« Les récents événements laissent penser que le peuple burkinabè a définitivement pris son destin en main », estime Lucien Ouédraogo, chargé de programme à Diakonia-Burkina

mercredi 18 novembre 2015 à 01h55min

Organisation internationale d’origine suédoise, Diakonia est présente au Burkina Faso depuis 1987 où elle est arrivée dans une mission d’appui humanitaire avant de s’ériger en organisation de développement. Avec une approche basée sur le « faire- faire » qui consiste à agir par des organisations de la société civile identifiées et ciblées selon les axes d’intervention, l’ONG a une présence accrue aux côtés des organes de la Transition depuis l’enclenchement du processus. Pour en savoir plus sur son organisation, ses mécanismes de fonctionnement, ses activités dans le processus électoral, nous avons rencontré le chargé de programme, Lucien Ouédraogo. Entretien !

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« Les récents événements laissent penser que le peuple burkinabè a définitivement pris son destin en main », estime Lucien Ouédraogo, chargé de programme à Diakonia-Burkina

Lefaso.net : Quelle est la priorité actuelle à Diakonia-Burkina ?

Lucien Ouédraogo : Diakonia au Burkina travaille principalement, et surtout, pour que les femmes et les hommes vivent dignement, à l’abri de l’injustice, de l’oppression et de la violence. Nous travaillons donc pour changer les structures injustes, qui créent ces violences, cette injustice, cette oppression. Nous travaillons pour la promotion de la démocratie : appuyer les organisations de la société civile (OSC) et faire en sorte que la démocratie s’exprime et que ce soit véritablement le pouvoir du peuple par le peuple, et lequel peuple délègue ce pouvoir à des autorités, à des personnes qu’il estime pouvoir diriger. Diakonia travaille également pour réduire la pauvreté au Burkina, parce que toutes ces questions de démocratie, de droits humains que nous défendons, si la population reste toujours dans la pauvreté, nous pouvons dire que cela va donner un goût d’inachevé. Donc, en plus de travailler sur ces questions de démocratie, Diakonia met également en valeur la réduction de la pauvreté et la question de la résilience face aux changements climatiques qui est un axe essentiel avec ces phénomènes que nous voyons ces derniers temps.

Lefaso.net : Concrètement, comment Diakonia est-elle déployée au Burkina ?

Lucien Ouédraogo : D’abord, à partir de son siège à Stockholm, Diakonia se déploie à travers le monde entier, dans une trentaine de pays (sur le continent asiatique, le moyen orient, le continent africain et en Amérique Latine). En Afrique, Diakonia est présente dans neuf pays, dont le Burkina où elle opère par le faire-faire. Cela veut dire que nous n’exécutons pas directement nos programmes par nous-mêmes ; nous identifions des organisations de la société civile à même de mettre en œuvre ces programmes. Ainsi donc, une fois que ces organisations sont identifiées, nous renforçons leurs capacités, de telle sorte qu’elles soient à mesure de contribuer significativement à l’atteinte des résultats du programme. De ce fait, nos programmes couvrent toute l’étendue du territoire. Les organisations qui mettent en œuvre ces programmes sont généralement de trois types : une première catégorie d’organisations qui ont une couverture nationale (c’est-à-dire qui sont présentes dans toutes les provinces), ensuite des organisations à échelle régionale (présentes dans une ou plusieurs régions mais qui font un travail efficace de mobilisation, de conscientisation et d’influence) et, enfin, la troisième catégorie des organisations sont celles à l’échelle d’une ou plusieurs communes mais qui sont proches des populations, qui vivent leurs réalités, qui comprennent réellement les besoins de celles-ci. Donc, au regard de l’ensemble de ces organisations considérées, nous pouvons dire que Diakonia couvre tout le territoire national. Nous avons fait une cartographie de nos zones d’intervention et je peux dire, en fonction des thématiques identifiées, que nous sommes présents partout.

Lefaso.net : Passer par des organisations pour agir vous donne réellement satisfaction ?

