Gilles Yabi, analyste politique et fondateur de Wathi : « La capacité du gouvernement burkinabè à faire face aux problèmes sécuritaires restera encore limitée pendant un certain temps »

mercredi 24 février 2016 à 00h32min

Gilles Yabi. Son nom ne dit peut-être pas rien à la majorité des Burkinabè. Mais lui, dans le cadre de son travail, suit de très près l’évolution de la situation nationale au Pays des Hommes intègres. Docteur en économie, il a travaillé pendant sept ans à International Crisis Group comme analyste politique puis comme directeur pour l’Afrique de l’Ouest. Il a notamment travaillé sur les conflits armés en Côte d’Ivoire, en Guinée, au Mali et dans bien d’autres pays de la sous-région. Depuis un an, il a créé le West Africa Think Tank (WATHI), « un espace de réflexion collective ouvert à tous ceux qui veulent améliorer la gouvernance en Afrique de l’Ouest », une Afrique de l’Ouest qui inclut le Cameroun, le Tchad, la Mauritanie, et qui s’ouvre sur toutes les autres sous-régions. Dans cet entretien, il fait un tour de l’actualité des pays africains actuellement en proie à des conflits armés. Il revient également sur le procès de l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo et de son acolyte Blé Goudé à la Cour pénale internationale.

Gilles Yabi, analyste politique et fondateur de Wathi : « La capacité du gouvernement burkinabè à faire face aux problèmes sécuritaires restera encore limitée pendant un certain temps »

Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Gilles Yabi : Je suis économiste de formation. Mais j’ai surtout travaillé comme analyste politique au cours des 12 dernières années pour International Crisis Group et comme consultant indépendant. Pendant mes années au sein de Crisis Group, j’étais particulièrement chargé de l’analyse des conflits en Côte d’Ivoire et en Guinée avant de travailler également sur d’autres pays d’Afrique de l’Ouest en situation de crise.
J’ai été le directeur du bureau de l’Afrique de l’Ouest entre 2011 et 2013, et ai dû consacrer beaucoup de temps, avec l’équipe d’analystes basés à Dakar, au suivi et à l’analyse de la crise postélectorale en Côte d’Ivoire puis à la situation au Mali en 2012 ainsi qu’à la montée du terrorisme au Nigeria. Les questions sécuritaires dans la sous-région ont été au cœur de mon activité professionnelle.

Avant de travailler à International Crisis Group, j’ai été brièvement journaliste à Jeune Afrique. J’ai quitté International Crisis Groupdepuis un peu plus de deux ans pour me consacrer à un nouveau projet qu’est le think tank ou laboratoire d’idées citoyen de l’Afrique de l’Ouest qui s’appelle Wathi. Des dizaines d’amis et de connaissances attachés à cette partie du monde ont rejoint le projet et ont constitué l’association Wathi en décembre 2014. Parallèlement je reste un consultant indépendant.
Ma véritable passion est de mettre en place le Wathi qui est un espace virtuel, dans un premier temps, ouvert à tous les citoyens qui désirent améliorer la situation politique, économique et sociale dans la sous-région.

Vous avez parlé d’analyste politique, que renferme ce terme ?

Le travail d’analyste politique dépend beaucoup de l’organisation qui l’emploie. L’analyste politique de manière générale suit l’actualité politique d’un ou plusieurs pays. Mais à la différence de ce que fait un journaliste, l’analyste politique part des faits et leur donne de la profondeur en les situant dans un contexte qui suppose une connaissance assez fine de l’histoire du pays. L’analyste doit pouvoir intégrer dans l’analyse, en plus de la dimension politique, les facteurs économiques, sociaux, culturels qui influencent le comportement des acteurs politiques et l’évolution d’un pays.
J’ai travaillé pour une organisation internationale non gouvernementale qui s’intéressait à la prévention et à la résolution des conflits armés en mettant à la disposition des décideurs nationaux, régionaux et internationaux des analyses et des recommandations spécifiques adaptées à chaque situation de fragilité, de crise ou de conflit. La prévention implique de s’intéresser à des pays qui ne connaissent pas encore de conflits violents mais qui présentent des risques importants sur le plan sécuritaire. Mon travail était basé sur des cas de conflits en Afrique de l’Ouest. Il s’agissait de recenser d’appréhender les faits vérifiables et de donner des perspectives analytiques à ces faits avant de formuler des recommandations aussi précises que possible aux décideurs.

