Carême chrétien : le sens d’une pratique religieuse

vendredi 13 février 2015 à 22h11min

Dès ce mercredi 18 février les chrétiens du monde entier débuteront le carême. Une période qui durera quarante jours jusqu’à la fête de Pâques le 5 avril prochain. Comment analyser ce « temps fort » de la liturgie chrétienne aujourd’hui ? Bref regard sur une pratique religieuse et son évolution dans le temps et dans l’espace d’un monde « mondialisé ».

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Carême chrétien : le sens d’une pratique religieuse

Jeûner et consommer au 3e millénaire

Le temps de carême est une prescription religieuse chrétienne. Le mot est issu du mot latin « quadragésima ». Le jeûne primitif de chrétiens était marqué par deux principes : les actes de Jésus qui connut un temps de désert (Marc 1,13), et ses paroles : « Des jours viendront où l’Époux sera enlevé à ses disciples, et alors ils jeûneront » (Luc 5,35). Le jeûne est apparu comme un temps de préparation des catéchumènes pour le baptême et de réconciliation pour les pénitents. Le sens et la pratique du carême ont évolué aux cours de l’histoire de l’Église jusqu’à connaître leurs formes actuelles.

Cette période se caractérise par une plus grande conscience de la conversion véritable à travers la prière et la pénitence particulièrement. Les conseils évangéliques liés au partage et à l’aumône, les prescriptions et les interdictions (viandes, alcools…) sont des pistes d’actions qui diffèrent selon les milieux.
Ainsi, les chrétiens comme un seul homme, s’adonneront à cet exercice annuel qui est devenu pour beaucoup d’entre eux, un rituel de passage vers la fête de « Pâques ».
Cette réflexion, qui s’appuie sur la doctrine (enseignement) social de l’Église, voudrait interpeller la conscience chrétienne dans ses modes d’expressions. Surtout, lorsqu’il s’agit de justice et d’équité, préalables à tout discours sur la paix et la cohésion sociale. En effet, toutes les religions dites « révélées » ou non, considèrent une période d’expiation comme temps de purification rituel pour s’attirer les bonnes grâces divines. Le carême peut s’inscrire dans cet ordre-là, à la seule différence qu’il ne s’agit de payer des dettes, car Dieu n’est pas un expert-comptable, il attend une conversion du cœur de l’homme. Le péché, comme œuvre de désordre doit être extirpé de l’intérieur humain pour que l’harmonie revienne dans la communauté humaine.

Par conséquent, le carême est un haut lieu d’introspection sur les questions de justice humaine et sociale. On ne jeûne pas pour s’imposer seulement des privations alimentaires, on peut le faire aujourd’hui pour d’autres causes bien justifiées. En plus, on peut, par exemple, manger du poisson (plus onéreux parfois) tous les vendredis, pour absolument « rater » son carême !

Ce n’est pas un rituel pour combler la satisfaction de ceux qui voudront se dire à la veille de Pâques : « Je mérite bien la communion pascale ! ». De prime abord, on nous a habitués aux discours sur un jeune privé, caché et personnel. Ce serait le bon jeûne… Mais aussi, d’un jeûne qui serait un mouvement collectif, un phénomène de groupe bienfaisant pour une communauté. Est-ce l’idéal ?
Le jeûne, l’aumône et la prière n’ont, en réalité, jamais été séparés de la vie ordinaire du chrétien. Le temps de carême vient rappeler son importance dans la spiritualité chrétienne (Mt 6, 1-18). Juste pour quarante journées !

Aujourd’hui, avec toutes les informations que procurent les médias, les chrétiens ont de quoi (re) organiser leurs pratiques « quarésimales ». Une quarantaine de matinées, ce n’est pas beaucoup sur 365 jours ! C’est peut-être l’occasion d’être plus ferme et incisif dans la manière de pratiquer la justice en vérité.

Le carême peut-il avoir un lien avec la « mondialisation » ?

Etre chrétien aujourd’hui, suppose que le fidèle du Christ possède l’Évangile dans la main droite et sa conscience dans l’autre main. Un chrétien du troisième millénaire ne jeûnera pas comme celui du moyen âge ! De nos jours, comme l’exprime le magistère de l’Église, c’est le « péché-injustice » qui donne plus à réfléchir… Le sont ces péchés « invisibles » ou non assumés qui collent toujours à la peau des croyants.
Cette conception nous introduit dans les « structures du péché » et qui concerne tout le monde, même l’Église n’échappe pas à ce système mondialisé où l’injustice et toutes les formes d’exploitations et d’iniquités ont pignon sur rue. Comment faire ou qu’est-ce qu’il faut y comprendre ? De nos jours, les informations diverses que nous recevons doivent nous inspirer et guider nos actions, dans l’esprit de discernement bien entendu. En général, les pétitions et autres types d’interventions publiques, interpellent car ils sont concrets et engagés au niveau mondial. Mais, les véritables enjeux sont parfois ignorés des signataires. Les plus crédibles se passent sur le terrain, là où l’homme est confronté à de dures réalités qui ne souffrent pas d’ambiguïté.

