« S’il y a encore des blessés de l’insurrection qui ont des soucis médicaux, ils peuvent toujours venir », dixit Robert Sangaré

vendredi 1er mai 2015 à 01h47min

Il y a environ six mois, ils étaient au four et au moulin. Avec ses agents et le personnel médical, ils ont eu à gérer les conséquences humaines, avec maestria de l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre derniers. Des héros de la république, ils en ont reçu. Certains ont survécu, d’autres malheureusement ne sont plus de ce monde. Le directeur général de l’hôpital Yalgado Ouédraogo le dit pourtant la main sur le cœur, « Nous avons donné le maximum de nous- mêmes pour sauver le maximum de vies ». Héros ! Robert Bibia Sangaré et ses hommes méritent certainement le titre, même si par humilité le premier responsable de l’hôpital Yagado le trouve trop gros pour lui. « Je n’ai fait que mon devoir », clame-t-il. Environ six mois donc après les événements et avec l’objectivité du recul, Robert Sangaré revient sur ces moments qui ont connu un pic de température.

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« S’il y a encore des blessés de l’insurrection qui ont des soucis médicaux, ils peuvent toujours venir », dixit Robert Sangaré

Lefaso.net. : Comment se porte l’hôpital Yalgado Ouédraogo six mois après l’insurrection populaire que notre pays a connue ?