Vous avez créé le Wathi, pouvez-vous nous en parler davantage ?

Le terme Wathi a deux significations. La première est un acronyme anglais pour West Africa Think Tank. Un think tank n’est pas un concept très connu en Afrique francophone, mais on peut le traduire par laboratoire d’idées ou boîte à idées. C’est un réseau de personnes qui réfléchissent ensemble à des questions qui leur semblent importantes. Généralement, les think tanks sont spécialisés dans un domaine et rassemblent des experts qui produisent des analyses, des idées dans ce domaine. Le Wathi est différent parce qu’il est généraliste, ouvert à tous ceux qui s’intéressent au devenir de l’Afrique de l’Ouest et participatif.
La deuxième signification de Wathi, et la plus intéressante, c’est « le temps ». Wathi s’inspire de « Waati » qui signifie « temps » en Bambara. Il s’agit pour nous de dire aux populations de la région qu’il est temps de se mobiliser de manière urgente sur les questions d’intérêt général pour chacun de nos pays. Mais nous disons aussi qu’il est nécessaire que tout le monde comprenne que le travail que nous avons à faire n’aura de sens que dans la durée. Il y a donc à la fois la dimension du temps court (urgence, court terme) et la dimension du temps long compte tenu de la nécessité de travailler sur des questions structurelles, qui exigent un engagement dans la longue durée.
Le site internet de Wathi, www.wathi.org, est à la disposition et au service de toutes les personnes de bonne volonté de la sous-région.

Vous séjournez depuis quelques jours au Burkina, peut-on connaitre l’objet de votre visite ?

Je suis venu au Burkina dans le cadre d’une rencontre organisée par un groupe basé à Paris (ASCPE). Ce groupe organise des « Entretiens Européens et Eurafricains ». Le thème de la rencontre de Ouagadougou était « Investir en Afrique de l’Ouest, valoriser et financer les projets sur des marchés organisés ». Il y avait une forte dimension économique et sociale. Des acteurs du secteur privé européen et ouest-africain, de la société civile, des acteurs du monde de la culture, notamment du cinéma, ont pris part à cette rencontre. Elle a commencé par des témoignages de femmes battantes du Burkina Faso, du Mali et d’autres pays de la région, qui entreprennent et réussissent des choses dans des contextes très difficiles.
Je suis venu parce que cette rencontre se tenait à « Ouagadougou », parce que le Burkina a donné ces deux dernières années beaucoup d’inspiration à d’autres pays du continent. Je suis venu aussi parce que cela se passait dans une école d’ingénieurs régionale (2iE). Car je pense que pour l’avenir, il faut mettre l’accent sur la connaissance, tous les savoirs et savoir-faire, et sur l’intégration régionale par les étudiants, les jeunes et l’ensemble de la société. J’étais content d’échanger des idées avec cette diversité d’acteurs à la fois politiques, économiques et de la société civile.

Actualité politique.Les événements se sont accélérés ces dernières années au Burkina. Comment avez-vous apprécié l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014 ?

