Boureima Sawadogo et la classe de CM2 : Dix années passées à faire 100% au CEP et à l’entrée en 6e

lundi 9 février 2015 à 22h01min

De 2005 à 2014, il a tenu la classe de CM2, faisant à chaque examen 100% au certificat d’étude primaire (CEP) et à l’entrée en 6e. Lui, c’est Boureima Sawadogo, instituteur certifié et directeur de l’école primaire de Djaounga dans la province du Yagha. Le sacerdoce lui a valu, le 5 octobre 2013 à sa 40e année, une distinction bien méritée après les visites de son ministre de tutelle d’alors, Koumba Boly et du secrétaire général du ministère. Sa conscience professionnelle, la vocation et le don de soi, l’humilité et l’humanité…ont beaucoup contribué à ces résultats qu’il prend pourtant comme le fruit d’un travail d’équipe. A cette rentrée 2014-2015, il s’est mis en retrait. Autrement dit il ne tient plus le CM2 parce que désireux de rejoindre sa famille à Kaya. Ce départ, il l’évoque avec joie et peine, dubitatif qu’il est, entre retrouver les siens et quitter Djaounga où parents d’élèves et élèves qui l’ont « adopté » le réclament encore.

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Boureima Sawadogo et la classe de CM2 : Dix années passées à faire 100% au CEP et à l’entrée en 6e

Il avait une voix imposante, un peu d’humour et très franc au téléphone lorsque je l’appelais. Ce timbre vocal me permit plus tard de reconnaître dans le flot de personnes, cette étoile de l’enseignement primaire qui fait la fierté de ses collègues, du Yagha et de toute la région du Sahel. Alors que je peinais à arriver dans le village où il se trouvait, par manque d’occasion, il envoya un de ses collègues me chercher. Une fois arrivé après 25 km de route sur une piste sinueuse et un peu accidentée, je marque une halte chez un des enseignants. Aucun de ceux qui s’y trouvaient n’avait cette voix qui m’est devenue familière depuis la capitale. Entre les deux bâtiments de l’école, des parents balayaient, rassemblaient et mettaient le feu aux ordures. Même s’il ressort que cela se fait périodiquement, je trouvai que ce nettoyage était improvisé.

Boureima Sawadogo que je suis allé rencontrer était en fait le 3e directeur de l’école de Djaounga. Il est arrivé en octobre 2003 et a tenu d’abord le CM1 au cours de l’année scolaire 2003-2004. Il était dans son bureau et ne tarda pas à venir m’accueillir. Sa voix, je la reconnais tout de suite. Toujours souriant, il s’était endimanché ce jour, portant un complet-Bazin de couleur bleu-claire. Une paire de souliers qui bouffait la poussière à chaque déplacement. D’un teint noir africain et d’une forte corpulence tel un lutteur samo, il n’aurait pas échappé aux esclavagistes si la pratique n’avait pas été abolie. Comme beaucoup de ses collègues éloignés des grands centres, il avait une barbe débordante et peu soignée. Prolixe et à l’aise durant le temps de l’entretien, il souriait, riait et souvent même à gorge déployée quand il le fallait. Mieux que ça, il était gai et donnait l’air de quelqu’un d’épanouie, sans complexe ni rancune qui accepte sa condition de « petit enseignement de brousse », selon ses termes. Les autres qualités de M. Sawadogo sont : l’humilité et l’humanité, la rigueur et la probité, le don de soi…Aussi jovial et épanouie, il dit garder toujours la foi en Allah, qu’il invoque tous les matins pour demander son appui afin de pouvoir réussir dans sa vie. Ce natif de Dem, village de la province du Sanmatenga, qui rêve de promotion est jusqu’à ce jour instituteur certifié. Il affirme manquer de temps pour se préparer pour les concours professionnels à force de se donner pour les élèves. Boureima Sawadogo qui a l’air simple sinon simpliste se dit bien intégré et reste attaché à cette « localité enclavée » qu’il a de la peine à quitter.

« J’ai pris goût à l’enseignement de par mon amour pour les mathématiques »

