Quelles solutions pour mettre fin à la spirale de déficit électrique au Burkina Faso ?

vendredi 26 juin 2015 à 19h47min

Le Burkina Faso est confronté ces dernières années à un déficit de la fourniture d’électricité par rapport à la demande. La situation s’est beaucoup plus détériorée courant mai 2015 pour cause de rupture de combustible et de réduction de la fourniture par la partie ivoirienne. Dans cet écrit, je n’ai pas la prétention de faire une analyse complète des raisons de ce déficit, ne disposant pas de tous les éléments. Je mettrai plutôt l’accent sur l’aspect technique et des propositions de solutions pouvant contribuer à réduire la peine du peuple burkinabè. Étant convaincu qu’il ne peut avoir de développement sans électricité en quantité et à moindre coût.

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Les raisons techniques de ce déficit :
A l’analyse des différents investissements ces dernières années à la nationale d’électricité du Burkina, on comprend qu’un choix a été opéré pour répondre au besoin de croissance de la demande en électricité. C’est ainsi que la population burkinabè a été témoin du projet d’interconnexion Côte d’Ivoire – Burkina-Faso. Ce projet qui a vu sa mise sous tension en décembre 2009 dans la ville de Ouagadougou, devrait fournir une puissance de 86 mégawatts selon les études. Dans cette optique, SONABEL avait à un certain moment mis certaines de ces centrales en réserve froide (en bon état mais ne fonctionne pas), du fait du surplus d’énergie reçu par l’interconnexion (la ville de Bobo Dioulasso). Cette fourniture des 86 mégawatts a été beaucoup troublée par des évènements tels que la crise en Côte d’Ivoire, des pannes récurrentes sur la ligne, le manque d’investissement de production chez la partie ivoirienne. La ligne de nos jours fournis moins de 25% de sa prévision, alors qu’elle a fait l’objet d’un financement de49 milliards de francs CFA (104.666.000 dollars) par l’AFD, le crédit mixte danois, la BEI, le fonds nordique NDF, la Banque Mondiale, l’État burkinabè et la SONABEL (source club ERD). Qui dit financement pense au remboursement des créances. Pendant que la ligne n’est pas productive, il faut trouver des ressources financières pour son remboursement, en plus d’assurer le fonctionnement des groupes thermiques (combustible, entretien etc.) et en installer d’autres. Ce déficit financier devient crucial dans les conditions actuelles où la SONABEL ne dispose pas d’assez de kilowattheures pour vendre.

La situation actuelle nous conduit à trois questions :
Est-ce un mauvais choix stratégique ?
Est-ce une erreur d’étude de ce projet d’interconnexion ?
Est-ce un non-respect du contrat de fourniture d’électricité de la partie ivoirienne ?
Pour répondre à ces questions, la connaissance des documents techniques est nécessaire pour une analyse approfondie, à défaut je vous propose les hypothèses suivantes :
Le Contrat de fourniture : A mon, avis ce document devrait faire l’objet d’analyse et d’accord prioritaire avant toute décision de construction de la ligne d’interconnexion Côte d’Ivoire –Burkina Faso. Elle devrait en outre contenir le tarif de vente de l’énergie dès la mise sous tension de la ligne, les prévisions de variation de ces tarifs au fil des années, et des contraintes financières de part et d’autre en cas de non-respect du contrat de fourniture. Pour la partie ivoirienne, subir les pertes financières en cas de non fourniture de la puissance minimale permettant de rentabiliser la ligne. Le Burkina, devrait également être soumis à des contraintes en situation de consommation en dessous d’un minimum.
Les études techniques : Pour la construction, les études de rentabilité devraient prendre en compte les dispositions prises par la partie ivoirienne pour renforcer ces équipements de production au fil des ans. Ces investissements de production dans la partie ivoirienne devraient prendre en compte l’évolution de ces propres besoins en énergie et celle du Burkina de sorte à respecter les obligations contractuelles. Je passe sous silence le dimensionnement de la ligne ne disposant pas d’éléments techniques pour apprécier. Une chose est certaine, les pannes sont récurrentes pour une ligne portant l’espoir de tout un pays.
Vue l’importance de cette ligne, je pense qu’elle devrait être à deux ternes (deux lignes parallèles), de sorte à assurer une fourniture permanente de l’énergie en cas de panne sur une des lignes en changeant simplement de circuit.
Le choix stratégique : si la partie ivoirienne respectait son engagement, ce choix ne serait pas remis en cause. La question « Quel moyen devrait-on utiliser pour assurer la fourniture en quantité et qualité suffisante aux consommateurs en cas de non-respect prolongé du contrat de fourniture par la partie ivoirienne ? » devrait trouver de réponse au moment du choix stratégique. Mais hélas, on compte sur les humeurs de la partie ivoirienne.
Les enseignements de cette première interconnexion devraient nous servir à mieux bâtir les autres interconnexions à venir. Une ligne d’interconnexion n’est utile que lorsqu’elle fournit son énergie électrique escomptée.
Analyse des mesures correctives proposées par le gouvernement
Face au déficit persistant, le ministre des mines et de l’énergie a annoncé des mesures parmi lesquelles certaines nécessitent des analyses :
Le recrutement d’un producteur indépendant d’électricité pour la construction d’une centrale thermique de 100 Mégawatts à Ouagadougou :
Une analyse peu approfondie permet de voir que le recrutement du producteur indépendant permettra d’injecter plus de Mégawatts sur le réseau SONABEL. Mais à quel prix ce producteur vendra son énergie à la SONABEL à court, moyen et long terme. Pour le même type de production (thermique) SONABEL dit déjà vendre à perte. Par quel miracle ce producteur pourra avoir un coût de production attractif.
Sachez également qu’il s’agit d’un investisseur qui vient donc pour rentabiliser son investissement. Il ne vendra donc pas à perte comme une société d’état.
Le principe de recrutement de producteur va engendrer des obligations entre SONABEL et ce producteur. Ces obligations seront entre autres :
La garantie d’achat d’une quantité minimale d’énergie par la SONABEL ;
Un prix d’achat minimum du kilowattheure ;
Certaines exonérations souvent accordées par l’état pour ces types d’activités.
Cette solution de raccourcis vue dans une situation de déficit semble être la meilleure, mais à long terme elle aura comme effet :
L’obligation d’achat de l’énergie par la SONABEL chez ce producteur privé, même si le prix n’est pas compétitif. Ma vision à long terme est qu’à la fin de certains projets d’interconnexion et des centrales solaires, le prix du kilowattheure devrait connaitre une baisse. Alors que la tendance de la production thermique est à la hausse. Le producteur privé sera donc un boulet que SONABEL trainera sans fin qui dégradera considérablement sa santé financière. L’expérience de certaines sociétés d’électricité telle que Hydro- Québec (La nationale d’électricité du Québec- Canada) dans le recrutement des producteurs privés a eu pour effet l’augmentation du prix du kilowattheure chez le consommateur. Le prix de vente du kilowattheure de ces privés étant largement au-dessus du coût de production de la société d’électricité. Mais du fait des obligations de recrutement de producteur privé, Hydro Québec est obligée de racheter ces kilowattheures même si elle produit à moindre coût par apport au privé et en quantité suffisante.
Cette solution semble créer plus de problèmes à long terme qu’elle n’en résolve si des balises ne sont pas prises.

