Polémique sur la « ruecratie » : « On peut regretter qu’en quelques mois, Michel Kafando oublie d’où il vient »

mardi 13 janvier 2015 à 02h00min

La « Ruecratie » vous connaissez ? C’est ce néologisme qui est né (ou a refait surface, nous ne le savons pas trop) dans le contexte de transition au Burkina Faso. Une « ruecratie » à laquelle nous donnons la définition suivante : la propension à manifester dans la rue pour exiger la résolution de certaines questions politiques. Les manifestations de ce genre, notre pays en a connues. Contre la nomination du ministre de la culture Adama Sagnon, pour la démission du ministre des infrastructures, Moumouni Dieguemdé,… Et ce n’est peut-être pas fini. Reste que ce que certains présentent comme un phénomène de mode divise. Si pour certains cela est de bonne guerre, pour d’autres, à force de recourir à la rue à tout va, on finira par perdre de vue l’essentiel. Tel n’est pas le point de vue du Secrétaire général confédéral de la Confédération générale du travail du Burkina Bassolma Bazié. Nous l’avons rencontré pour une interview exclusivement « ruecratique ».

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Polémique sur la « ruecratie » : « On peut regretter qu’en quelques mois, Michel Kafando oublie d’où il vient »

Lefaso.net : Etes- vous pour ou contre la « Ruecratie » ?

Bassolma Bazié (B.B.) : Ça dépend de ce que les uns et les autres mettent dans la « ruecratie ». Il faut bien savoir qu’un peuple conscient, un peuple éduqué, un peuple qui reconnait son devoir doit s’assumer. Et quand le peuple veut s’assumer, ce n’est pas à travers des bureaux. Le peuple se donne les moyens de manifester, et le fait que ça puisse se faire aussi dans la rue, ce sont des acquis démocratiques. Ça n’a pas été octroyé par un régime. Manifester dans la rue est un acquis démocratique. Voilà pourquoi au niveau de la CGT- B nous combattons par exemple l’instauration des zones rouges.

Je vous rappelle aussi que même après les Etats d’exception dans les années quatre vingt dix, il était difficile après le vote de la constitution du deux juin 1991 de voir des gens manifester dans la rue. A cette période, on n’était pas plus d’une centaine quand on descendait dans la rue. C’est avec courage, persévérance et détermination que jusqu’aujourd’hui les manifestations de rue ont été reconnues et maintenues. Donc sur cette base, si le peuple veut manifester par rapport à un certain nombre de faits qui sont véritablement légitimes, c’est normal qu’il se donne les voies et moyens de manifester. Du reste, ce qu’on appelle la rue, ce sont des rues qui ont été construites par le peuple ! Ce sont les impôts du peuple ! Donc sur cette base, si le peuple est arrivé à un moment donné où il estime normal d’emprunter sa voie pour manifester, je pense qu’il faut le reconnaître à sa juste valeur ! Il faut aussi savoir demander à tous ceux qui utilisent ce terme ou ce néologisme d’où ils viennent ! Si suite à une insurrection populaire vous êtes retenus comme une des autorités au niveau de la transition, je pense qu’on est très mal placé pour revenir dire que le peuple ne devrait plus descendre dans la rue. Ce qui s’est du reste passé au Burkina les 30 et 31 octobre, ce n’était pas un premier fait. Vous vous souvenez certainement du trois janvier 1966 qui a fait partir le premier régime du président Maurice Yaméogo. Il y a aussi le cas des 17 et 18 décembre 1975 à travers la grève générale qui a permis aux centrales syndicales d’imposer le retrait de la loi portant la mise en place du parti unique, le Mouvement national pour le renouveau du Général Sangoulé Lamizana. Je peux aussi vous rappeler le cas du quinze juin 1995 suite à l’assassinat des enfants de Garango, il y a lieu la mise en place du comité pour le règlement des affaires pendantes en matière de droits humains. Il y a eu des manifestations de rue pour pouvoir revendiquer la lumière sur l’assassinat de ces enfants. Il y a eu également le treize décembre 1998. Vous avez dû constater que tous les acquis démocratiques que nous avons pu obtenir et renforcer dans la majeure partie des cas c’est à partir de l’assassinat de Norbert Zongo le treize décembre 1998. S’il n’y avait pas eu manifestation, jusqu’à l’heure actuelle ce n’est pas évident qu’on parlerait du dossier Norbert Zongo. Dons je dis que ça dépend de ce que les gens mettent dans la « ruecratie ». S’ils estiment que la ruecratie c’est le fait que le peuple descende dans la rue, c’est légitime. Un peuple qui vit c’est un peuple qui lutte.