Robert B. Sangaré : Merci de nous permettre de revenir sur les conséquences de ce douloureux événement. Par la force des choses, l’hôpital Yalgado s’est trouvé au cœur de l’action pour pouvoir apporter sa contribution à la limitation des conséquences humaines de l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre. Ceci étant, avant toute chose, je voudrais naturellement m’incliner devant nos frères, sœurs et fils qui ont perdu leur vie au cours de ces événements, et souhaiter prompt rétablissement à ceux qui trainent encore les séquelles des blessures découlant de ces événements.
Comment l’hôpital Yalgado se porte bien après ces événements, j’allais dire que l’hôpital Yalgado se porte comme d’habitude. Il fonctionne normalement même si les événements des 30 et 31 octobre l’ont mis à rude épreuve. Nous avons eu effectivement à gérer globalement près de 200 blessés avec des blessures de gravités diverses. En termes de perte de vies humaines, nous avons enregistré 13 personnes pour ce qui nous a été signalé, et il y a sept corps que nous avons gérés ici pendant un mois et demi.
Pour revenir à l’enchainement des activités, je dirais que tout observateur averti savait qu’il risquait d’y avoir des échauffements. Et nous déjà on a anticipé en prenant des dispositions à même de faire face à toute éventualité. Vous savez, ce n’est pas la première fois que nous prenons des dispositions anticipatrices lorsque nous sentons qu’un événement est susceptible d’engendrer des blessés. Nous l’avons fait par exemple lorsque les étalons étaient qualifiés pour la finale, nous l’avons fait le jour de la finale, bref ! Lorsque nous estimons qu’un événement peut connaître des débordements, nous prenons des dispositions principalement au niveau des urgences traumatologiques. Dans la semaine on voyait déjà les choses venir et on s’était déjà préparé à toute éventualité. Si bien que la veille nous nous sommes concertés en réunion de direction et avons décidé que chaque directeur s’arrange pour être là très tôt le matin puisque nous imaginions qu’il pourrait y avoir des perturbations dans la circulation.
Ce jour- là, moi-même je suis arrivé vers 05 heures et demi, et vers 09 heures on a commencé à nous- excusez moi du terme- déverser les blessés, et on était tout de suite débordé. Surtout qu’avec les barricades certains agents n ‘étaient pas encore arrivés. C’est ainsi qu’en concertation avec mon chef de service communication nous avons lancé un appel sur les ondes de certaines radios privées FM pour demander à tout le corps médical et para médical de tout faire pour rejoindre l’hôpital d’autant que entre temps on a appris que l’Assemblée nationale a pris feu, la télévision,… et que les gens se dirigeaient vers Kosyam. On avait forcément de grandes inquiétudes quant à la réaction qui pourrait survenir parce qu’on ne marche pas sur une Présidence comme ça ! Du coup il fallait donc nous préparer. Déjà nous avons pris sur nous la responsabilité au fur et à mesure que les blessés arrivaient, de les faire soigner gratuitement, quitte à rendre compte après. Maintenant si on doit nous sanctionner pour cela, que cela se passe. De toutes les façons je l’ai déjà été quand j’étais au CENOU (Centre national des œuvres universitaires, ndlr), pour avoir fait soigner gratuitement des étudiants et avoir envoyé à manger à ceux gardés à la Gendarmerie après une manifestation. Bref ! c’était juste une parenthèse.
Immédiatement donc, on s’est mis en organisation sous la direction du Professeur Lingani. Entre temps aussi beaucoup de personnes ont pu rallier l’hôpital. Que ce soit les professeurs, que ce soit le corps para médical ou les étudiants stagiaires. Et toute la nuit du 30 au 31, nos médecins se sont mobilisés pour soigner, tout le monde a dormi pendant quatre ou cinq jours ici pour mieux nous occuper des blessés. Cela a permis au moins de limiter les dégâts. Nous avons donné le meilleur de nous- même pour sauver le maximum de vies. En tout cas nous pensons que nous avons joué notre rôle en tant que service public. Nous avons continué ainsi jusqu’à ce que les dons commencent à nous parvenir. Vous savez qu’en matière de santé ce sont les premiers soins qui sont importants. Ce que nous appelons la levée des urgences. Les gens ont tendance à oublier cette étape très importante pour ne se focaliser que sur l’aspect don. Après cela l’hôpital a repris son fonctionnement normal, avec ses forces et ses faiblesses. Mais comme j’ai l’habitude de le dire, l’hôpital Yalgado c’est comme un pagne blanc. Sur le pagne blanc s’il y a un seul point noir ne représentant que 01%, les gens ne verront que ce point noir et occulteront les 99% de blancheur. Notre mission c’est exactement comme cela. C’est pourquoi on entend souvent des gens dire que Yalgado c’est un mouroir. Mais ils ne se posent pas la question de savoir combien de vies ont été sauvées. Surtout que beaucoup de malades ne sont conduits à nous que quand ils sont dans un état critique. Mais c’est normal, quand une seule vie nous échappe, c’est douloureux. Pour me résumer, après les moments chauds de l’insurrection populaire, nos activités ont repris leur rythme normal.
Pouvez- vous nous rappeler les grandes lignes du bilan définitif de votre gestion de cette crise ?