Lucien Ouédraogo : Nous sommes satisfaits de cette stratégie, de cette manière de faire, en ce sens que nous n’avons pas vocation à donner du poisson mais plutôt apprendre à pêcher. Diakonia est une ONG d’origine suédoise. Cela veut dire que du jour au lendemain, elle peut décider de quitter le Burkina, comme cela est arrivé avec certains pays où elle a décidé de quitter pour une raison ou pour une autre. Si cela devra se produire au Burkina, et si nous mettions directement en œuvre nos programmes, cela veut dire qu’une fois que l’ONG se retire, tout le travail s’arrête. Mais, nous nous avons opté de travailler avec des organisations qui ont un statut local, national ; de renforcer les capacités de ces organisations afin que si Diakonia devrait se retirer demain, ces organisations aient été suffisamment outillées et soient à mesure de continuer le travail. C’est pour cette mesure que nous avons opté d’identifier ces organisations. Et, laissez-moi vous dire que nous ne travaillons pas toujours avec ce que les gens ont toujours appelé ‘’grandes organisations’’ ; vous pouvez constater dans notre portefeuille qu’il y a des organisations que nous recrutons, qui ont des capacités assez réduites mais que nous travaillons à renforcer. De sorte qu’au fil du temps, ces organisations acquièrent une certaine notoriété. De la sorte, si Diakonia devrait se retirer, elles sont suffisamment outillées et sont à mesure d’attirer d’autres partenaires techniques et financiers, d’autres bailleurs de fonds pour continuer à faire le travail. Cela nous évite un arrêt brutal, si l’ONG devrait se retirer du Burkina.

Lefaso.net : Peut-on avoir une idée du nombre d’organisations avec lesquelles vous travaillez ?

Lucien Ouédraogo : Actuellement, nous travaillons avec une cinquantaine d’organisations de la société civile. Mais si nous prenons depuis la présence de Diakonia au Burkina, il faut compter avec une centaine d’organisations, voire même plus.

Lefaso.net : Diakonia a marqué une présence encore accrue depuis l’enclenchement du processus de la Transition ; qu’est-ce qui explique cela ?

Lucien Ouédraogo : C’est une suite logique de notre intervention. Depuis les années 2000, Diakonia travaille sur les questions de démocratie, de bonne gouvernance. Nous avons accompagné des OSC à mener des actions de mobilisations citoyennes pour que la population comprenne d’abord la démocratie (pourquoi devons-nous aller vers la démocratie). Ensuite, qu’elle cerne son rôle en tant qu’actrice de développement dans ce processus afin de jouer sa partition pour amener aussi les gouvernants à rendre compte de leur gestion. C’est un point essentiel de notre intervention ; faire en sorte que les gouvernants disent aux populations ce qu’ils vont faire, fassent ce qu’ils ont promis de faire et reviennent rendre compte de ce qu’ils ont fait. C’est important pour nous de travailler en sorte que les populations sachent que personne ne va développer le Burkina, personne ne va développer la région, la commune à leur place. A travers les actions de sensibilisation dans les zones où nos partenaires ont travaillé, nous voyons par exemple, en termes de mobilisation de recettes au niveau communal, qu’il y a une augmentation parce que la population a compris pourquoi elle doit payer ses taxes et comprend mieux ce qu’on fait avec ces recettes. Le plus souvent, le problème qui se pose est que les populations ne savent pas toujours où va l’argent.

A la faveur de l’insurrection des 30 et 31 octobre 2014, nous avons dit que le travail que nous avons fait ne peut pas s’arrêter-là ; il fallait (maintenant que les populations ont pris conscience de défendre les acquis démocratiques, ont pris conscience de la nécessité de ne pas tripatouiller la Constitution) accompagner les nouvelles autorités, les autorités de la Transition pour qu’elles puissent continuer à répondre aux préoccupations des populations, aux aspirations du peuple. Ainsi donc, nous avons initié ce qu’on appelle un projet d’action proactive prioritaire. Il s’agissait à travers ce projet de constituer une mémoire institutionnelle de l’insurrection, à travers la production d’un film et nous avons dans ce sens appuyé le Centre national de presse Norbert Zongo et Semfilms pour la production du film « Les dix jours qui ont précédé la chute de Blaise Compaoré ». Nous avons également appuyé les députés du CNT (puisqu’ils venaient d’être ‘’nommés’’) en légistique et avec une formation sur les procédures d’adoption budgétaire.