C’est au cours de l’année scolaire 1980-1981 que Boureima Sawadogo commence le cycle primaire dans son village avant de rejoindre le lycée provincial de Kaya pour ses études secondaires. Très admiratif de son professeur de mathématiques du lycée et des démonstrations qu’il faisait, il prit goût à l’enseignement. « Je me disais au fond de moi-même pourquoi ne pas être comme lui un jour », a-t-il confié avec satisfaction avant de se plonger, un bon moment dans ses souvenirs. Malgré sa préférence pour les mathématiques, le jeune scolaire d’alors embrasse la série littéraire et se limite à la classe de 1ère A, faute de moyens. « Mon père n’était plus là pour payer les frais de scolarité et c’était un peu dur. J’ai dû chômer une année et c’est de cette classe que j’ai pu réussir au concours d’entrée à l’Ecole nationale des enseignants du primaire (l’ENEP) en 2000 », raconte-t-il. C’est ainsi que le rêve de celui qui voulait faire comme son enseignant à trouver le chemin de l’enseignement.
Mais cette même année a vu l’admission de Boureima Sawadogo à l’Ecole nationale de santé publique (ENSP) comme agent itinérant de santé (AIS). Il poursuivit les cours à l’ENEP de Ouahigouya de 2000 à 2002 avec ses camarades de la 3e promotion. Et depuis sa sortie, M. Sawadogo a été mis à la disposition de la région du sahel puis affecté dans la province du Yagha. Vivant seul à Djaounga, il est toutefois légalement marié et père de trois enfants dont deux filles et un garçon, l’aîné, qui fait la 3e en cette année 2014-2015.

« Les congés et les vacances, ce n’est pas mon problème… »

Aller à l’école à 6h est un impératif pour Boureima Sawadogo qui tenait le CM2. Mais au moment du froid tout change. Il lui faut trouver d’autres astuces, des stratégies pour combler le moindre retard. Cela dit, « aux débuts, mon rythme de travail n’a jamais été facile pour les élèves car il n’y a pas de repos lorsque nous commençons. Mais plus tard ils finissent par s’y habituer », reconnait-il. Dans une zone d’élevage comme le sahel ce sont les élèves qui gardent les bœufs, malgré tout, M. Sawadogo arrive à lever les obstacles en sensibilisant les parents. Sa première promotion (2004-2005) était forte de 25 élèves et celle de l’année passée (2013-2014) en comptait 27. « Depuis que je suis arrivé la classe de CM2 avait toujours un effectif qui variait entre 25 et 30 élèves », indique-t-il. Très peu, diront certains, mais assez bon pour une région qui a besoin de campagne de mobilisation sociale pour augmenter les taux de scolarisation. Au Sahel, précise-il, pour avoir les enfants au début de l’année c’est difficile et au cours de l’année il y a également des absences répétées. « Je demande l’accompagnement des parents par le biais de l’Association des parents d’élèves ou celle des mères éducatrices ».

Contrairement à certains de ses pairs, chaque fois pressés de partir avant les congés ou vacances, M. Sawadogo dit vouer ce temps pour rattraper certains retards aussi. Et en plus de cela, une autre raison le contraint à y rester : l’élevage et l’agriculture. Cependant, lorsqu’il lui arrive de voyager pendant certaines vacances, il rejoint son poste en septembre pour ne retourner qu’en juillet. Mais la plus part du temps quand il revient des vacances, il est bien préparé en conséquence avec une certaine somme d’argent quelquefois alimentée par la vente de certains de ses animaux. « Les congés et les fêtes ce n’est pas mon problème. Je préfère consacrer ce temps-là pour travailler avec les enfants », dit-il avec beaucoup de fierté avant d’ajouter que chaque enseignant a sa méthode de travail. L’école que M. Sawadogo dirige dispose d’une cantine scolaire pour laquelle les enfants contribuent à hauteur de 100 F CFA par mois pour la prise en charge des cantinières. Mieux, l’appui et l’adhésion des parents a permis de constituer une caisse de santé pour les maladies moins graves. Cette dernière mesure vise à répondre au fait que « souvent un enfant peut tomber malade sans que le père ne pense à l’envoyer au CSPS, par manque de moyens ou simplement par négligence ».

De bons résultats encouragés et récompensés au plus haut sommet

L’école de Djaounga sous Boureima Sawadogo, était parmi les 4 écoles d’or du Sahel et ses élèves ont toujours participé aux concours d’excellence au niveau provincial et souvent régional. Pendant 10 années consécutives, (2005-2014), l’école n’a pas enregistré d’échec au CEP ni à l’entrée en 6e, ce qui est une fierté pour son directeur qui reconnait humblement qu’il n’est pas le seul artisan de cette performance. « C’est vrai que je tiens la classe de CM2 mais c’est un travail d’équipe. Si ça commence mal, ça va finir mal », argumente-t-il.

Les bons résultats engrangés par Boureima Sawadogo ont dépassé les frontières du Yagha et du Sahel. C’est pourquoi, dit-il, « j’ai d’abord reçu la visite du secrétaire général du MENA à Sebba ». Une visite, qui a beaucoup touché « le petit enseignant de brousse », (il l’a dit), qui ne s’en revenait pas, lui qui est si loin de la ville. Quelques temps après c’est la visite de son ex-ministre de tutelle Koumba Boly qui lui fut annoncée par le DRENA Dori. Et entre des éclats de rires, M. Sawadogo a révélé ce qu’il a dit répondu à son interlocuteur : « j’ai peur », avant de poursuivre ses éclats de rires. Il a ajouté n’avoir pas cru jusqu’au jour ‘’J’’, où l’annonce a été confirmée. « Du matin jusqu’à son arrivée je n’ai rien mangé ni bu » avoue-t-il avant de rire longuement, soupirer et signifier dans un calme olympien que c’était les meilleurs instants de sa vie. Comme libéré après une confidence, il égrène ensuite les appels de ses parents et amis de même que les changements que cela a apportés à l’école et au village.