J’ai suivi d’assez près les développements de l’actualité au Burkina Faso. Surtout les mouvements de la société civile et tout ce qui a rendu possible le changement politique au Burkina Faso. J’avais écrit un billet sur mon blog la veille du vote qui était prévu à l’Assemblée nationale et qui a déclenché l’insurrection, avec comme titre « 700 petits mots et une pensée pour le Burkina ».
J’ai écrit quelques autres articles sur le Burkina Faso y compris au moment de la dernière tentative de coup d’Etat.
J’ai trouvé qu’il fallait saluer dans la mobilisation des Burkinabè le fait que des principes et des valeurs étaient défendus. En plus de cela, les acteurs de cette insurrection ont mis en avant les principes de la république. Ils ne voulaient pas au départ faire tomber un régime mais empêcher un projet de révision constitutionnelle par un régime et un président qui étaient en place depuis trois décennies.
Ce qui était aussi intéressant dans cette mobilisation, c’était la capacité à défendre à nouveau des valeurs démocratiques et la capacité des Burkinabè de la société civile et de la société politique à être raisonnables en se parlant entre eux pour converger vers un objectif commun, malgré des intérêts qui pouvaient être divergents voire contradictoires. Pour moi, le succès de l’insurrection populaire a été celui de la combinaison de l’idéalisme et du pragmatisme.

Le 16 septembre 2015, il y a eu la tentative du Coup d’Etat. Est-ce qu’il existait en son temps des signes qui pouvaient annoncer ce coup d’Etat ?

Il y avait des signes avant-coureurs. Ceux qui suivaient de très près l’évolution de la transition savaient bien qu’il y avait des signes de fragilité qui étaient liés à au moins deux éléments eux-mêmes liés.
Le premier est qu’il y a eu un changement insurrectionnel au Burkina Faso. Vous aviez un système qui était en place depuis des décennies et qui avait brusquement était remis en cause. Ce régime n’avait plus tous les leviers du pouvoir, mais vous ne pouvez pas le démanteler complètement en quelques mois. On était donc dans une situation particulière où un président a été poussé à l’exil avec des proches, tandis que certains éléments clés de son système étaient toujours en place. A partir de ce moment, on devait savoir que des menaces pesaient sur la transition.
Le deuxième élément, plus concret, qui laissait entrevoir que la transition pouvait être en danger, est la question du Régiment de sécurité présidentielle (RSP) qui était comme une armée dans l’armée et dont on savait que l’avenir allait être objet de tension. Ces deux éléments laissaient à penser qu’on pouvait avoir une tentative de remise en cause de la transition.
Mais le plus important pour moi est de savoir que dans tout changement politique de cet ordre, sur tous les continents, on a toujours des risques de remise en cause. Toute transition qui veut réellement changer les choses ne peut être à l’abri d’une tentative de déstabilisation. Personnellement, je n’étais pas surpris qu’il y ait cette tentative de coup d’Etat. Mais les Burkinabè ont pu déjouer le coup d’Etat et consolider par la même occasion la transition qui a fini par prendre des décisions difficiles y compris sur l’avenir du RSP.

Après ces épisodes, le Burkina Faso a un président élu, Roch Marc Christian Kaboré. Comment appréciez-vous la victoire du MPP lors de la dernière présidentielle ?

Je n’ai pas été surpris de la victoire du MPP à ces élections même si je m’attendais à ce que le score soit un peu plus serré. Cette victoire ne représente pas une rupture politique très nette avec le passé. Dans un pays, il y a des tendances de fond qui ne s’effacent pas en quelques mois à l’occasion d’une transition. On ne remet pas en cause l’ensemble des déterminants d’un régime qui est devenu un système en peu de temps.
La force du MPP a été de pouvoir combiner l’envie de changement de la population burkinabè, notamment la jeunesse, en incarnant le groupe qui n’a pas suivi le président Compaoré dans sa volonté de changer la constitution, et la capacité à rassurer une partie plus traditionnaliste de la population sur le fait que les chefs du MPP connaissaient bien les arcanes du pouvoir et de l’Etat au Burkina. Ils pouvaient donc apparaitre comme incarnant un risque moins important que des acteurs plus radicaux ou moins conciliants qui n’étaient pas nécessairement influents dans le système Compaoré. Le MPP a su jouer la carte à la fois du changement et de la continuité. En réunissant de fortes personnalités de l’ancien régime qui étaient partis au bon moment, le MPP a réussi à s’imposer comme la principale force politique.

