pr Joseph Ki-Zerbo, Dr Kobiané a été Président de l’Union pour l’étude de la population africaine (UEPA) pendant quatre ans de 2012 à 2015. Il vient de passer la main en décembre dernier à la tête de cette organisation scientifique panafricaine de spécialistes en matière de population dont il parle ici des objectifs et des mesures qu’il a entreprises en sa qualité de président pour dynamiser l’UEPA. La « remise du fanion de commandement » a eu lieu à l’occasion de la 7e conférence africaine sur la population de l’union, organisée en collaboration avec le gouvernement sud-africain du 30 novembre au 4 décembre 2015 à Pretoria sur le thème « Dividende démographique en Afrique : opportunités, perspectives et défis ». Un nouveau concept de développement, l’un des centres d’intérêt du chercheur, qui en donne le bien-fondé pour un pays comme le Burkina. Lisons plutôt le scientifique que nous avons rencontré dans l’après-midi du 16 février 2016, à son bureau à l’ISSP.

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Présidence de l’Union pour l’étude de la population africaine (UEPA : Le Dr Jean-François Kobiané passe la main

Vous avez été vice-président pendant 4 ans puis président durant 4 années également de l’Union pour l’étude de la population africaine (UEPA). Pouvez-vous nous présenter cette association de spécialistes des questions de population ?

L’UEPA a été créée en mars 1984 à l’initiative de la Commission économique des Nations Unis pour l’Afrique (CEA). C’était à l’occasion de la 3e conférence générale des démographes, statisticiens et planificateurs à Addis Abeba en Ethiopie. Le siège de l’Union a été, dans un premier temps, à Dakar, puis, à partir en 2008, à Accra. L’Union a été créée avec pour objectif de promouvoir l’utilisation des résultats de la recherche dans le domaine de la population en vue d’une meilleure planification des politiques de développement en Afrique.

Autrement dit, c’était pour mener des réflexions sur comment amener les décideurs et l’ensemble des acteurs évoluant dans le domaine de la population à utiliser des résultats probants issus de la recherche pour guider l’action des décideurs, notamment dans la conception et la mise en œuvre des politiques économiques et sociales. C’est la plus grande organisation scientifique dans le domaine de la population sur le continent africain, car elle regroupe tous les spécialistes des cinq régions. Elle est bilingue (anglais-français), apolitique et à but non lucratif. L’Assemblée générale qui en est l’organe suprême se tient tous les 4 ans et l’Union compte près de 1700 membres à travers le monde.

Pensez-vous que l’avenir de la démographie passe par l’existence d’une telle organisation ?

Je répondrais à la question autrement, qu’est-ce qu’une organisation pareille peut apporter à la discipline démographique ? Une organisation scientifique comme l’UEPA est un cadre qui permet véritablement de discuter régulièrement des grands enjeux conceptuels ou méthodologiques de la démographie ou, de façon plus large, des sciences de la population. Il faut noter que l’association ne regroupe pas que des démographes, on y trouve d’autres spécialistes tels que des sociologues, des géographes, des économistes, des spécialistes en santé publique, mais aussi d’autres acteurs tels que les décideurs, les acteurs de la société civile, bref tous ceux et toutes celles qui s’intéressent aux questions de population.

Donc, ce cadre nous permet d’avancer sur un certain nombre de préoccupations en Afrique. L’UEPA est aussi un espace permettant de dégager des pistes de recherche, des voies pour approfondir les connaissances dans le domaine de la population. L’association offre également un cadre pour assurer la formation de la relève en ce qu’elle organise des séminaires, des ateliers, des colloques qui sont par ailleurs des cadres pour renforcer les compétences des jeunes chercheurs.

Durant les huit ans passés au sein du Conseil de l’UEPA dont quatre années à la tête de cette structure, quels ont été les grands chantiers que vous avez entrepris ?