Nous avons fait un travail de recherche, en accompagnant des organisations pour conduire des études sur les cas de violation des droits humains pendant cette période et pour également conduire des sondages en termes de prise en compte des préoccupations de la jeunesse et des femmes ; parce que nous avons vu quels ont été la contribution, le rôle de ces franges notamment de la jeunesse. Nous avons conduit des études dans ce sens. Nous avons, toujours dans cette logique de jouer notre partition, décidé de mettre en œuvre un programme d’appui au processus électoral (PAPE) ; un programme plus institutionnel et plus durable (parce que c’est un programme qui va jusqu’en 2018). Donc, il y a des actions post-élections. L’objectif, c’est de consolider les acquis de l’insurrection, les acquis de la Transition et de travailler à ce qu’il y ait des élections transparentes, crédibles et apaisées. Nous disons que notre défi, c’est de faire en sorte que la population s’intéresse plus à la chose politique, aux élections parce que les choses ont changé. Nous ne sommes plus dans un contexte où nous connaissons le gagnant avant les élections. Il me semble que c’est la particularité en Afrique où on a les résultats avant les élections. Mais nous estimons que cette fois-ci, les choses sont véritablement ouvertes et que chaque candidat a sa chance. D’abord, nous avons, lorsque la CENI a initié la révision des listes, mobilisé la population (celles qui n’avaient pas leurs cartes d’électeurs) pour s’inscrire afin de pouvoir aller voter. C’est la condition sine qua non. Si on veut opérer un choix et qu’on n’a pas sa carte d’électeur, c’est peine perdue. Nous avons également, dans la perspective des élections à venir, entrepris des actions d’envergure, de mobilisation citoyenne pour que ceux qui ont leurs cartes d’électeurs puissent aller voter, exprimer leur choix. Et avec les organisations actives dans le processus électoral, il y a beaucoup d’actions qui sont initiées dans ce sens (des caravanes, des théâtres-foras, des productions cinématographiques, etc.) pour aller vers les populations et les amener, à quelque niveau qu’elles se trouvent, à comprendre qu’elles doivent voter.

Nous avons également des actions post-élections, en termes d’accompagnement de ces autorités qui seront mises en place. Mais bien avant ces actions post-électorales, et toujours dans le cadre des actions électorales, nous avons décidé au Burkina (et c’est la première fois) de ne pas faire l’observation classique qui consiste à mobiliser et à déployer des équipes sur le terrain pour revenir consigner des recommandations dans un rapport, lesquelles recommandations ne peuvent plus servir pour le scrutin indiqué. Nous avons plutôt décidé de faciliter (dans le cadre du PAPE) la mise sur pied de la Convention des organisations de la société civile pour l’observation domestique des élections (CODEL) avec une trentaine d’OSC et plus de 5 600 observateurs qui seront mobilisés et lesquels observateurs seront formés. Parmi ces observateurs, 1 006 observateurs vont faire ce que nous appelons le comptage parallèle des votes. Ces observateurs spécifiques qui feront le comptage parallèle seront équipés de téléphones Smartphones et sur lesquels nous avons installé des applications qui décrivent le déroulement du scrutin (de l’ouverture des bureaux de vote au dépouillement). Ces observateurs seront déployés aussi dans les bureaux de vote et pourront suivre tout le scrutin de bout en bout. Nous avons également une plateforme, ce que nous appelons un dispositif de veille électorale (électoral situation room, en anglais) à partir de laquelle plateforme (www.burkinavote.com) les données que les observateurs recueillent sur le terrain sont envoyées. A partir des bureaux de vote, les observateurs remontent les informations sur la plateforme où nous avons 50 opérateurs chargés de centraliser les données, de vérifier la fiabilité et l’exactitude de celles-ci. Une fois franchie cette étape, les informations sont encore appréciées et traitées par une équipe d’experts, pour s’assurer que ce sont des informations fiables ; nous prenons toutes ces garanties pour éviter de publier des informations erronées. Lorsque toutes les vérifications sont faites, nous transmettons encore ces informations au niveau de la chambre politique qui est chargée de prendre des décisions sur la base des informations qui sont là. Cette chambre peut tenir des conférences de presse pour donner ce que la société fait comme observations et des recommandations dans le sens de l’amélioration.

