Le mérite : Le critère de responsabilisation en démocratie

lundi 1er décembre 2014 à 23h49min

Hormis la démocratie, tous les régimes politiques sont animés par une classe de dirigeants constituée sur la base de critères qui n’ont jamais été consensuels. La démocratie, selon la définition première héritée de l’ancienne cité grecque, Athènes, est le gouvernement de la cité par tout le peuple. Les critères tels la naissance (aristocratie), la richesse (ploutocratie) la minorité puissante (oligarchie), les plus âgés (gérontocratie) cèdent la place à un seul : être un citoyen intégré au corps civique.

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L’objectif de ce régime est le bien-être partagé à tous en permettant à chacun de concourir à sa réalisation avec ses aptitudes. La liberté, l’égalité et la justice qui sont des valeurs cardinales de la démocratie consacrent ce principe qu’est la participation de tous. Ce sont ces valeurs qui donnent à l’élection qui est l’un des actes de la démocratie son sens. L’élection qui est la modalité privilégiée pour accéder à certaines responsabilités peut-elle suffire pour garantir un bon choix ? Prend-on toujours en compte les précautions nécessaires au meilleur rendement lorsqu’il s’agit d’attribuer des charges non électives ? La mauvaise gouvernance en démocratie en Afrique n’est-elle pas due à la considération accordée à des critères subjectifs au détriment du mérite ?

I. LE CHOIX DU PRESIDENT SUR LA BASE DU MERITE

En démocratie, pour la plus haute responsabilité, celle du président, il est institué la compétition des candidats qui est tranchée par l’élection. L’esprit qui sous-tend cette procédure est le souci d’avoir à la tête de l’Etat le meilleur candidat, celui dont le programme peut permettre un changement qualitativement important dans les conditions de vie du peuple. Le candidat retenu pour être le président doit avoir les aptitudes nécessaires à la conduite des affaires de l’Etat. Ses aptitudes personnelles doivent être le critère fondamental que l’électeur doit prendre en compte. En est-il ainsi en Afrique ?
En Afrique, au lieu du mérite, ce sont des considérations d’ordre social telle la famille qui sont mises en avant. La famille est un acteur considérable sur la scène politique. Pour le parti, le leader et ceux qui le secondent comptent d’abord sur les membres de leur famille considérés d’emblée comme des électeurs acquis. Le fondateur du parti le fait porter d’abord par sa grande famille. Celle-ci comprend les gens de son groupe ethnique et ceux de la région dont il est originaire. C’est pourquoi Jean-François BAYART (1989, L’Etat en Afrique : la politique du ventre) a pu dire qu’en Afrique l’ethnicité n’est presque jamais absente du politique. Pour la conquête du pouvoir en démocratie, le candidat à la première responsabilité a comme premier réflexe de rassembler autour de lui la famille élargie à toute sa région. Dans son discours officiel, l’appel à la famille n’apparaît pas. Ce sont « les militants » qui sont dans la masse qui relayent le candidat auprès des électeurs pour activer le lien de famille. Le jour de l’élection, l’électeur ainsi conditionné, dépose dans l’urne, sans autre considération, le bulletin par lequel il aide son « parent ». Le lien familial étant en profondeur dans sa conscience, l’isoloir devient un décor pour jouer au démocrate. Il l’isole seulement des regards qui sont autour de lui lors du vote. Le critère qui détermine le choix est pour beaucoup d’électeurs le lien de la parenté bien élargie et celui que donne l’origine régionale. Ce réseau de vie prive l’individu de sa liberté pour l’action politique. Celui à qui la responsabilité suprême revient au terme de la compétition grâce à l’appui de sa grande famille se sent moralement contraint de partager ses avantages avec ceux de cette famille. Ceci se vérifie à travers les nominations dans les différents services de l’Etat.