Lefaso.net : Dans le même temps, le Président de la transition dans son adresse de fin d’année à la Nation a fustigé sans les nommer des manifestations « injustifiées ».
B.B. :
Quand il les qualifie de manifestations injustifiées, demandez- lui s’il a les justificatifs de la manifestation des 30 et 31 octobre. S’il en a qu’il nous en donne copie. Je n’ai pas connaissance qu’il y ait eu une autorisation qui ait été livrée pour que les gens puissent manifester les 30 et 31 octobre. Ça s’est résulté par une trentaine de victimes, de martyrs, et c’est suite à cela que lui il est le président du Faso. Donc, on peut regretter qu’en quelques mois il oublie d’où il vient. Du reste, en s’inclinant sur les cercueils de ces martyrs le 2 décembre à la place de la révolution, lui-même il a dit qu’à partir de ces cercueils, plus jamais rien n’allait être comment avant. Son premier ministre aussi a laissé entendre qu’ils sont un gouvernement du peuple. S’il y a une charte qui est mise en place qui est un complément de la Constitution, qui rassemble un certain nombre de valeurs autour desquelles le pays devait connaitre un nouveau départ et que les mêmes autorités viennent violer allègrement à son article quinze, tout en sachant que c’est la violation de l’article 37 de la Constitution qui a amené cette situation, c’est ignorer d’où on vient. Et justement, il n’y a pas meilleur moyen de se perdre pour un homme que d’oublier d’où on vient ou quand on refuse de s’assumer devant l’histoire. Nous disons que c’a été déplorable qu’il ait tenu ces propos, mais en filigrane quand il a rencontré les partis politiques et les représentants des organisations de la société civile, le fait de dire que les contestations sont permises mais tout simplement il demande à ce que ce soit dans un cadre règlementaire, c’est une façon de reculer sur ses pas. Deuxième élément, le fait d’admettre que l’autre (le ministre Moumouni Dieguemdé des infrastructures, ndlr) puisse introduire sa démission et que ce soit accepté, c’est une autre façon de reculer. Ce n’est pas par un bureau qu’on l’a interpellé ! Il n’est pas président par un bureau, il est président par la même rue. Donc qu’il comprenne que s’il y a des règles qui sont faussées, qui sont manipulées, que la même rue s’exprime.

J’interpelle tous ceux qui s’expriment de cette façon à plus de respect, parce que c’est des organisations qui accompagnent souvent le peuple dans cette lutte. C’est des responsables qui savent ce qu’ils veulent. L’autorité morale d’une personne ne s’acquiert pas par des menaces, c’est par l’exemplarité que cela doit s’acquérir. Si vous n’êtes pas un exemple, menacez autant que vous voulez vous serez mis devant le fait accompli que les gens vont sortir. Du reste, cette menace n’est pas plus dangereuse que l’artillerie qui s’est déployée les 30 et 31 octobre. Ça n’a pas empêché le peuple d’avancer.

Lefaso.net : N’y a t- il pas d’autres voies de recours hormis la rue ?

B.B. : Vous parlez de voies de recours,…ce sont les mêmes textes qui ont été pris là qui stipulent clairement que les autorités doivent publier leurs biens. Est- ce que la publication des biens est faite ? On n’a pas dit d’amener une enveloppe pour la remettre au Président du Conseil constitutionnel pendant l’investiture, il faut publier dans la presse. Tous les ministres doivent publier leurs biens. Dès lors qu’ils sont nommés et qu’ils commencent leurs conseils de ministre, ils devraient avoir le courage, l’honnêteté et le souci de transparence de faire face à la presse et de dire au peuple burkinabè, « Vous nous avez mandatés, nous sommes issus d’une transition, voilà nos émoluments. » C’est la transparence et c’est l’exemplarité. C’est à partir de là que le burkinabè lambda peut comprendre et se reconnaître en l’autorité qui dirige. Et sur cette base- là, peut se conformer aux lois. Du reste je pense que selon les normes, quand un Gouvernement à un moment donné n’a pas la possibilité de respecter la dignité d’un peuple, ne peut pas respecter l’intérêt d’un peuple, je pense que l’insurrection générale armée est l’une des voies les plus légitimes et les plus indispensables pour ce peuple- là de s’exprimer.

Lefaso.net : Dans le même temps, il y en a qui estiment que ces mouvements retardent un peu le processus de transition.
B.B. :
L’avenir d’un peuple ne se construit pas dans la précipitation. Si la transition, même en deux mois, est faite de façon qualitative, on peut poser les bases démocratiques sur lesquelles tout régime qui viendrait ne piétine plus les intérêts du peuple. Mais si nous le faisons dans la précipitation, je pense que le réveil sera assez douloureux. Nous pouvons aussi comprendre que des gens veuillent nommer des personnes contestables pour dire à la fin que c’est parce que le peuple a contesté qu’on n’a pas eu le temps de faire ce qu’on devait faire. Là aussi on les voit venir. A tout moment si ça ne va pas, s’il y a des questions qui ne sont pas respectées, si le contenu des normes qui sont mises en place pour gérer la transition n’est pas respecté, nous allons accompagner le peuple et c’est un devoir pour nous de le faire (…)
Comprenez très bien que parmi nos revendications nous avons dit qu’il faut qu’on insère dans la relecture de la constitution, la reconnaissance de l’insurrection populaire comme voie d’expression du peule.

Propos recueillis par Samuel Somda
Lefaso.net

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