Mais également, lorsque ces informations sont centralisées sur la plateforme, nous avons un partenariat avec la CENI et cela a un avantage parce qu’il nous permet de corriger les irrégularités en temps réel. Cela nous permet d’éviter d’attendre la fin du scrutin et de se retrouver dans une situation où certaines irrégularités qui pouvaient être corrigées sont utilisées comme recommandations pour les scrutins à venir. Donc, c’est une innovation cette année et cela devra permettre de suivre le processus de bout en bout et aux candidats de voir comment les opérations se déroulent (où il y a peut-être des problèmes et comment des dispositions sont prises pour corriger ces difficultés).

Et, au finish, nous voulons qu’à côté des résultats dont les candidats eux-mêmes disposent à partir des mécanismes qu’ils ont eux-mêmes mis en place et centralisé les données, des résultats que la CENI proclame, que nous puissions avoir des résultats alternatifs ; ce que les candidats pourront utiliser pour les recours contentieux. Egalement, nous voulons que les candidats, même celui qui va perdre les élections, puisse reconnaître sa défaite et en même temps reconnaître que le scrutin, le processus a été tel qu’il n’a pas de motif valable pour contester les résultats. Cela nous permettra d’éviter les violences, d’éviter des appels aux militants pour descendre dans la rue et protester contre les résultats. C’est notre contribution à la transparence du scrutin du 29 novembre prochain.

Lefaso.net : A quelques semaines de la fin de la Transition, quel bilan faites-vous du processus ?

Lucien Ouédraogo : J’aurais aimé attendre la fin de la Transition pour dresser un bilan beaucoup plus exhaustif. Mais qu’à cela ne tienne, au stade actuel, nous pouvons noter une volonté ferme des organes de la Transition d’être en phase avec les aspirations de la population et pour nous, c’est le plus important. La population s’est mobilisée pour un but et il faut que les organes de la Transition travaillent à l’atteinte de ce but. C’est vrai que par moments, nous avons pu assister à des tergiversations, nous avons vu que les populations étaient par moments mécontentes sur certaines questions judiciaires. Mais nous pouvons également dire que les attentes étaient tellement énormes que dans ce laps de temps, il est difficile de réaliser toutes ces attentes-là. Nous ne voulons pas défendre les organes de la Transition en disant cela, nous notons tout simplement cette volonté d’être en phase avec les aspirations des populations. Nous notons également que pour certains dossiers, on a besoin de plus de temps ; ce qui est important est que la Transition ait jeté les bases. Espérons que les autorités qui seront issues des élections vont travailler à consolider ce que la Transition a déjà fait, travailler à toujours rester en phase avec les aspirations du peuple ; parce que dans tous les cas, le gouvernement qui viendra et qui va aller à l’encontre de la volonté du peuple aura le même peuple devant lui. Ça, c’est une évidence et les récents événements nous ont montré que les populations burkinabè sont suffisamment mures pour ne pas se laisser dicter une quelconque direction. On décide ensemble de la voie à prendre et c’est une leçon apprise des récents événements sociopolitiques que le pays a traversés. Donc, la Transition a jeté les bases, aux autorités à venir de consolider les acquis.

Lefaso.net : Quelles sont les principales sources de financement de Diakonia et que gagne-t-elle en s’investissant de la sorte dans un pays comme le Burkina ?

Lucien Ouédraogo : Il est important de rappeler l’origine de Diakonia qui est une OSC avec un statut suédois. A ce titre, Diakonia a des membres qui paient leurs cotisations comme cela se passe avec les OSC ; c’est une première source de financements (les cotisations des membres). En tant qu’ONG internationale, Diakonia postule également aux Fonds du gouvernement suédois et une fois qu’il obtient ces Fonds, il les repartit en fonction des priorités, des besoins et dans les pays concernés. Pour être plus efficace, l’ONG s’organise dans les pays avec des représentations ou des bureaux-pays. Au Burkina, Diakonia, avec le statut de Bureau-pays, peut postuler à des subventions, rechercher des financements. Par exemple, actuellement, nous avons des partenariats avec l’Ambassade de Suède, l’Ambassade du Danemark, l’Ambassade de la France, l’Union européenne et le bureau de la coopération suisse. Toutes ces institutions qui ont fait confiance à Diakonia l’accompagnent sur les plans technique et financier ; ce qui nous permet de mobiliser des ressources conséquentes pour la mise en œuvre de nos programmes au Burkina. C’est vrai que nous avons une capacité de mobilisation des ressources, depuis le siège à Stockholm jusqu’au Burkina, mais il faut aussi dire que les attentes sont énormes.