C’est ce que Zéphirin Diabré n’a pas su faire ?

Il fait partie des acteurs qui n’étaient pas totalement dans le système même si Zéphirin Diabré a travaillé lui aussi à un moment donné dans un des gouvernements sous Blaise Compaoré. Mais les ténors du MPP avaient cette capacité à dire qu’ils ont su quitter le navire Compaoré au bon moment et qu’ils ont eu le courage de le faire. Et en même temps, ils avaient des relais politiques dans tout le pays pour avoir été dans le système. Ils ont aussi convaincu sur le fait qu’ils comprenaient et pouvaient incarner le désir de changement de la jeunesse burkinabè.

Le président a été installé, un gouvernement a été mis en place. Comment appréciez-vous les premiers pas du gouvernement ?

Ce sont les tout-premiers pas. Le président ainsi que le gouvernement ont été installés. Mais il y a eu très tôt cette attaque terroriste à Ouagadougou qui a occupé l’essentiel de l’actualité et de l’opinion publique. J’ai l’impression qu’on est encore dans une phase où on essaie de digérer les conséquences de cette attaque extrêmement violente et nuisible à la reprise économique du Burkina. Il est donc trop tôt pour juger ce gouvernement qui a été mis sous pression très vite. Il doit d’ailleurs faire face à une situation sécuritaire préoccupante qui est en réalité régionale. Sa capacité à réagir face à cette situation sécuritaire restera malheureusement limitée pendant un certain temps. Alors qu’il doit dans le même temps donner des signaux de désir profond de répondre aux aspirations des Burkinabè sur le plan économique et social. Je pense qu’il aura une tâche très difficile.

Mais quelles peuvent être les perspectives pour la démocratie burkinabè vu le contexte dans lequel on se trouve ?

Je ne vais pas développer ici toute ma position sur la démocratie et les modèles démocratiques que nous essayons de mettre en place dans les pays de la région ouest-africaine. Mais il est important maintenant d’avoir une réflexion qui va au-delà de la volonté d’avoir des élections et même de l’alternance pour se poser la question du bon système politique qui doit être non seulement démocratique mais aussi produire des résultats. Car la démocratie ne peut s’installer durablement dans la région et sur le continent que si elle fait la preuve que les régimes démocratiques produisent les meilleurs résultats en termes de sécurité, de développement économique et social pour les populations. Pour moi, ce n’est pas la même chose d’avoir un régime démocratique et d’avoir un régime qui est efficace au service des populations. La marche qu’on doit franchir consiste à passer d’une mobilisation forte pour un changement à la transformation de cette mobilisation en une force permanente pour changer la gouvernance politique. C’est cela le défi pour le Burkina actuellement. Tous les acteurs qui ont contribué au changement doivent avoir cela en point de mire. Car on ne change pas pour avoir les mêmes résultats.
Il faudra continuer la mobilisation pour qu’il y ait une force de pression sur les dirigeants. Car dans tous les pays du monde, s’il n’y a pas de pression sur les dirigeants, vous ne pouvez compter que sur un coup de chance. Si vous avez de la chance, vous aurez des dirigeants qui resteront concentrés sur l’intérêt général. Si vous en avez moins, ils vont à un moment donné se recentrer sur leurs intérêts personnels. Il est donc absolument important de construire une force permanente au niveau de la société civile pour suivre la manière dont le pays est dirigé. Les citoyens doivent aussi savoir qu’ils ont le droit de poser des questions à leurs gouvernants et leurs élus sur la vie de la cité.

Le gouvernement a hérité d’un mandat d’arrêt international contre Guillaume Soro. Comment appréciez-vous les relations entre le Burkina et la Côte d’Ivoire ?