II. LA RESPONSABILISATION DANS LES SERVICES DE L’ETAT

La solidarité au sein de la famille qui a contribué à la victoire du candidat à la présidence lui impose le devoir de solidarité avec ses frères. Il est, selon l’une des images employées pour expliquer sa victoire, monté dans l’arbre grâce à l’appui reçu de sa famille. Peut-il alors se détourner des siens ? S’il n’accorde pas une attention remarquée à ceux de sa famille, il y aura la plainte disant qu’il n’aide pas ses frères ou qu’il mange seul. Pour traduire sa reconnaissance envers la famille, il confie des responsabilités de haut niveau à ses frères. Outre la reconnaissance qu’il exprime ainsi, il y a la stratégie qui consiste à s’entourer des siens pour avoir le contrôle du pouvoir. Certes, le mérite peut être pris en compte. Cependant on n’a pas la certitude d’avoir confié au plus méritant la responsabilité car il n’y pas eu de compétition. Le mérite a été devancé par les considérations relatives aux liens qui donnent un réseau social dans lequel l’individu se trouve. L’argument avancé secrètement par ceux qui attribuent les responsabilités dit qu’il s’agit de ceux qu’ils connaissent. Aux inconnus sont confiés des responsabilités d’importance secondaire quand ils ne sont pas laissés dans la masse des simples fonctionnaires de l’Etat. Le souci de la bonne gouvernance qui est l’un des objectifs de la démocratie est absent de cette procédure.
La mauvaise gouvernance qui explique les contreperformances constatées dans la gestion des affaires publiques en Afrique n’est pas imputables seulement au manque de moyens techniques ni au manque de personnel qualifié. Les critères de responsabilisation qui obéissent aux considérations d’ordre social expliquent en partie ces insuffisances. La démocratie est le régime politique qui permet la responsabilisation sur la base des compétences individuelles, du mérite en termes de savoir-faire.
Les Athéniens auxquels nous devons la première expérience de la démocratie avaient bien compris que le mérite personnel doit primer sur toute autre considération quand il s’agit d’attribuer les charges publiques. Périclès (495 av. JC – 429 av. JC) qui est retenu comme la figure emblématique de la démocratie athénienne l’avait dit avec force dans l’un de ses discours qui nous a été conservé grâce à l’historien Thucydide (La guerre du Péloponèse, livre II, p.37). A ce propos, il avait dit : « Notre « politeia » n’a rien à envier aux lois qui régissent nos voisins ; loin d’imiter les autres, nous donnons l’exemple à suivre. Du fait que l’Etat chez nous est administré dans l’intérêt de la masse et non d’une minorité, notre régime a pris le nom de démocratie. En ce qui concerne les différents particuliers, l’égalité est assurée à tous par les lois, mais en ce qui concerne la participation à la vie publique, chacun obtient la considération en raison de son mérite et la classe à laquelle il appartient importe moins que sa valeur personnelle, enfin nul n’est gêné par la pauvreté et par l’obscurité de sa condition sociale s’il peut rendre des services à la cité ».
La société athénienne était structurée en classes constituées sur la base de l’origine sociale et de la richesse. Le régime aristocratique qui avait gouverné la cité jusqu’au début du VIe siècle avant Jésus-Christ donnait le pouvoir politique et économique à une minorité représentée par les nobles. Cela avait provoqué un déséquilibre social : une minorité de gens aisés qui avait en face d’elle la majorité politiquement et économiquement marginalisée.
Pour éviter l’affrontement que le mécontentement de celle-ci présageait, il y eut le recours à la démocratie. Celle-ci devait permettre la participation de tous à la conduite des affaires de la cité. Le seul critère pris en compte pour être investi d’une charge publique était l’aptitude personnelle. Les affaires de la cité n’étaient plus gérées pour l’intérêt d’une classe comme au temps du régime aristocratique mais pour celui de tous les citoyens athéniens. Ce fut le changement de gouvernance. En cela nous avons l’une des leçons que nous donne la démocratie athénienne.
Outre Athènes, l’Amérique du Nord nous donne aujourd’hui une leçon à propos de la primauté du mérite en démocratie à travers l’élection à deux reprises de Barak Obama à la présidence. Barak Obama a compéti avec des candidats blancs dans une Amérique toujours marquée par la ségrégation raciale dans les esprits. Malgré la persistance de ce préjugé, Obama a gagné la compétition avec des voix des Blancs qui ont été convaincus de ses aptitudes à diriger l’Amérique. Les considérations autres que le mérite, l’aptitude individuelle réduisent l’expression de la démocratie en Afrique. De celles-ci, on peut retenir aussi le genre, critère qui donne lieu à la marginalisation de la femme.