J’ai hérité d’une situation particulièrement difficile quand j’arrivais à la tête de cette structure. Pour avoir été vice-président pendant quatre années et ensuite président à la 6e conférence à Ouagadougou en décembre 2011, je suis bien placé pour savoir comment la situation financière de l’union a évolué. L’UEPA a connu sa période de vaches grasses avec de nombreux financements dans la décennie 90. Mais au début des années 2000, les questions de population ont connu moins d’attention, donc peu de ressources également, même si récemment (disons les cinq dernières années) il semble y avoir un intérêt pour certains aspects des questions de la population.

Néanmoins, nous avons eu quelques partenaires qui sont restés fidèles à l’UEPA, mais avec des ressources globalement faibles. En arrivant à la tête de l’union en 2011, j’ai compris que la situation allait se compliquer davantage dans les années à venir. J’ai donc proposé à mes collègues du Conseil de l’UEPA d’aller dans un certain nombre de directions. D’abord, il fallait que l’on réfléchisse sur le mode d’organisation et de gestion de l’Union, et la question de la mobilisation des ressources internes. D’une part, il y avait une charge de fonctionnement énorme qui s’élevait à environ 120 000 dollars par an. Nous avons entrepris des actions pour réduire cela par dix.

En effet, le secrétariat de l’union comptait un nombre élevé de personnel : une directrice exécutive, un chargé de programme, une assistante administrative et un agent de liaison à temps plein ; un comptable et un informaticien à temps partiel. En outre, le secrétariat occupait des locaux que nous avions loués. Nous avons pris la décision en février 2013 d’arrêter les contrats du personnel du secrétariat et de délocaliser le secrétariat au Régional Institute for Population Studies (RIPS) à l’Université Legon à Accra, institution d’appartenance du vice-président de l’UEPA à l’époque. Cela n’a pas été une décision facile, mais il fallait tôt ou tard passer par là. D’autre part, nous avons aussi amélioré les moyens de cotisation pour nos membres en donnant la possibilité d’un paiement en ligne sécurisé des cotisations annuelles, à travers un accord que nous avons signé avec l’Union internationale pour l’étude scientifique de la population.

Par ailleurs, nous avons opérationnalisé le statut de membre institutionnel de l’UEPA. Cela a permis l’adhésion à l’Union d’une quinzaine de centres de recherche en vue d’un partenariat gagnant-gagnant. Ces institutions paient des frais d’adhésion et une cotisation annuelle, ce qui permet d’améliorer progressivement nos ressources internes.

Toutes ces mesures ont permis à l’association d’engranger des ressources et de mieux se porter. En plus de ces actions liées à la gouvernance,nous avons également mené quelques activités traditionnelles telles que des séminaires de formations et l’animation des panels scientifiques.

Qu’est-ce qui pouvait justifier le peu d’attention que vous avez évoqué tantôt ?

Il y avait plusieurs facteurs. Il y a d’abord, comme je l’ai rappelé tantôt, le contexte international à un moment donné qui n’était pas favorable au financement des activités dans le domaine de la population. Mais il y a aussi ce conflit qu’il y a eu, à un moment, entre l’Union et certains de ses salariés.L’affaire a été amenée devant les juridictions sénégalaises (pays qui abritait le siège) et l’Union a été condamnée à payer des droits. Comprenez que quand vous êtes une structure à but non lucratif et qu’un problème de ce genre sepose, cela porte un coup dur non seulement à vos finances, mais aussi à votrecrédibilité. Il a fallu donc travailler à retrouver dans une certaine mesure cette crédibilité. Cette situation est d’ailleurs à l’origine du transfert du siège à Accra au milieu des années 2000.

L’organisation vient de tenir, du 30 novembre au 4 décembre 2015 à Pretoria en Afrique du Sud, sa 7e conférence sur la population au cours de laquelle vous avez passé la main. Que pensez-vous être les grands défis de l’Union que la nouvelle équipe doit relever ?

