Le séjour très politique de Maître Sankara en France

samedi 20 juin 2015 à 00h23min

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Le séjour très politique de Maître Sankara en France

Arrivé en France le 11 juin à l’invitation de la diaspora burkinabè et africaine sankariste, Maître Bénéwendé Stanislas Sankara n’a pas chômé, enchainant rendez-vous avec des hommes politiques français, interviews dans les médias et des réunions publiques en province et à Paris. Le 13 juin, il a participé à Montpellier, dans une rue qui porte le nom du leader de la révolution, à une manifestation organisée par le « Comité international Justice pour Sankara » de Montpellier, en présence de Mariam Sankara.

Deux jours plus tard, il a débattu dans la soirée, Place du Colonel Fabien à Paris, siège du Parti communiste français, durant près de deux heures, avec un public cosmopolite sur la situation post-insurrectionnelle, la conduite de la Transition et les chances des Sankaristes aux prochaines échéances du 11 octobre prochain. « Je m’attendais à rencontrer des compatriotes sankaristes et au final je me suis retrouvé devant un public international, avide de débat sur ce qui se passe au Burkina », nous a t-il confié, se disant « satisfait du niveau des échanges et du respect que les uns ont des opinions des autres, ce qui n’est pas toujours le cas chez nous ».

Dans la matinée du 16 juin, il a co-animé avec Germaine Pitroipa, la représentante de l’Unir/Ps en France, une conférence devant un parterre de journalistes qui s’intéressent à l’actualité africaine. Mariam Sankara, qui était annoncée, n’est finalement pas venue pour, parait-il, « des raisons de sécurité ». Ce face à face avec la presse a été l’occasion pour celui qui est l’avocat de la famille Sankara et aussi candidat à l’élection présidentielle d’octobre prochain de développer deux sujets : la plainte de la veuve et les enfants de Thomas Sankara pour « assassinat et faux en écriture administrative » déposée en 1997 auprès des instances judiciaires burkinabè, et la prochaine présidentielle à laquelle il sera pour la troisième fois, sur la ligne de départ.

Sur le dossier judiciaire, il a rappelé que le combat qu’il mène avec le soutien du réseau « Justice pour Sankara, justice pour l’Afrique » pour que justice soit rendue au président Thomas Sankara se heurtait à l’immobilisme et à l’absence de volonté du pouvoir en place. « Nous avions à faire avec des magistrats de service qui ne pouvaient pas rendre la justice », a- t- il déclaré. Avec l’insurrection populaire de fin octobre 2014 et la mise en place d’un gouvernement de Transition, les choses ont brusquement changé. Un juge militaire a été désigné, lequel a déjà procédé à des auditions dont Mariam Sankara, et les restes présumés du président du Conseil national de la révolution (CNR) et ceux de douze de ses compagnons, tués le 15 octobre 1987 et enterrés au cimetière de Dagnoën ont été exhumés le 26 mai dernier. L’espoir de voir enfin la procédure aller jusqu’à son terme et aboutir à un procès est désormais permis.

Sur l’insurrection populaire et l’élection présidentielle, Maitre Sankara et Germaine Pitroipa se sont longuement attardés sur le processus qui a débouché à la démission de Blaise Compaoré, la gestion de la période de transition et les exigences auxquelles le futur gouvernement ne pourra se dérober. « J’ai confiance en la jeunesse burkinabè qui ne se laissera pas faire parce qu’elle a prouvé qu’elle pouvait être patiente mais qu’elle pouvait aussi prendre en main son destin quand on dépasse les limites », analyse Germaine Pitroipa. Pour Maitre Sankara, l’insurrection populaire qui a été portée par des jeunes, doit trouver son achèvement dans les bureaux de vote, « sinon elle n’aura servi à rien ». Une mise en garde qu’il adresse aux citoyens qui espèrent un véritable changement de gouvernance au Burkina, au moment où l’ancienne majorité se réorganise et croit dur comme fer, pouvoir à nouveau jouer les premiers rôles à l’issue des élections.