C’est une question délicate et j’ai du mal à prédire comment les deux pays sortiront de cet imbroglio. Parce qu’il y a une personnalité politique importante de la Côte d’Ivoire qui est impliquée. Mais il est bon que les relations diplomatiques prennent le dessus. C’est du reste ce qu’ont souhaité les deux présidents Ouattara et Kaboré à l’issue de leur rencontre au Sommet de l’Union africaine.
Les deux pays ont une longue histoire commune et sont interdépendants. De ce fait, il ne faut pas privilégier les intérêts du moment au détriment de la continuité des relations économiques et culturelles. Il faut pour cela éviter que les histoires et les intérêts de quelques personnes aient un impact sur les relations très fortes entre les citoyens des deux pays.

Est-ce à dire qu’il faut lever le mandat d’arrêt contre Guillaume Soro ?

Je ne me permettrai pas de faire une telle recommandation. La justice est un élément essentiel de la construction d’un meilleur avenir pour nos pays. Elle est souvent négligée dans la sous-région et c’est ce qui fait le lit de graves problèmes. Si on ne donne pas davantage de gages d’indépendance à la justice, on ne pourra pas véritablement lutter contre l’impunité et contre l’iniquité dans nos pays. La justice doit faire son travail. Dans cette affaire où un mandat d’arrêt a été émis, c’est un palier important qui a déjà été franchi. Il sera difficile de faire marche-arrière. Mais pour résoudre des problèmes délicats, il faut se donner le temps. Il y a un temps pour la diplomatie et un temps pour la justice.

Le Burkina a connu le 15 janvier 2016 les (manque un mot) attentats terroristes de son histoire. Est-ce vraiment une surprise pour vous ?

C’était une surprise que cela arrive à ce moment-là. Après l’attaque à l’hôtel Radison Blu à Bamako, où j’étais de passage, on ne pouvait pas prévoir quelle capitale ou ville de la région serait la prochaine cible pour les groupes terroristes. Lorsque des médias m’ont interrogé sur les risques sécuritaires après l’attentat de Ouagadougou, j’ai toujours dit qu’aucune capitale de l’Afrique de l’Ouest n’est à l’abri de ce type d’attaques. Si le Burkina avait été épargné jusque-là, c’est pour un certain nombre de raisons conjoncturelles. Le système sécuritaire de l’ancien régime avait notamment des relations assez fortes avec un certain nombre d’acteurs du Sahel et du Sahara, surtout ceux du nord Mali. Ces relations ont peut-être permis d’éviter au Burkina de représenter une cible pour ces groupes pendant un certain temps.
Ce n’est pas la meilleure garantie car vous pouvez à un moment donné nouer une espèce de pacte de non-agression avec des acteurs de ce type-là mais vous n’aurez jamais la garantie que cela tiendra longtemps. Le Mali en est un exemple. AQMI (Al Qaeda au Maghreb islamique) a été installé au nord du Mali depuis les années 2002-2003. A Bamako, on a pensé un certain temps que cela ne posait pas de problème mais après 10 ans de présence continue, c’est devenu un problème majeur qui a failli emporter l’Etat malien.

Avec ces attaques à répétition, les chefs d’Etat de la région ont créé entre autres le G5. Est-ce que ces genres d’initiatives peuvent contribuer à contrer la montée du terrorisme dans la sous-région ?