Mais tout le monde ne sait pas lire et n’a pas d’internet pour savoir ce qui se passe dans le monde. Toutefois, les moyens de communication sont suffisamment diversifiés pour qu’une conscience soit au fait de l’actualité, il suffit d’ouvrir les yeux devant la télé ou les oreilles en face de sa radio. Les citoyens chrétiens ou non, de plus en plus, prennent conscience des rouages incroyables de la mondialisation et ses effets, parfois pervers, sur les politiques, les économies etc. Comment comprendre le Carême dans un tel climat sur son continent, son pays, sa région, son quartier, sa famille ?

Sur chaque continent, un carême adapté pourrait-il produire des fruits de justice et de paix ?

En occident, en observant le chariot rempli d’un client de super marché, on peut aisément proscrire certains produits. C’est la gamme de toutes les marchandises, qui dans leurs circuits de production, sont imbues de crimes et de sangs humains. Il faut le dire sans se voiler la face, puisque la religion est un lieu de vérité. Un chrétien peut-il consommer le sang de ces frères, connus ou inconnus, qui habitent la même planète que lui ? Il ne s’agit plus de lutter contre le gaspillage (même si cela est déjà souhaitable), mais de combattre, en amont, tout désordre qui conduit à être soi-même producteur (initiateur) de péchés, vecteur (transmission) de péchés ou consommateur (promoteur) des péchés de l’humanité.

En Amérique latine, les narcotrafiquants et leurs implications dans divers crimes rebutent la conscience. Le boom du développement d’un pays émergent comme le Brésil, par exemple, pose certainement des questions sur l’exploitation des terres des minorités etc. Un Latino-Américain aurait-il une autre façon d’apprécier le sens de son jeûne chrétien ? En effet, c’est lorsqu’une relative prospérité gagne une nation que les injustices se créent et se consolident. La pauvreté et la prospérité sont toutes deux problématiques et invitent à réfléchir.

En Afrique, l’indolence et la corruption marchande ou politicienne font feu de tout bois ! Comment comprendre qu’un continent aussi paisible et religieux s’engouffre dans des guerres inexpliquées et durables ? On parle beaucoup de l’Afrique comme d’un continent délaissé, pauvre, marginalisé, exploité etc. Les Africains, eux-mêmes, participent-ils à ce résultat ou sont-ils indemnes de toutes accusations ? Quelle est leur part de velléités dans l’aboutissement d’une telle indexation ? Et comment jeûneront-ils dans ce cas ?

Les chrétiens africains sont-ils plus sensibles, consciencieux et intègres sur ces questions-là ? En quoi, chacun lutte-il, en vérité, et avec ses frères, pour sortir l’Afrique de ses sempiternels soubresauts vers un développement sérieusement durable ? On ne mérite pas la « communion pascal » quand on s’est morfondu sur des jeunes à répétition au vu et su de tout le monde, mais dans un cadre strict d’intervention personnelle et collective. Et c’est pour atteindre des résultats, sinon il vaut mieux ranger son planning des jours de jeûne…

Et si un jour, par exemple, le Pape François décrète la liste officielle des produits à boycotter pendant le carême 2015 ? Que feriez-vous en tant que fidèle chrétien ? Dans tous les cas, ce serait un avertissement pour tous ceux qui pensent que plus de deux milliards de chrétiens en général ne constituent pas un marché important de consommateurs…

Ce sont là quelques questions qui doivent côtoyer désormais la conscience de ceux qui ont pour principe de base et de réflexion l’Évangile. Le témoignage chrétien peut avoir un coût et une vision mondialisée ! C’est à chacun de choisir son mode de privation : en pratiquant un jeûne classique ou en s’engageant pendant quarante jours contre un « péché-injustice » qu’il fréquente dans son environnement proche. S’il ne le voit pas, alors qu’il relise le texte du mercredi des cendres : « Quand vous priez, ne faites pas des discours interminables… » (Mt 6,7).

Bon temps de carême !
Abbé Nérée Z.

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