Candidat des Sankaristes à l’élection présidentielle, il estime avoir toutes les chances de s’installer à Kosyam même s’il ne bénéficiera pas du soutien de tous ceux qui se réclament de Thomas Sankara. Boukari Kaboré dit le Lion a boycotté la Convention des Sankaristes mi-mai, et Jean-Baptiste Natama, qui avait rejoint quelques semaines plus tôt le Front sankaristes dans l’espoir d’être désigné, s’est déclaré candidat. Et pour ne rien arranger, le Front des forces sociales (FFS) du regretté Norbert Tiendrebéogo ne soutient plus la candidature de Maître Sankara. Des épiphénomènes qui n’entament en rien sa sérénité. « Nous avons appris depuis longtemps que l’unité ne se décrète pas, et dans le passé, beaucoup de partis qui se réclamaient de Thomas Sankara étaient en réalité des créations du régime en place », révèle t-il.

Peut-on s’attendre à l’extradition de Blaise Compaoré pour être jugé au Burkina, sachant que pour le président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire, Guillaume Soro, « tant que Ouattara sera président, Blaise Compaoré pourra rester en Côte d’Ivoire comme il le voudra ? », a demandé un confrère. « Blaise Compaoré s’est réfugié dans sa belle famille et au regard de la loi ivoirienne, je crois qu’il peut se prévaloir de la nationalité ivoirienne. Si tel est le cas, nous disons que les Ivoiriens peuvent le garder définitivement. Mais s’il se prévaut de la nationalité burkinabè, rien n’interdit qu’il soit extradé si un juge en fait la demande ; tôt ou tard, il sera rattrapé par l’histoire », a répondu Maitre Sankara.

Sur le code électoral qui fait polémique, Germaine Pitroipa est implacable : « La loi n’exclut personne et on ne peut pas enlever aux Burkinabè le droit de rendre inéligibles les responsables du régime déchu ». Elle rappelle qu’au lendemain de la seconde guerre mondiale, les partisans du maréchal Pétain avaient été déchus de leurs droits en France. Sur ce point, le patron de l’Union pour la renaissance/ Parti sankariste (Unir/Ps) s’est montré inquiet quant aux conséquences qu’une certaine lecture du code peut engendrer. « Cette loi peut être une bombe à retardement et il est dangereux de dire aux populations que c’est une loi qui exclut », s’est- il insurgé, alors que « seuls ceux qui ont accompagné Blaise Compaoré dans son projet de modification de l’article 37 de la constitution sont frappés d’inéligibilité ».

Dans l’après-midi, Maitre Sankara, Mariam Sankara et les membres du réseau « Justice pour sankara, justice pour l’Afrique » avaient rendez-vous avec les députés du groupe parlementaire du Front de gauche et des Ecologistes.

Aux environs de 14 heures, Mariam Sankara, Germaine Pitroipa et Maitre Sankara arrivent devant l’Assemblée nationale française. Ils sont accueillis par une dizaine de soutiens dont Bruno Jaffré, auteur d’une biographie de Thomas Sankara et très actif dans la mobilisation de l’opinion sur le dossier Sankara, Patrice Taraoré, le représentant en France du Bali citoyen ; des membres du Parti communiste français et des militants contempteurs de la Françafrique.

Quelques minutes après, arrive la députée écologiste et ancienne ministre du Logement et de l’égalité des territoires, Cécile Duflot. Chaudes poignées de mains avec Mariam Sankara, habillée dans un majestueux costume Faso Dan Fani. « Nous sommes heureux de vous recevoir ici à l’Assemblée nationale française parce que nous sommes solidaires du combat que vous menez », lance la députée. Le groupe est rejoint par le président du groupe parlementaire « Front de gauche », le député communiste André Chassaigne, un homme à la moustache abondante et au gabarit très au dessus de la moyenne.

Après quelques formalités d’ordre sécuritaire, nous voici dans les locaux de l’Assemblée nationale. Le député souhaite la bienvenue à Mariam Sankara et ses soutiens et lui donne la parole. « C’est un honneur pour moi d’être reçue ici à l’Assemblée nationale française dans le cadre de l’amitié de nos deux peuples et dans notre attachement commun aux libertés et au respect de la vie humaine. Merci pour votre engagement à vouloir situer les responsabilités dans l’assassinat du président Thomas Sankara, car parmi les complicités qu’on évoque dans cette affaire, le nom de la France est souvent cité et il serait bien qu’on sache ce qui s’est réellement passé », lance la veuve de Thomas Sankara.