Lorsque nous prenons ne serait-ce que le PAPE, lequel programme a un budget pour la période 2015 à 2018 de 2. 5 milliards, nous avons l’impression que son budget est énorme. Mais lorsque nous prenons les attentes, les projets qui sont soumis (nous recevons en moyenne une vingtaine de dossiers d’appels à projet par jour), on se rend compte que ce n’est pas énorme. Je dois aussi préciser que l’accompagnement de Diakonia ne met pas en exergue l’accompagnement financier ; ce qui est important pour nous, c’est surtout l’accompagnement technique (accompagner l’organisation à identifier ses forces mais aussi ses faiblesses, à travailler à surmonter ces dernières et à saisir les opportunités du moment pour exécuter ses projets). Pour nous, ce qui est déterminant, ce qui est capital, c’est surtout l’accompagnement technique. Nous ne faisons pas de placement pour avoir des dividendes mais simplement un effort humain, matériel et financier pour que les femmes et les hommes vivent mieux.

Lefaso.net : Les ONG sont souvent considérées, à tort ou à raison, comme des trouble- fête, des antagonistes aux pouvoirs publics, quel commentaire faites-vous de cette opinion ?

Lucien Ouédraogo : Je suis tenté de dire que c’est une perception de la rue, pour la simple raison que si ces organisations ne sont pas en phase avec les lois de la République, elles vont cesser d’exister. C’est vrai que travailler à ce que les populations prennent conscience de leur rôle, de leur responsabilité et du poids qu’elles représentent ne peut pas plaire à un régime qui rame à contre-courant, un régime qui veut s’éterniser au pouvoir. Mais en même temps que je dois dire que ça ne leur plaît pas, ces autorités n’ont pas de moyens légaux pour arrêter les actions de ces ONG à partir du moment où il y a l’accord de siège qui, s’il n’est pas remis en cause, permet à l’ONG de continuer à mener ses actions. Donc, je pense qu’un pays qui accepte signer cet accord avec une ONG ne peut pas se plaindre officiellement des actions de celle-ci. Nous avons également des exemples où des ONG ont voulu aller à contre-courant du contrat et qui ont été rappelées à l’ordre. Tant que l’accord est toujours valide, les ONG sont autorisées à faire ce pour quoi elles sont créées.

J’ajoute pour dire que Diakonia utilise une stratégie du changement qui, au-delà de la sensibilisation, organisation, prône aussi le dialogue, lobbying, plaidoyer, influence politique et synergie pour infléchir les structures injustes qui génèrent l’oppression et la violence

Lefaso.net : Oui, mais officieusement subissez-vous des pressions … ?

Lucien Ouédraogo : C’est ce que nous disons effectivement. Officieusement, on peut ne pas être content du travail de ces ONG. Je prends un exemple : entre 2012 et 2014, l’une des actions phares du programme démocratie de Diakonia, c’était de travailler à la limitation du nombre de mandats, la non-modification de l’article 37 et le refus catégorique de la mise en place du Sénat. Nous avons travaillé à cela. Vous comprendrez avec moi que pour les autorités du moment, qui voulaient modifier la Constitution en passant par la mise en place du Sénat, ça ne pouvait pas plaire. Mais, elles n’avaient pas une base légale pour nous le faire savoir. Et, à partir du moment où ce qui se dit dans les chambres ne nous engage, nous continuons à faire notre travail, pour autant que nous sommes en phase avec les lois de la République.

Lefaso.net : Les OSC n’ont pas bonne opinion depuis un certain moment et l’on pense que des organisations comme la vôtre ont contribué à leur désintégration à travers des financements massifs, que proposez-vous pour assainir le milieu ?