Personnellement, et je l’ai dit dans mon mot de clôture, c’est de maintenir le cap en ce qui concerne les transformations institutionnelles que nous avons entreprises. Il faut que l’UEPA soit de plus en plus présente sur la scène internationale dans les grands débats sur le développement et qu’elle établisse des liens forts avec un certain nombre d’institutions régionales comme la CEA. J’ai du mal à comprendre qu’il n’y a pas de collaboration avec cette institution quia pourtant œuvré à sa création. L’UEPA doit, au-delà de la production des connaissances, être une structure de conseils pour les institutions régionales sur les questions de population (UA, CEMAC, CEDEAO, etc.). L’association doit aussi dynamiser les panels scientifiques qui regroupentdes chercheursautour de thématiques d’actualité (santé maternelle et infantile, genre, tendances de la fécondité, éducation, emploi des jeunes, etc.). Entre deux conférences, ces panels sont des cadres de production scientifique.

La conférence de Pretoria portait sur le thème du Dividende démographique, un concept apparemment nouveau dans le domaine du développement des pays africains. Pouvez-vous nous dire ce que ce terme renferme exactement ?

Le Dividende démographique c’est le coup d’accélérateur que le changement de la structure par âge de la population pourrait apporter à la croissance économique et au développement. La structure par âge de toute population peut être subdivisée en trois grandes catégories. Si on considère les tranches d’âge courantes pour des raisons de comparaison internationale, il y a donc les moins de 15 ans (enfants), les 15 à 64 ans(personnes d’âges actifs) et les 65et plus (personnes âgées). Dans une population à forte fécondité, le rapport entre la population dépendante (enfants et personnes d’âges) et la population d’âges actifs est généralement élevé, ce qui implique une forte charge démographique par actif (rapport de dépendance démographique élevé).

Avec la baisse de la fécondité consécutive à celle de la mortalité, la structure par âge va changer de telle sorte qu’il y ait moins de personnes à charge par actif. Si des politiques performantes sont mises en place pour une éducation de qualité et pour la création d’emplois productifs et décents, les jeunes qui arrivent aux âges actifs dans un contexte où ils ont moins de personnes à leur charge, peuvent ainsi épargner, investir et ainsi contribuer à une croissance économique plus forte et durable.Il faut le dire, ce changement dans la structure par âge n’entraîne pas automatiquement la croissance économique et ensuite le développement. Il y a d’autres paramètres à prendre en compte : réussir des politiques sociales performantes en matière d’éducation, de santé et d’emploi supposent des pratiques de bonne gouvernance, l’un des grands défis du continent africain. Et bien sûr, même s’il y a croissance économique, il faut aussi une bonne répartition des fruits de cette croissance pour que ses effets puissent être visibles en matière d’amélioration du bien-être des populations.

Avez-vous foi en sa réussite dans un pays comme le Burkina Faso ?

Je parlerai plutôt des changements fondamentaux que l’on doit mettre en place pour pouvoir tirer le maximum de bénéfice de ce changement de la structure de la population. Qu’il y ait changement de la structure ou pas, nous connaissons les défis et combienils sont énormes. Donc,il faut agir maintenant. Selon les projections du Burkina,la « fenêtre d’opportunité », cette période où la structure par âge changera, interviendra dans les 15 ou 20 ans.Mais il ne faut pas attendre d’y être avant de réagir, c’est maintenant qu’il faut le faire en repensant nos politiques et nos pratiques afin de trouver des solutions durablesau problème de la qualité de l’éducation, à l’adéquation entre formation et emploi,au problème du chômage, etc.

Et pour finir !

Une fois encore, je voudrais vous remercier pour cette opportunité que vous m’avez offerte de parler des enjeux de population en Afrique. Permettez-moi de faire la transition pour parler de l’Institut Supérieur des Sciences de la Population (ISSP), véritablement engagé sur ces questions de développement (santé, éducation, emploi, environnement…). L’ISSP (ex. UERD : Unité d’enseignement et de recherche en démographie) commémorera son 25e anniversaire du 18 au 22 juillet prochain : un évènement sera organisé et réunira de nombreux acteurs du secteur de la population et du développement (tant du Burkina, de l’Afrique, que hors du continent) pour discuter des défis dont nous venons de parler, mais aussi se projeter dans l’avenir quant aux orientations à donner à la formation et la recherche dans le domaine de la population.

Aboubacar Dermé (Stagiaire)

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