La construction des centrales solaires
Le pays dispose d’un « important gisement solaire », la projection à court terme de la construction de plusieurs centrales photovoltaïques est louable.
Mais ces premiers projets doivent être des cas d’école en matière de construction et de maintenance de ces centrales. Pour ce faire, le gouvernement doit éviter les projets clé à main. Une équipe pluridisciplinaire pourrait être mise en place, qui prendra part aux travaux d’installation et de maintenance de ces centrales solaires. L’objectif étant de permettre aux techniciens de la SONABEL de s’approprier de cette nouvelle technologie pour prendre la relève dans la construction des autres centrales à venir. Eviter surtout d’impliquer seulement les techniciens à la fin des travaux rien que pour la maintenance. Le challenge de cette équipe est d’être autonome dans le dimensionnement, l’installation et la maintenance des centrales solaires après la mise en marche de la première centrale au Burkina. Il y a donc lieu de miser sur le transfert de compétences.
Un point très important qui n’a pas fait l’objet de mesures par le gouvernement est l’amélioration de la trésorerie de la SONABEL.

Proposition de solutions à la crise de l’énergie électrique

A court terme les solutions applicables pourraient être :

 L’amélioration de la trésorerie de la SONABEL. Cette amélioration passe par des mesures fortes devant permettre à la SONABEL de :
- recouvrer ses créances auprès des administrations publiques, des collectivités locales et mêmes de certains particuliers ;
- rentrer en possession des montants de subvention d’équilibre de près 46 7000 00 000 de francs CFA détenu par l’Etat (selon la déclaration des syndicats de la SONABEL du 6 mai dans Lefaso.net).

 Le partage des surplus d’énergies des particuliers :
Dans les grands centres (Ouagadougou, Bobo Dioulasso, Koudougou, etc.), certains clients particuliers (les hôtels, les grandes institutions, les banques etc.) de la nationale d’électricité disposent souvent soit de mini centrale ou des groupes électrogènes de secours. La majeure partie de ces groupes secours fonctionnent largement en dessous de leur puissance nominale. Ce qui augmente leur consommation en combustible et provoque l’usure prématurée des pièces mécaniques.
L’idée consiste à utiliser le surplus de production d’énergie chez ces derniers pour alimenter leurs voisins en passant par les conducteurs du réseau de la nationale d’électricité. La mise en œuvre va nécessiter par endroit quelques liaisons électriques à réaliser entre le groupe et le réseau SONABEL. Les conditions d’achat de l’énergie et la fourniture du groupe en combustible pourront faire l’objet d’accord.