Quant à Maître Sankara, il est « persuadé qu’ici, il y a des amis et des frères Français attachés aux droits de l’homme et à la liberté » et convaincu que « tant que la lumière sur l’assassinat de Thomas Sankara n’aura pas été faite, il restera pour l’Afrique, un goût d’amertume en ce sens que l’assassinat du leader de la Révolution démocratique et populaire (RDP) a été vécu comme un espoir assassiné ». Il rappelle que depuis 28 ans les Burkinabè n’ont pas baissé les bras, qu’il y a eu une sorte de résistance peut-être latente aussi bien dans la société civile que dans les partis politiques et qu’au final, les « Burkinabè ont dû assumer leur propre révolte ». Il a ensuite rappelé les péripéties que le dossier a connues depuis le dépôt de la plainte en 1997 jusqu’à l’exhumation des restes le 26 mai dernier en passant par le Comité de droits de l’homme de l’Onu. (http://www.lefaso.net/spip.php?article26901 du 16 mai 2008).

Demander à la France de faire la lumière sur son éventuelle implication dans cette affaire, est pour lui une occasion offerte au pays qui se réclame des droits de l’homme de ne « plus se laisser soupçonner de complicité d’assassinat dans un dossier comme celui de Thomas Sankara où son nom est régulièrement cité dans la presse et dans les livres ». Il ne désespère pas qu’à l’image de ce qui s’est passé en Belgique où la vérité a été dite sur la mort du premier ministre congolais Patrice Lumumba, 40 ans après les faits, la lumière soit faite sur l’implication de la France dans l’assassinat de Thomas Sankara, « un sujet que la France n’a pas envie d’évoquer pour des raisons politiques », croit savoir Cécile Duflot. « Thomas Sankara a été tué pour ses idées, pour ce qu’il représentait et pour la politique qu’il menait, c’est en cela que le dossier n’est pas une affaire de famille, mais une affaire politique qui intéresse toute l’Afrique », conclut Germaine Pitroipa.

Après deux demandes déposées en 2011 et en 2012 sans suite, cette nouvelle requête d’une trentaine de députés burkinabè a-t-elle des chances d’aboutir ? Rien n’est moins sûr. Techniquement la mise en place de cette commission pourrait encore prendre du temps. Le député André Chassaigne explique la procédure : « Chaque groupe a ce qu’on appelle le droit de tirage à commission d’enquête parlementaire, c’est-à-dire que nous pouvons proposer à l’Assemblée nationale, à partir d’une proposition de résolution, la mise en place d’une commission d’enquête. Cette commission ne peut pas être refusée sur le bureau du président de l’Assemblée nationale sauf s’il y a une enquête judiciaire en cours sur le même sujet. Malheureusement cette année, nous avions déjà demandé une commission d’enquête et on n’a plus de droit à tirage sur l’année 2015. L’autre possibilité qui reste est d’écrire au président de l’Assemblée nationale et demander qu’une commission d’enquête parlementaire soit mise en place à son initiative avec le soutien des présidents des groupes. J’ai adressé un courrier dans ce sens au président la semaine dernière et je vais le lui rappeler ».

Si la commission d’enquête devait voir le jour, ses membres auront à répondre aux questions suivantes : Pourquoi Thomas Sankara a t-il été assassiné ? Comment cet assassinat a t-il été rendu possible ? Quels rôles ont joué les dirigeants français de l’époque ? Quel rôle la DGSE (direction générale de la sécurité extérieure) a-t-elle joué ? Savait-elle ce qui se tramait et a laissé faire ?
Affaire à suivre

Joachim Vokouma
Lefaso.net (France)

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Vos commentaires

  • Le 20 juin 2015 à 06:39, par blandine
    En réponse à : Le séjour très politique de Maître Sankara en France

    Au lieu de se promener en France et faire des réunions qui ne rassemblent pas grand monde, Maitre ferait mieux de venir régler la question de l’éclatement de la coalition qui était sensée le soutenir.

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  • Le 20 juin 2015 à 06:56, par alpha
    En réponse à : Le séjour très politique de Maître Sankara en France

    Ce sont des histoires comme ca qui restent en travers de la gorge des Africains...

    Je veux dire par là qu’on attend que la vérité soit dite sur la mort de l’ancien président Thomas Sankara. Et cela officiellement. Cécile Duflot dit les choses à moitié. Je pense que ce ne sont pas des problèmes politiques, c’est plutot le manque de courage politique en France et dans certaines capitales Africaines aujourdhui pour dénoncer les faits que tout le monde connait.