III. LE GENRE ET LA MARGINALISATION DE LA FEMME

Le bilan de la démocratisation se mesure au degré d’implication des différents acteurs. En Afrique la femme n’y est pas encore suffisamment engagée.
Les préjugés hérités des temps anciens persistent toujours. La femme, dit-on, est inférieure à l’homme car elle a moins de capacités physiques et intellectuelles que lui. Si on peut admettre l’affirmation pour ce qui est du physique, l’idée de la supériorité intellectuelle de l’homme sur la femme est un argument des hommes pour justifier l’accaparement du commandement à tous les niveaux.
Ce que des femmes en Afrique ont fait hier et font sur nos yeux aujourd’hui nous permet de dire avec Roger Kekeh (1997, La question des jeunes et la question des femmes en Afrique) qu’« il est pour autant difficilement acceptable aujourd’hui, après que les femmes africaines se soient battues pour l’avènement des indépendances sur le continent et qu’elles se soient érigées en opérateurs économiques sérieux, que le déséquilibre soit accentué entre le rôle joué par les femmes et celui joué par les hommes dans les domaines de l’éducation, de l’emploi et de la politique nationale ». Les résultats de l’instruction par l’école moderne où a lieu la concurrence des intelligences et non celles des forces musculaires suffisent aujourd’hui pour rejeter cette affirmation. N’entretenons donc pas les données culturelles qui freinent le progrès. Pour la démocratie nous devons nous libérer de certains carcans produits de nos cultures. Y rester, c’est plomber le système de vitesse du train pour aller toujours lentement. Il y a une perte d’un capital d’intelligence. Il faut corriger la démarche de nos sociétés.
Si l’Afrique veut la démocratie comme une solution pour obtenir un développement économique et social qui donne la paix, la sécurité, elle doit accepter ses règles dont l’une veut que les aptitudes individuelles priment sur toute autre considération quand il s’agit d’attribuer les responsabilités pour le service de l’Etat à commencer par celle du chef de l’Etat. Elle recommande de placer chacun là où il convient afin d’obtenir de sa prestation le rendement espéré. Ainsi, toutes les forces seront suffisamment activées pour impulser le mouvement du progrès. En plus des compétences intellectuelles, la vertu est indispensable.

IV. LE MERITE MORAL DU RESPONSABLE

Le responsable sert la société par ses compétences techniques. Sa conduite morale est une autre condition nécessaire pour la bonne conduite des affaires publiques. Pour être investi d’une responsabilité dans le gouvernement de la cité, il faut en être digne. Le bien-être des citoyens ne s’évalue pas seulement en biens matériels mais aussi au plan moral.
Les citoyens ont un regard sur ceux auxquels est confiée la responsabilité de la conduite leurs affaires. Ceux-ci doivent être des hommes de vertus, des modèles à certains égards. Par la manière de remplir la fonction confiée, ils doivent être des guides pour leur peuple. C’est pourquoi ils doivent être respectueux des règles de la morale qui donnent à la société sa stabilité, sa cohésion, son harmonie. N’est-ce pas cette exigence qui explique la médiatisation des dérives morales des dirigeants dans les vieilles démocraties américaine et européenne ?
L’écho du comportement de ces dirigeants exprime aussi la désapprobation de leurs peuples. Celui qui est responsabilisé pour participer au gouvernement de la cité, doit être positivement distingué au plan moral pour être un modèle à suivre. On ne doit pas placer au devant des autres celui dont le style de vie est un contre exemple. Pour être réelle, la démocratie doit être portée par la culture de la démocratie qui s’entretient par le respect d’un certain nombre de valeurs morales.
La démocratie est aussi le régime des vertus. Il est alors nécessaire de prendre en compte la dimension morale de la vie de ceux auxquels sont confiées les charges publiques. C’est dire que la maturation des institutions à travers lesquelles s’exprime la démocratie est liée à la qualité de ceux qui sont chargés de les animer.

CONCLUSION

La démocratie est le système de gouvernement qui donne lieu à la compétition des intelligences pour l’excellence. Ceci étant admis, elle doit permettre un rendement élevé dans la gestion des affaires publiques car elles sont alors confiées à ceux qui sont reconnus méritants par leur savoir-faire et leur savoir-être. L’avantage du mérite individuel considéré comme le critère fondamental qu’il faut prendre en compte pour attribuer les charges de responsable est double :
- les meilleurs résultats de la gouvernance. Pour obtenir ces résultats attendus du gouvernement démocratique, à l’élection il faut joindre la compétence. C’est l’un des critères qui peut permettre à la démocratie d’affirmer sa supériorité sur les autres régimes. Le critère du mérite, de la compétence doit permettre de réduire les méfaits de la démagogie (favorisée par l’ignorance) et les autres procédés dont l’usage de l’argent pour tromper le peuple.
- le dépassement des clivages sociaux identitaires et les autres considérations telle le genre féminin qui ne permettent pas l’ancrage de la démocratie en Afrique.
En transcendant les clivages dont l’ethnie, la région, à la faveur de la démocratie, les pays africains enregistreront d’importantes avancées dans le processus de construction de leurs nations. La primauté accordée au mérite individuelle pour la désignation des responsables de la conduite des affaires publiques contribuera à forger la conscience nationale.

Maurice BAZEMO
Maitre de conférences
Université de Ouagadougou
UFR-Sciences Humaines
Département d’histoire

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