Les Etats prennent effectivement des mesures sécuritaires. C’est visible un peu partout. C’est normal pour eux de faire des efforts pour rassurer la population, les acteurs économiques locaux et internationaux.
Les victimes directes des attaques ne sont pas en réalité les premières cibles des terroristes. Le terrorisme, par définition, veut instaurer la terreur. Il vise à faire peur en permanence aux populations. Les gouvernants doivent prendre des mesures pour rassurer les populations et les encourager à continuer à vivre normalement. Est-ce que cela suffira ? Je ne pense pas. Parce que malheureusement on a des fragilités très importantes dans la région. Nos Etats sont très fragiles. C’est le résultat de cinq décennies d’échec ou de résultats insuffisants car on n’a pas construit des Etats qui soient suffisamment solides et modernes pour pouvoir gérer les risques et apporter le développement économique et social. Cette fragilité vamalheureusement encore durer.
Il y a maintenant en plus des problèmes qui nous dépassent réellement. Le terrorisme des groupes tels qu’AQMI, Al-Mourabitoune… est en partie seulement un problème sahélien. AQMI est à l’origine le produit des années de terreur en Algérie. Aujourd’hui, la Libye aussi est un facteur majeur de risques sécuritaires pour toute l’Afrique du Nord et le Sahel. On est dans un monde où on doit gérer des problèmes internes qui sont à la mesure de nos Etats – s’ils se reformaient - mais aussi gérer des menaces qui viennent de notre voisinage régional et au-delà.
On a des acteurs criminels transnationaux qui ont des moyens financiers souvent plus importants que nombre de nos Etats. Comment faire face à la criminalité organisée dans toutes ses ramifications ? Ce sera extrêmement difficile. Il va falloir pour cela une mobilisation de tout le monde pour qu’on puisse commencer par résoudre les problèmes qui sont dans la limite de nos moyens, à défaut de pouvoir faire face aux défis auxquels nous ne pouvons faire face seuls.

Le procès de l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo a débuté à la CPI. En tant qu’analyste politique, quelle est votre position de voir un ancien président africain jugé à la Haye ?

Il y a deux éléments. Le premier concerne la CPI en tant qu’institution et qui aujourd’hui juge un ancien président africain. Je suis au fait de tous les débats que cela suscite au sein de l’opinion publique africaine. Les Etats africains sont les plus nombreux à avoir signé le traité de Rome instituant la CPI. Ils font donc partie de cette cour pénale internationale qui a pour mission de juger les crimes les plus importants qui sont des affronts à l’ensemble de l’humanité.
Je comprends qu’il y ait un débat sur le sentiment que la cour s’en prend davantage aux Africains qu’aux autres. C’est une critique qui est fondée mais il faut faire attention à ne pas perdre de vue l’objectif de la CPI et le fait que son existence dissuade certains dirigeants de commettre des crimes graves sur leurs populations parce qu’il y a maintenant une possibilité de répondre de leurs actes devant une juridiction. En termes de signal, de message préventif, je me réjouis de l’existence de la CPI. Mais cela ne veut pas dire que je suis satisfait de la manière dont elle fonctionne depuis sa création.
Le deuxième aspect concerne le procès de Laurent Gbagbo. La CPI a pour mission de répondre aux besoins de justice et de vérité de toutes les victimes. On sait bien que les acteurs des deux camps étaient impliqués dans des crimes relevant de la CPI. Pas seulement le camp de Laurent Gbagbo. C’est important de respecter la mémoire de toutes les victimes et de donner le signal par la justice que toutes les victimes se valent. Il faut aussi un processus de justice qui permette d’avoir plus de lumière sur ce qui s’est passé et de situer les responsabilités. La manière dont le procès est conduit par la CPI ne me donne pas l’impression qu’il permettra de se concentrer sur les faits, de faire la lumière sur la chaîne de responsabilités des crimes qui ont été commis de manière claire. On le voit déjà avec les premiers jours de ce procès. On dérape souvent sur des questions politiques alors qu’il s’agit de juger des crimes spécifiques relevant de la CPI (crimes de guerre et crimes contre l’humanité).
J’ai suivi la Côte d’Ivoire de manière très attentive de 2004 à 2009 et pendant la crise post-électorale de 2010-2011. Je sais qu’il y a eu des épisodes de violence très documentés où on peut établir les responsabilités. Au-delà de la question des crimes commis par l’autre camp, celui des forces qui ont soutenu le président Ouattara pendant la crise postélectorale, je déplore que dans le procès actuel, seulement Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé sont jugés sans qu’il n’y ait à leurs côtés des responsables sécuritaires de premier plan de l’ancien président, des militaires comme des civils cités dans de nombreux rapports. Si on veut que le procès contribue à éclaircir les zones d’ombres existantes, il faut avoir à la fois les plus hauts responsables politiques et les plus hauts responsables sécuritaires, ce qui permet d’établir qui a donné des ordres, qui a laissé faire, qui a clairement cautionné des crimes qui ne pouvaient se justifier par un état de guerre. Là on a des procès qui se déroulent à Abidjan et un autre qui risque d’être très politique à la Haye. Tout cela nous éloigne du besoin de vérité de toutes les victimes, et donc aussi de la capacité de la justice à apaiser et à réconcilier.