 L’exploitation des surplus d’énergies sur les sites miniers :
Avec le boum minier, les sociétés minières pourraient être sollicitées pour livrer le surplus de leur énergie aux consommateurs avoisinant par la construction des lignes de connexion. Dans le même élan un partenariat pourrait être mis en place entre ces compagnies et l’État pour renforcer leurs centrales thermiques afin de revendre le surplus d’énergie à SONABEL. Ces sociétés étant déjà bénéficiaires de certaines exonérations de l’État.

 L’incitation à l’installation de centrale solaire dans les résidences
Dans le cadre de la promotion de l’énergie solaire, un programme peut être mis en place. Ce programme consistera à permettre à celui qui le désire, d’avoir des installations solaires à domicile préfinancées avec une contribution financière du bénéficiaire. Le remboursement pouvant se faire par ces derniers avec l’économie des factures d’électricité de SONABEL engendré. Une bonne étude de faisabilité et de réussite est nécessaire pour assurer le succès de ce programme. L’objectif à long terme de ce programme étant de s’auto financer.

Des solutions à moyen et long terme :

Repenser la production électrique
La réduction sans cesse des ressources fossiles (pétrole) et la fluctuation permanente de son coût entrainent une révolution énergétique au Nord comme au Sud. Le secteur électrique n’est pas en marge. Le socle de production d’électricité du Burkina Faso a longtemps et toujours été constitué en grande partie par des centrales thermiques qui sont soumises fortement aux fluctuations du prix du pétrole sur le marché international. Si cette technique de production d’électricité était de par le passé rentable, force est de reconnaitre que la production thermique est à bout de souffle à cause du coût élevé et beaucoup fluctuant du pétrole. Même si les équipements d’installation sont beaucoup moins chers et avec une mise en œuvre rapide. En effet, le coût du combustible représente une grande proportion dans le coût global de production de l’électricité. Ce coût est l’un des éléments à couvrir par les tarifs de vente d’électricité. Son coût très élevé et surtout fluctuant ne permet pas aux sociétés d’électricité une fixation du prix de vente de l’électricité stable si elles veulent s’assurer une bonne santé financière pour leur survie. Cette instabilité du coût de vente de l’électricité ne favorise pas un climat serein pour l’économie, surtout les industriels.
Il est donc impérieux et urgent de repenser la production d’électricité au Burkina Faso. Des sources d’énergie disponibles pour la production d’électricité, les énergies renouvelables viennent en bonnes places.
Elles sont présentes partout, inépuisables grâce aux cycles naturels. Mais elles sont aussi diffuses et pour la plupart irrégulières. La première de ces énergies est le negawatt (ou économie d’énergie). Il est en effet primordial de rappeler que l’énergie la moins polluante est celle que l’on ne consomme pas. Par conséquent, il faut avant tout apprendre à utiliser l’énergie de façon rationnelle (repenser nos modes de consommations et utiliser des appareils efficients). De toutes ces énergies renouvelables, celle qui est abondante pour le Burkina Faso est le solaire. Deux technologies qui permettent d’utiliser le soleil pour la production de l’électricité ont fait leur preuve dans le monde :
- le solaire photovoltaïque qui transforme directement la lumière du soleil en électricité par des panneaux photovoltaïques, sans pièces tournantes et sans bruit (communément appelé panneaux solaires). Le rendement de cette technologie varie selon les types de composants des panneaux.
- les solaires thermodynamiques qui recouvrent l’ensemble des techniques visant à transformer l’énergie rayonnée par le soleil en chaleur à température élevée, puis à convertir cette chaleur en énergie mécanique et électrique au moyen d’un cycle thermodynamique moteur couplé à une génératrice électrique. Cette dernière technologie présente un rendement meilleur.
L’argument des coûts élevés d’investissement dans le solaire avancé par certains ne doit pas être un motif pour ne pas s’orienter vers cette source d’énergie, si le Burkina Faso ambitionne être au rendez de l’indépendance électrique. Le coût du matériel de cette technologie a une tendance à la baisse avec l’évolution accélérée de la recherche scientifique. Le solaire est donc la source d’énergie pour sortir SONABEL de cette spirale de déficit en électricité.
Pour une résolution de la crise de l’énergie électrique, le Burkina Faso a besoin de projets bâtis pour la génération future et non des solutions ponctuelles. Pour ce faire, une révolution de production d’électricité devrait être opérée. Les élans existants actuels vers l’énergie solaires sont très insuffisants pour cette révolution. Il faudra un engagement fort. Cette révolution doit être affrontée dans toutes ses dimensions : techniques, économiques, écologiques, culturelles et sociales. Elle ne pourra aboutir sans un engagement de l’ensemble des acteurs (la nationale d’électricité, les consommateurs, les autorités politiques etc.) avec des réformes profondes à toutes les échelles. Une réorientation de la politique de production d’électricité sera vouée à l’échec sans modifications radicales des choix stratégiques en matière de production d’électricité au Burkina, sans transformations profondes des comportements, donc des systèmes éducatifs.

Alidou KOUTOU
M.Sc.A. Génie Électrique
Doctorant Génie-Électrique
Membre de la Conférence Internationale des Grands Réseaux Électriques
(CIGRÉ)

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