Je voudrais d’abord apporter cette précision, il y en a qui croient que nous devons répondre même des gens que nous n’avons pas enregistrés ici. Surtout au moment où nous avons commencé à recevoir des dons. Nous disons qu’avant les dons, il y a la responsabilité de l’acte médical qui est en jeu. Si ici nous nous mettons à inscrire des gens qui n’ont pas été examinés par nos médecins, le jour qu’il y a un problème (surtout que certains dossiers ont des prolongements judiciaires) vous n’allez pas trouver un médecin qui accepte d’assumer l’acte médical. Personne ne va témoigner pour un blessé qu’il n’a pas soigné. C’est pourquoi nous partons sur la base de ce que nous avons officiellement enregistré. Et sur cette base à la date du 04 novembre quand je faisais la situation, on était à 197 personnes régulièrement recensées par nos services, considérées comme étant des blessés de l’insurrection populaire des 30 et 31. Au niveau des morts et sur la base des familles que nous avons reçues ici, il y a 13 personnes. Sur le plan financier nous avons reçu à peu près 74 millions, en plus des médicaments que nous évaluons autour de 17 millions, et certains nous ont fait des dons en équipements d’une valeur à peu près de 63 millions.
Cet argent a servi à payer directement des examens lorsque nous ne pouvions pas les faire à l’intérieur de l’hôpital pour diverses raisons parce qu’on était en pleine installation de nos équipements. On a aussi remboursé des ordonnances et on continue à payer des médicaments lorsque quelqu’un vient avec une ordonnance d’un de nos médecins. Et divers autres petits matériel. Il faut dire que tout cela se fait dans le cadre des organes de consultation mis en place dans ce cadre. Sur le plan financier il nous reste encore à peu près 10 millions de francs CFA. Comme je l’ai dit, et je profite encore relancer, s’il y a encore des blessés de l’insurrection qui ont des soucis médicaux, je dis bien des soucis purement médicaux, ils peuvent toujours venir. Tant qu’ils figurent sur notre liste, nous on les prend en charge. Si cela nécessite des déblocages d’argent, c’est nous qui payons. On a envoyé parfois des gens dans des cliniques mais c’est nous qui avons payé la facture. Ce matin (l’interview a été réalisée le lundi 27 avril 2015) on m’a fait le point, il y a un seul en ambulatoire maintenant. Grosso modo on peut dire aujourd’hui que l’essentiel des blessés a recouvré la santé, quelques uns trainent encore des séquelles, d’autres malheureusement ont choisi d’aller se faire soigner chez lez rebouteurs sans souvent demander notre avis, et sont revenus quand leur situation s’est compliquée. Il y a même un qui a malheureusement perdu la vie après être passé chez un rebouteur. Le temps que ses proches nous le ramènent ici, c’était déjà trop tard.
Les blessés de l’insurrection ont mis en place une association et le bureau vient régulièrement nous voir quand l’un d’entre eux a des soucis. On travaille maintenant en parfaite concertation et ils ont compris que c’était nécessaire que nous soyons rigoureux. Parce qu’au départ beaucoup ne nous comprenaient pas. Nous leur avons démontré qu’il y en a qui n‘ont rien à voir avec l’insurrection mais qui voulaient s’infiltrer parce que certains pensaient qu’il y aurait de grosses indemnisations et qu’il fallait tout faire pour se faire passer pour des blessés de l’insurrection. Notre système que nous avons mis en place a permis de faire a part des choses.
En définitive, quelles leçons vous tirez de ces chauds moments que vous avez vécus ?
C’est vrai, ce fut une expérience douloureuse. On n’aurait pas souhaité que notre pays en arrive là, mais tous les pays passent par des épreuves pour pouvoir retrouver le bon chemin.. La crise fut douloureuse car il y a eu des morts, il y a eu des blessés. Contrairement ce que certains disent, qu’au niveau du Burkina que nous sommes pauvres, moi je pense que nous sommes très riches, humainement parlant. Je vais vous donner un exemple. Il n’y a pas longtemps j’étais à un séminaire au Maroc. Lorsqu’on a présenté les délégations, l’organisateur principal s’est félicité que le Burkina soit là, a couvert de compliments ce peuple qu’il trouve formidable. Je lui ai répondu que le lendemain de l’insurrection nous avons repris nos activités normalement. Pour ainsi dire que nous avons été capables de nous élever malgré tout ce que nous avons connu. La solidarité qui s’est manifestée au niveau des blessés aussi a permis de se rendre compte que nous pouvons avoir des difficultés, nous pouvons avoir des incompréhensions, mais nous avons la force de nous élever et personne ne voudra que cela aille au- delà d’une certaine limite. Et comme beaucoup le disent, si c’était ailleurs, les gens étaient encore en train de se pourchasser dans les forêts (même si on n’a pas de forêt ici) avec des gourdins, des coupe- coupe et bien d’autres. Mais chez nous, 48 heures après, la vie a repris normalement. Cela a montré aux gens que nous avons cette capacité à surmonter nos difficultés. Qu’on peut se bagarrer mais on a une volonté de vivre ensemble que personne ne veut remettre en cause. Et Yalgado a été humblement le carrefour de cette chaîne de solidarité qui a permis au- delà de l’argent, de montrer certaines valeurs, et chacun qui a été à notre position en a tiré des leçons. Moi particulièrement pour avoir vécu cette expérience, cela m’a amené à réfléchir. Dorénavant lorsqu’on parle de nouveau départ, c’est tout le monde. Du citoyen lambda au plus haut responsable de l’Etat. Chacun de nous doit tirer leçon ; nous devons nous donner la main, nous devons accepter d’assumer les erreurs du passé et accepter aussi d’aller de l’avant ensemble.