Mais le président Ouattara a indiqué qu’il n’enverra plus des Ivoiriens à la CPI. Quel commentaire cela vous inspire ?

C’est également une grande faiblesse de ce processus. La CPI, tant qu’il n’y aura pas d’autres accusés du camp qui soutenait Ouattara, pourra difficile répondre de manière convaincante aux accusations de partialité qui sont formulées à son endroit. Il est vrai que la Procureure répond à chaque fois que des enquêtes sont en cours et que le moment venu, il y aura un procès des éléments du camp Ouattara. Mais pour l’instant on ne le voit pas. Cela va affaiblir le signal qui va sortir du procès Gbagbo et Blé Goudé. Parce qu’on ne sait pas qui du camp Ouattara pourrait être appelé à répondre devant la CPI. Tout cela donne l’impression qu’il y a deux poids, deux mesures et cela n’est pas propice à l’établissement de la vérité et à la réconciliation nationale.

Est-ce que le procès de Laurent Gbagbo et de Blé Goudé pourrait contribuer à faciliter la réconciliation nationale en Côte d’Ivoire ?

Le procès avait la possibilité de servir l’œuvre de vérité dans la crise ivoirienne et de faciliter la réconciliation nationale. Bien qu’étant une notion vague et trop souvent évoquée à tort et à travers, la réconciliation nationale ne se fait pas sur la base de déclarations mais exige des actes concrets et un sentiment de justice, une justice perçue comme étant respectueuse de la mémoire de toutes les victimes. Qu’il s’agisse de victimes à Abidjan, Duékoué ou à Bouaké, la justice doit s’intéresser aux crimes les plus graves commis depuis le début de la crise politico-militaire. Si on n’a pas un bon processus qui permette d’établir un minimum de vérité sur cette histoire récente, on en sortira sans une bonne compréhension de ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire. Et on risque d’avoir une partie des Ivoiriens qui continuera à nier la souffrance des autres. Nier la souffrance des autres, parce qu’ils seraient différents, est un très mauvais présage. C’est là que réside à mon avis le danger résiduel en Côte d’Ivoire.

Burundi : l’Union africaine a choisi de privilégier le dialogue à l’envoi de militaires. Est-ce le meilleur moyen pour mettre fin à ce qui se passe au Burundi ?

Les menaces d’envoi d’une force militaire africaine ont un impact. Le fait de menacer d’envoyer une force militaire est un outil diplomatique de pression. Le fait qu’il y ait eu des débats sur la possibilité d’envoyer une force au Burundi sans l’aval des autorités permet d’aller plus loin dans ce qu’on peut demander au président lors des négociations. Pour cela, l’UA doit faire pression sur le pouvoir pour protéger les populations civiles. L’UA doit donc maintenir cette menace pour contraindre le gouvernement de Bujumbura à cesser les violences.

Elections : Des pays de la sous-région vont organiser des élections présidentielles en 2016. Au Niger, on parle déjà du « Coup KO » avec près de 70%. Est-ce vraiment de bonnes attitudes pour la démocratie ?

En 2015, on a parlé du « Coup KO » en Guinée, en Côte d’Ivoire et même au Burkina Faso. Mais les victoires par « Coup KO » des présidents en place ne sont pas nécessairement une bonne nouvelle pour la démocratie en Afrique, parce que les compétitions électorales n’ont de sens que si les rapports de forces financier et médiatique entre les rivaux ne sont pas extrêmement déséquilibrés.