Lucien Ouédraogo : Je ne suis pas d’avis avec vous. Pourquoi je dis cela ? C’est une évidence que la société civile au Burkina gagnerait à être mieux structurée, mieux organisée ; c’est une évidence que nous ne nions pas. Et justement, dans le cadre de ce PAPE, et au titre des actions post-élections, nous entendons travailler à une meilleure structuration de la société civile ; nous ne contestons pas cela. Mais, nous contestons l’idée selon laquelle, ce sont les financements, massifs, de Diakonia qui créent cette zizanie.

Lefaso.net : Diakonia n’est pas visée principalement, on parle d’organisations qui soutiennent les OSC !

Lucien Ouédraogo : Je suis tout à fait d’accord mais à ce stade, je préfère parler de Diakonia parce qu’il me sera difficile de parler d’ONG dont je ne maîtrise pas les mécanismes de financement et les véritables intentions. Il faut travailler à une meilleure organisation des OSC parce qu’on constate que les organisations se créent et s’adaptent au gré des financements : lorsqu‘il y a un financement sur la démocratie, on a tendance à voir que toutes les organisations deviennent démocratie, lorsqu’on a des financements sur le VIH/SIDA, on a tendance à voir que toutes les organisations deviennent spécialistes de ce domaine. Il faut donc travailler à assainir cela pour plus d’efficacité dans les interventions. Et sur la question des financements, nous, nous procédons par appel à propositions.

Ça veut dire que lorsque nous lançons le programme, nous procédons par des appels (par voie de presse) et les organisations qui sont intéressées postulent. Nous faisons ensuite un travail d’appréciation, d’examen et de sélection des organisations à même de contribuer à l’atteinte des objectifs. Sur cette base, nous identifions les organisations qui nous semblent crédibles, sérieuses et nous apportons les contributions nécessaires pour produire des effets à court terme, des résultats à moyen terme et un impact à long terme. Et nous estimons que ces financements vont aux actions pour lesquelles le projet est retenu et en fin d’exercice, des audits sont faits. Si ces financements n’ont pas été bien utilisés, il va de soi que ces organisations auront à restituer les Fonds. Je suis même convaincu que notre financement n’est pas de nature à créer de la zizanie au sein des OSC. Au contraire, des organisations dites de société qui auraient souhaité être dans notre portefeuille mais qui, pour une raison ou pour une autre, n’y sont pas, estiment que nous privilégions certaines organisations au détriment d’autres. Pourtant, tout se fait avec la plus grande transparence possible.

Lefaso.net : Quels sont les critères sur lesquels vous vous appuyez pour faire le choix ?

Lucien Ouédraogo : Lorsque nous lançons un programme, nous recrutons des partenaires de mise en œuvre, sur la base de critères. Les plus essentiels sont la reconnaissance juridique. Nous-mêmes, en tant qu’organisation légale, qui obéit aux lois et règlements du pays, nous ne pouvons pas travailler avec des organisations qui n’ont pas cette reconnaissance juridique. Nous ne pouvons pas non plus travailler avec des individus ; quelle que soit la pertinence du projet, s’il est porté par un individu, nous ne pouvons pas l’accompagner. Au-delà de cette reconnaissance d’existence juridique, nous avons également d’autres critères d’appréciation tels que la pertinence du projet, la capacité de l’organisation à porter le projet. Que faut-il entendre par pertinence du projet ?

Le programme fixe des objectifs à atteindre et des résultats. Lorsque votre projet ne contribue pas à l’atteinte des objectifs du programme, cela va de soi que nous ne pouvons pas vous prendre ; parce que nous ne donnons pas l’argent pour que l’organisation fasse le travail qu’elle veut, nous l’accompagnons techniquement et financièrement pour l’atteinte des résultats du programme. Il faut alors que l’organisation fasse preuve de la pertinence de son projet. Qu’elle fasse également preuve de sa capacité à exécuter un projet, à travers ses ressources humaines (vous conviendrez avec moi que nous ne pouvons pas donner une subvention de 100 millions à une organisation qui tourne autour d’une seule personne, qui est à la fois le chargé de programme, le comptable, etc.).