Sur le sujet de la décoration, Boureima nous raconte les évènements avec un sérieux et précision comme si c’était hier. De la confidence de la ministre à sa convocation à Ouagadougou, il affirme avoir pensé qu’il a été oublié (rires). Mais dès lors qu’il a été convoqué à Ouagadougou pour les formalités, il s’est ravisé et a informé sa famille et ses amis pour le grand jour qu’il raconte avec autant de joies : « c’était le 5 octobre 2013 devant le ministère. J’étais le plus jeune. Et lorsque je fus appelé, mes pieds étaient lourds et j’avais l’impression que tout le monde me regardait (rires). Je ne peux pas oublier cette date-là ! ». A son retour, c’était comme s’il ne fallait plus dormir car, obtenir des résultats médiocres viendrait mettre à mal sa renommée et cette attention particulière dont il a été l’objet toutes ces années. Il a carburé, a-t-il dit et aux examens suivant (2014), il a été une fois de plus consacré meilleur enseignant du Yagha sur un total de 564.

Quant aux élèves qu’il a formés, Boureima Sawadogo confirme qu’il les suit. Un serait militaire à ce jour, certains à l’Université et les autres encore au lycée. « Je suis convaincu qu’avec le niveau qu’ils ont, beaucoup d’entre eux vont s’en sortir », soutient-il.

Intégré, Boureima Sawadogo l’est !

Le village de Djaounga où sert Boureima Sawadogo est à 60 km de Sebba, chef-lieu de la province, à 50 km du chef-lieu de la circonscription de l’éducation de base, à 25 km de Sampelga commune rurale du Séno et près de 70 km de Dori. La première difficulté majeure est alors l’enclavement : il n’y a que des pistes pour motos et vélos, un réseau téléphonique qui est quasi-inexistant pour une zone d’insécurité (le dernier braquage date de deux jours avant notre arrivée le 3 décembre). Mais M. le directeur comme on l’appelle, ne s’est pas ennuyé, mieux, il préfère rester les congés et vacances pour rattraper le retard et poursuivre ses activités agricoles et pastorales. « Pendant les vacances je fais un petit champ et je pratique un peu l’élevage aussi. Dans l’agriculture, il arrive souvent que je gagne 20 à 30 sacs d’arachides ce qui est également un plus », pense-t-il.

Avec ses collègues il y a la collégialité et il dit : « socialement il n’y a pas de couac, mais au niveau du travail je tiens souvent un ton ferme et courtois pour les ramener à la raison ». C’est une façon pour lui de les incite à mieux faire pour lui permettre en tant que maître du CM2, de pouvoir obtenir de bons résultats. Ils se réunissent par moment pour le sport et autour des distractions comme les films qui remplacent la télévision.

Dans le village, M. Sawadogo a deux entrées que sont les associations de parents d’élèves et de mères éducatrices qui lui permettent de s’intégrer. Tout comme les autres collègues, il est adulé et ne passe pas inaperçu. En plus il parle le Goulmacema, langue majoritaire ainsi que le fulfuldé. Il arrive à les mobiliser pour le nettoyage et bien d’autres choses et nous l’avons vu à notre arrivée fraterniser avec ceux-ci, répondant à chacun dans sa langue. C’est pourquoi encore entre le désir de se voir à côté de sa famille et son départ annoncé qui ne plait pas aux parents, il hésite. Il semble être lié à ce village et ses habitants surtout ses élèves qui, du CP1 au CM2 lui vouent un culte, le réclamant à cor et à cri.

L’enseignement d’aujourd’hui, a connu un progrès significatif selon notre héro, et pour preuve : « quand nous arrivions dans le Yagha, il n’y avait pas plus de 40 écoles. Aujourd’hui il y en a plus de cent. L’accessibilité est une réalité et chaque élève peut trouver une école à sa porte », déclare-t-il. Tout en reconnaissant qu’il y a des canards boiteux dans l’enseignement comme dans tout corps de métier, il pense que beaucoup d’enseignants se battent. Il invite les gens à pas regarder seulement les brebis galeuses mais aussi ceux qui font des efforts.

Boureima Sawadogo est vague sur ses projets à court, long et moyen termes. Toutefois, il entend se faire de la promotion et poursuivre l’élevage et l’agriculture qu’il a entrepris et dans lesquels il compte se donner à fond.

Tielmè Innocent KAMBIRE

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