Le Bénin est en train de préparer son élection présidentielle. Déjà un débat s’est posé sur le candidat Lionel Zinsou que certains trouvent trop Français pour diriger le Bénin…

Ce débat se poursuit toujours et sera présent sans doute jusqu’à l’élection. A propos de la candidature de Lionel Zinsou, il y a des interrogations qui sont légitimes et d’autres qui le sont moins.
Je pense que la question de savoir si c’est légitime que Lionel Zinsou se présente à l’élection ne se pose pas. Je me réjouis que ce ne soit pas au cœur du débat.
Je me réjouis aussi du fait que son métissage ne soit pas objet de polémique. Même si certains commentateurs font allusion à cela. Cependant, je pense que le fait de se poser des questions sur sa capacité à représenter l’intérêt général du Bénin, distinct de l’intérêt général de la France qui est son autre pays, est légitime. Dans un jeu démocratique, il est normal que les citoyens béninois se posent cette question. C’est à lui d’y apporter des réponses pendant la campagne afin de convaincre qu’il est là pour mettre son expertise au service de l’intérêt général du Bénin.

Quelles devront être les priorités du successeur du président Boni Yayi ?

Les chantiers sont très nombreux. Il faudra opérer des réformes institutionnelles afin d’inciter à un regroupement des forces politiques et d’encourager la promotion de projets de société crédibles par les partis politiques qui ne doivent pas se confondre à leurs fondateurs et éternels dirigeants.
Le deuxième grand chantier est celui de la bonne gouvernance, pour utiliser un terme sobre et inoffensif. On est en réalité confronté à un phénomène de corruption généralisée. Et si on ne s’attaque pas à ça au Bénin comme dans les autres pays de la région, on ne réussira jamais à régler nos problèmes fondamentaux.
Les chantiers les plus importants sont institutionnels et concernent la valorisation de l’intérêt général et du travail dans le pays. Je ne suis pas sûr qu’on ait un leader dans la sous-région qui tienne un discours qui aille plus loin que la création d’emplois, la lutte contre la pauvreté, la recherche de la croissance. A mon avis, au Bénin comme ailleurs dans la sous-région, il faut un discours beaucoup plus fort en direction de la jeunesse, un discours qui leur indique un nouvel horizon et qui redonne de la dignité à l’engagement politique.

Vous l’avez dit, 36 candidats sont en lice au Bénin. Qui fait figure de favori dans cette course à la présidence ?

On a 36 candidats (33 désormais) mais il n’est pas difficile pour les Béninois de pouvoir désigner les trois ou quatre qui ont des chances réelles de sortir du premier tour et de gagner éventuellement l’élection. Lionel Zinsou apparait depuis quelques semaines comme légèrement favori, en raison de la coalition des forces politiques qui soutiennent sa candidature. Mais il est important de respecter le choix des Béninois en évitant de prétendre désigner un vainqueur avant l’élection. Car on a des candidats comme Abdoulaye Bio Tchané, Pascal Irenée Koupaki, Patrice Talon, Sébastien Ajavon… qui peuvent aussi créer la surprise.

Sans vouloir entrer dans le secret du vote, pour qui voterez-vous ?

Rire. Je ne vais évidemment pas vous dire pour qui je vais voter et j’ai en plus une bonne raison : je n’ai pas encore pris ma décision. Pour une fois, je suis content de savoir que je vais voter parce que je suis inscrit. Je devrais voter à Dakar. Cette élection est l’occasion de débattre des vrais problèmes au-delà des personnalités. Quel que soit le candidat qui sera élu, il faut construire la capacité collective de le forcer à faire les réformes fondamentales pour le pays. C’est la responsabilité des citoyens. Cela est plus important pour moi que le choix individuel que je vais faire.

Propos recueillis par Jacques Théodore Balima
Lefaso.net

Liens utiles
- http://gillesyabi.blogspot.sn/2014/10/700-petits-mots-et-une-pensee-pour-le.html
- http://www.jeuneafrique.com/265219/politique/nous-sommes-tous-des-burkinabe-frustres-et-mobilises/
- http://www.wathi.org/ne-rien-negocier-au-burkina/)

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