Nous ne pouvons pas nous permettre de travailler avec des organisations qui n’ont pas de comptabilité et qui gèrent ou qui ont géré les précédents financements comme elles l’entendent. Elles doivent savoir que l’argent qu’elles reçoivent viennent de quelque part ; c’est important de le noter parce qu’une certaine mentalité laisse croire que quand on parle de projet, c’est de l’argent facile, non. C’est le contribuable suédois par exemple, qui paie les taxes et impôts sur la base desquels les fonds sont mobilisés et Diakonia postule. C’est sur la base de la mobilisation des ressources au niveau des ambassades que nous travaillons. Donc, ce n’est pas de l’argent gratuit et le contribuable qui a donné son argent pour des actions de développement s’attend à voir les résultats de son argent. Diakonia est responsable de cela et doit rendre compte afin que ceux qui donnent de leur argent voient de façon concrète et visible où est allé leur argent. Donc nous devons nous assurer que les organisations qui reçoivent la subvention travaillent avec la plus grande rigueur. Si ces critères sont remplis, vous pouvez bénéficier de l’accompagnement qui a, en moyenne, une durée de trois à cinq ans.

Ce que je dois également dire, c’est que certaines organisations remplissent le critère de reconnaissance juridique et justifient de leur capacité à exécuter le projet mais présentent des actions ponctuelles ; par exemple, toute la durée du projet c’est un mois. Nous estimons qu’avec une telle durée, nous ne pouvons pas changer significativement les choses. C’est pour cela que nous préférons un partenariat à moyen ou à long termes (trois ans pour permettre à l’organisation de mener des actions de mobilisation, de conscientisation ; au bout de la quatrième année, qu’on voit les résultats de ce travail et à la cinquième année, qu’on constate l’impact, le changement induit). Mais, si l’action est ponctuelle, si elle a une durée limitée, il sera difficile pour Diakonia de l’accompagner.

Dans tous les cas, nos appels à proposition sont ouverts par voie de presse et toutes les organisations peuvent postuler. Et nous saluons à titre exceptionnel, les OSC qui prennent le soin de venir vers Diakonia pour s’informer sur les mécanismes de financement. C’est facile de s’asseoir dans son bureau et de critiquer les mécanismes de financement qu’on ne comprend pas. Tous ceux qui sont venus vers Diakonia ont compris comment nous finançons, pourquoi ils ne peuvent pas avoir nos financements. Il faut aussi dire que c’est très compétitif, parce que pour un appel pour recruter cinq organisations, on peut se retrouver avec 1000 dossiers à examiner. Nous lançons donc un appel à tous ceux-là qui ont un projet pertinent, qui peut contribuer à améliorer les conditions de vie des populations, de venir et de s’imprégner des conditions pour avoir le partenariat. Cela a le mérite de permettre à ces organisations de savoir et de comprendre par exemple à quel moment nous lançons les appels à projets, de savoir les conditions requises et de se préparer en conséquence ; parce qu’il ne suffit pas de se lever à la dernière minute pour bâcler un dossier venir déposer et espérer avoir un financement.

Après avoir dit tout cela, je tiens également à faire une précision : le principe est que nos appels à proposition de projets sont ouverts ; d’aucuns me diront qu’ils n’ont pas vu d’appels à projets dans le cadre des élections, ce qui est vrai. Il y a une explication qui est que nous étions dans un contexte où ce sont des Ambassades, des institutions qui décident d’accompagner l’effort de Diakonia dans le sens du processus électoral. Et ce projet assez atypique, nous avons décidé de travailler déjà avec les organisations qui sont dans le portefeuille et qui ont fait leurs preuves en matière de processus électoral. Donc, il fallait aller vite et bien et nous avons identifié parmi les partenaires qui sont déjà dans le portefeuille. Nous avons également sélectionné les organisations sur la base des dossiers de projet que les Ambassades nous ont transmis ; donc nous avons fait la sélection parmi ces dossiers et c’est sur cette base que nous avons retenu les organisations parties prenantes au processus électoral.

Lefaso.net : Depuis l’insurrection populaire, on note une véritable traite des OSC avec parfois un ton et une posture jugés très arrogants et excessifs, faut-il craindre avec une certaine opinion une menace à la démocratie ?