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  • Le 20 juin 2015 à 12:23
    En réponse à : Le séjour très politique de Maître Sankara en France

    Tôt ou tard la vérité éclatera et justice sera rendue. Courage Maître Sankara ! Grâce à votre courage, vous avez êtes de ceux qui ont joué les premiers rôles déterminants dans l’insurrection populaire du 30 octobre 2014 ! Vous avez également des militants convaincus et courageux ! Tout le monde a en mémoire l’image d’un de vos militant qui a affronté les mains nus les militaires qui avaient reçu l’ordre de réprimer par tous les moyens l’insurrection populaire du 30 octobre 2014

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  • Le 20 juin 2015 à 13:32, par Gargo
    En réponse à : Le séjour très politique de Maître Sankara en France

    Je ne doute pas du bien fondé du séjour de Me SANKARA en France, mais je pense que pour l’heure l’urgence c’est de rechercher les moyens financiers nécessaires pour réussir la campagne présidentielle car une élection et surtout ces élections à venir demanderont beaucoup de moyens. Si on n’y prend garde ce sont les grands moyens dont disposent encore le CDP qui l’enverrons à nouveau à Kossyam

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  • Le 20 juin 2015 à 15:42, par sinsolgué
    En réponse à : Le séjour très politique de Maître Sankara en France

    Fier d’etre dans l’une des capitales de l’impéraliasme international, voilà le visage du SANKARISME. Au passage je valide Blandine !

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  • Le 20 juin 2015 à 17:13, par Faso
    En réponse à : Le séjour très politique de Maître Sankara en France

    Internaute N°1, tu sais, les burkinabè sont habitués à voir beaucoup de monde autour des hommes politiques. Non l’ex-régime vous a habitué croire que la politique c’est le rassemblement de beaucoup de monde. Oubliez cela car même avec une seule personne on peut arrivez à convaincre tout une population. si celui qui vous écoute vous crois alors sachez qu’il convaincra d’autres personne à vous croire. On a pas besoin de remplir tout une salle pour croire aux français l’importance du dossier Thomas Sankara. Les Français savent qui est déjà Thomas Sankara. C’est le pas qui compte. Maître Sankara sait qui sont déjà ces quelques personnalités qui sont déjà devant lui.Il n’a pas besoin de tout un quartier mobilisé pour se rendre à l’évidence que le dossier qu’il traite est pris au sérieux par la France. Si une seule personne (le président) représente toute la population, pourquoi ces quelques gens que vous voyez ne représentent pas toute une partie de la population française ? Voyez en Afrique, les gens ne comprennent pas la politique. Il suffit de faire venir un ou deux chanteurs sur la place du meeting et boom vous avez la population qui vous entoure et qui sorte de partout pour applaudir. certains sont curieux et d’autres aiment le show. C’est ça l’électorat ? affaire à suivre. soyez réalistes. Vive l’initiative de Maître Sankara pour que justice soit rendue au président de tous les présidents burkinabè que j’ai nommé Feu Isidore Thomas Sankara.

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  • Le 20 juin 2015 à 19:42, par kali11
    En réponse à : Le séjour très politique de Maître Sankara en France

    merci Vokouma pour ce CR a l endroit de Maitre Sankara resté toujours serein dans votre combat car tot ou tard le combat que vous mené va payer n en deplaise à tes détracteurs il ne peuvent rien pour empecher ce combat d aboutir la vie humaine est tellement sacrée que on ne peu tuer sans etre demasqué

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  • Le 20 juin 2015 à 21:23, par pioyipo
    En réponse à : Le séjour très politique de Maître Sankara en France

    Blandine, le combat se mène sur plusieurs fronts. L’éclatement dont vous faites cas n’est pas un et était prévisible c’est ce que Me SANKARA a compris l’union ne se décrète pas. Courage à ce grand homme que j’admire pour la constance.

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  • Le 20 juin 2015 à 23:42, par Somlare
    En réponse à : Le séjour très politique de Maître Sankara en France

    Ples politicians, on vous scouted,on vous regards, on fait seemblant de vous suivre mais attention, on n’est pas "mouton "au Faso.

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  • Le 21 juin 2015 à 15:35, par SomSom
    En réponse à : Le séjour très politique de Maître Sankara en France

    Maître, ne t’en fais pas. Le chemin sera encore plus difficile. Les obstacles seront encore nombreux. N’oublions pas que ceux qui étaient au CDP et qui ont euvrer à liquider le Sankarisme sont les mêmes au MPP. Ce sont les mêmes méthodes. Alors prends courage. Nous sommes avec toi pour un changement véritable avec le Peuple. La Patrie ou la mort, Nous vaincrons.

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