Samuel Somda
Lefaso.net

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Vos commentaires

  • Le 1er mai 2015 à 06:52, par Porte-voix d’agents de santé indignés
    En réponse à : « S’il y a encore des blessés de l’insurrection qui ont des soucis médicaux, ils peuvent toujours venir », dixit Robert Sangaré

    Vraiment, l’attitude de certains blessés dits de l’insurrection populaire est indigne de burkinabè intègres et patriotes. Leurs agissements intempestifs et manque de respect pour le personnel médical et les autorités de la transition donnent l’impression que la santé n’est pas leur objectif final mais plutôt l’argent, notamment le partage du reliquat des aides financières reçues par les hôpitaux pour leurs soins gratuits. Leur attitude pourrait même décourager à l’avenir des donateurs à vouloir faire œuvre de charité à des structures sanitaires en cas de drame si les gens ne pensent qu’à la redistribution des sommes comme de petits pains. Ce n’est pas la première fois que des dons en nature et en espèces sont faits à des hôpitaux pour la prise en charge de malades et sinistrés et d’habitude, personne ne demande le partage des médicaments et sommes reçus. Certains blessés de l’insurrection veulent s’arroger des supers droits. Quand ils arrivent dans des centres de santé, ils se déclarent de façon hautaine comme des blessés de l’insurrection et veulent qu’on arrête de soigner les autres malades pour s’occuper d’eux sans respect du corps médical et de l’ordre organisationnel de soins des malades. Dans le terme hôpital découle l’hospitalité. Si les blessés de l’insurrection, après guérison faisaient le constat que beaucoup de malades souffrent par manque de moyens et préconisaient que le reliquat des dons qui ont été faits pour leur prise en charge gratuite soit utilisé pour le service social des hôpitaux pour soigner des malades démunis, ils auraient fait un acte de grandeur d’âme. La plupart de ceux qui s’agitent dans des médias et auprès d’associations de la société civile sont des tricheurs qui ne sont pas réellement des blessés par balles ou autres traumatismes de l’insurrection. S’ils persistent dans la polémique inutile et de surenchère, il conviendra de faire une expertise des ordonnances et des dossiers médicaux des blessés à travers les registres de la croix rouge, des sapeurs pompiers afin que l’on sanctionne tous ceux qui ont usé de falsifications et autres usages de faux pour figurer sur la liste des blessés dans l’optique de bénéficier de prises en charge et remboursements. En notre qualité d’agents de santé qui avons bravé des risques de balles perdues les 30 et 31 octobre 2014 pour venir secourir les blessés dans des hôpitaux, nous sommes très indignés par l’ingratitude de certains blessés qui ne raisonnent plus en termes de santé mais d’argent. Nous nous demandons si l’avenir nous devons prendre tant de risques pour sauver des ingrats et tricheurs.

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  • Le 1er mai 2015 à 08:30, par raogo
    En réponse à : « S’il y a encore des blessés de l’insurrection qui ont des soucis médicaux, ils peuvent toujours venir », dixit Robert Sangaré

    Juste pour comprendre pourquoi certains malades sont refoulés aux urgences soit disant qu’il y a manque de place ?

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  • Le 1er mai 2015 à 09:04, par kouadio
    En réponse à : « S’il y a encore des blessés de l’insurrection qui ont des soucis médicaux, ils peuvent toujours venir », dixit Robert Sangaré

    Heros, heros, je dis encore non ce ne sont pas des heros. Jugez en en vous memes, en dehors de quelques personnes, les autres etaient manipules et drogues pour detruire, tuer. Ainsi ils ont incendie l’AN et vole des moteurs de voitures et autres biens. le M21 est il un mouvement de heros ? Aujourd’hui sans avoir travaille, il roule sur or, et se moque des courageux burkinabe. Ceux qui les ont manipules doivent payer pour eux. Ceux qui les ont conduit a l’abattoir doivent payer pour eux

    Répondre à ce message

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