Lucien Ouédraogo : D’abord, je dois dire qu’il y a une loi qui régit la création de ces OSC et pour peu qu’elles remplissent les conditions de création, elles bénéficient de la reconnaissance juridique. Nous voyons aussi dans cette profusion d’OSC, une manifestation de la liberté d’expression (les OSC se créèrent librement, pour peu qu’elles n’aillent pas à l’encontre des lois et règlements). C’est vrai que nous assistons parfois à des sorties qui peuvent laisser à désirer de la part de certaines OSC et c’est pour cela que nous disons et insistons sur la nécessité de réorganiser la société civile afin qu’elle intègre définitivement le fait que son rôle est celui de veille, elle ne doit pas se substituer aux partis politiques. Elle ne doit pas être créée pour servir un quelconque parti politique. Si nous arrivons, tous les acteurs, à travailler à assainir ce milieu, je crois que nous pourrons faire face à ces menaces que vous évoquez. Mais nous restons convaincus que les OSC, en se créant, se créent pour servir le peuple ; c’est notre conviction. Et nous restons convaincus que pour faire ce travail, il faut que les OSC s’expriment librement. C’est vrai qu’il ne faut pas non plus que cette liberté d’expression bascule dans une sorte d’anarchie où on dénigre les autres, où on croit qu’on est seul à faire de travail d’interpellation, de développement, de changement… ; il faut que les choses soient claires à ce niveau et que les OSC comprennent qu’elles ont un rôle de veille, d’éducation citoyenne et qu’elles doivent travailler en synergie. Elles ne doivent pas se faire concurrence, travailler à tuer les autres OSC. Seul, on ne pourra pas travailler à relever les défis énormes du Burkina.

Lefaso.net : Que vous inspire l’avenir du Burkina ?

Lucien Ouédraogo : Les récents événements (coup d’Etat du 16 septembre, ndlr) laissent penser que le peuple burkinabè a définitivement pris son destin en main. Et que plus jamais, personne ne va décider à sa place. Donc, nous pouvons dire que l’espoir est permis et nous espérons qu’après ces élections, les autorités qui viendront ne vont pas perdre de vue qu’on ne peut plus faire ce qu’on veut dans ce pays et que c’est ce que la population veut qui doit constituer la priorité. Diakonia va continuer à accompagner le processus, à appuyer aussi bien les OSC que les autres acteurs pour les actions concertées de développement pour qu’ensemble, nous travaillions à faire en sorte que les femmes et les hommes vivent dignement à l’abri de l’injustice, de l’oppression et de la violence.

Lefaso.net : Une semaine après l’ouverture officielle de la campagne électorale, quelle appréciation faites-vous de son déroulement et quel peut être votre message à l’endroit des acteurs ?

Lucien Ouédraogo : Pour la campagne électorale, elle se tient et c’est déjà essentiel. Tous les acteurs importants ont lancé des appels aux valeurs et au respect des codes de conduite. Il y a certes quelques excès à recadrer et surtout un devoir de vigilance commune afin que cette campagne se déroule dans le strict respect de la loi en la matière. Je voudrais aussi noter que certains candidats, sur le terrain, oublient leur projet de société pour se livrer à des promesses sensationnelles, dont l’exécution reste du domaine de l’imaginaire. D’ailleurs, Diakonia lancera après les élections un projet dénommé « PRESIMETRE » qui est un outil de suivi et d’évaluation du programme et des promesses de campagne du président élu. Le président sera donc évalué directement par la population sur la base de ses engagements.

Je voudrais également exhorter les jeunes et les femmes, détenteurs de la carte d’électeur, à aller voter parce que les choses ont changé et le jeu est ouvert. Il ne suffit pas de descendre dans la rue, de gesticuler et ne pas aller voter. C’est important de faire usage de ce droit de vote pour la désignation des dirigeants de ce pays. A toutes les populations, nous les invitons à avoir un esprit de paix. Les élections passent mais nous sommes appelés à vivre, à rester ensemble. Nous devons avoir cet esprit que les élections ne sont qu’une compétition, un jeu et que nous, nous restons au-delà des élections. Eviter tout comportement de nature à développer une certaine violence. Diffuser des messages de paix et là, nous interpellons également les leaders religieux et coutumiers à jouer leur partition (puisque ce sont des autorités qui sont écoutées) par des messages de paix auprès de leurs communautés.

Entretien réalisé par Oumar L. OUEDRAOGO
Lefaso.net

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