Mgr Anselme Titiama Sanon, ancien président du collège des sages : « Je prie pour que ce pays trouve un homme qui porte toute la nation dans son cœur »

lundi 10 novembre 2014 à 18h39min

Depuis son fief de Bobo-Dioulasso, Mgr Anselme Titiama Sanon a suivi les évènements qui ont secoué notre pays d’un regard particulier. En tant qu’ancien président du collège des sages, l’archevêque émérite a dû regretter le rejet des recommandations du collège qu’il avait conduit au lendemain de l’assassinat du journaliste Norbert Zongo. Véritable mémoire vivante des évènements politiques et sociaux de son pays, l’homme d’Eglise dit prier pour qu’un « homme qui porte le Burkina Faso dans son cœur accède au pouvoir ». Entre deux prières donc, Anselme Titiama Sanon a accordé une interview à des médias dont Lefaso.net. Lisez-plutôt.

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Mgr Anselme Titiama Sanon, ancien président du collège des sages : « Je prie pour que ce pays trouve un homme qui porte toute la nation dans son cœur »

Lefaso.net : Comment est-ce que vous avez vécu les évènements qui ont entrainé la démission forcée du président Blaise Compaoré ?

Anselme Titiama Sanon : « Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait », dit-on souvent. Nous avons, comme beaucoup d’autres Burkinabè suivi l’évolution des évènements. Tantôt j’oscillais entre 1966 quand les syndicats ont remis le pouvoir à l’armée. Et depuis, la Nation voltaïque, on n’en est plus sorti. Ou alors 1980 où les choses avaient pris les mêmes genres de précipices. Puis en 1983, 1984 et même 1987. A mon avis, le déroulement des faits s’est arrêté à la séquence des dialogues qui avaient été instaurés entre les partis de la majorité et de l’opposition. Mais, pour moi, tout parti politique est un parti de l’opposition. Du moment que nous n’avons pas la même vision sur ceci ou cela, on a seulement, en premier le devenir positif d’une collectivité, d’une nation, d’un pays.
Alors, depuis que ce dialogue a semblé ne pas aboutir, je me suis dit qu’on risque de se trouver dans la bouillie. C’est comme cela que j’ai vécu les évènements. Comme de la bouillie qui a des ébullitions çà et là. Et malheureusement, tout est devenu tragique. Ce que je vis, c’est le deuil de toute la Nation. Les évènements m’ont conduit à avoir une sensibilité mondiale. Que quelqu’un meurt aujourd’hui en Ukraine, je me sens aussi meurtri. A fortiori, quelqu’un que je connais ou que je suis sensé connaître ! C’est un deuil national même s’il n’est pas encore décrété. Je dis deuil, parce que je suis un religieux et le mois de novembre est un mois de souvenir, de mémorial de ceux qui nous ont précédés.
Des biens matériels privés et publics ont été détruits ; c’est tout simplement dommage ! Nous avons plus d’un quart de siècle pour restaurer les relations sociales de confiance dans une ville comme Bobo-Dioulasso. Si bien qu’on se demande si ces blessures, ces écœurements qui existaient chez les uns et qui se retrouvent chez les autres ne seront pas sources d’insécurité. Je ne dis pas seulement extérieure, mais cette rupture de relations entre les personnes ou voire entre des familles, des services publics, des services religieux… Ce sont des cassures et il faut un sursaut rapide pour construire la paix.


Lefaso.net : Justement, comment voyez-vous l’avenir du Burkina, après l’ère Compaoré ? D’autant plus qu’une partie de la population a toujours lié la stabilité du pays au président déchu.

Anselme Titiama Sanon : Où en est-on aujourd’hui avec la conscience citoyenne ? A-t-on affaire à des citoyens, à une personne, à une personnalité, à un parti politique, ou à un groupe tribal ? Je dis cela, parce qu’à un certain moment, cela se sentait. Si bien que je me pose la question de savoir où est-ce qu’on en est avec l’unité nationale qui devrait faire face aux gros problèmes de la mondialisation ? J’estime cependant que la première chose à faire est de soigner les blessures. Je souhaite que tous ceux qui sont épris de justice, de paix et d’amour, puissent accepter d’aider à soigner les blessures intérieures et extérieures, parce que ça peut être plus profond. En effet, dans l’histoire de toutes les nations, il se trouve des moments où un certain nombre de facteurs permettent un essor monétaire, financier, et même social. Il faut être capable de prendre en dignité ce patrimoine, cet héritage. Ce sont des générations qui luttent, mais à condition de dire que nous luttons pour construire. Cette dignité, cette intégrité n’est pas seulement une question de texte… Quand on a accepté le vivre ensemble, c’est cela qui nous porte.

Lefaso.net : Des tractations sont actuellement en cours afin de désigner le président de transition ? Votre commentaire ?

Anselme Titiama Sanon : Je n’ai pas de commentaire. Toutefois, comme je l’ai dit au temps de Saye Zerbo, je prie pour que ce pays trouve un homme qui puisse porter dans son cœur toute la nation burkinabè. Je l’ai dit en 1980 : ce pays ne deviendra grand que s’il a des fils et des filles dont chacun porte dans son cœur tout le pays. A ce point de vue, je me situe dans une politique nationale et géopolitique. Parce que, entre nous, il y a toujours des grands, des meilleurs… mais dès qu’on franchit des frontières, on se rend compte qu’il y a encore d’autres meilleurs. Peu importe qui est choisi, s’il porte le pays dans son cœur, il pourra parler dignement à la CEDEAO, à l’UA… et on pourra démontrer aux yeux de l’opinion internationale que les pays subsahariens ont muri.

Lefaso.net : C’est dire que vous n’avalisez pas la transition militaire ?
Anselme Titiama Sanon :
Ce n’est pas une question de pour ou contre. Quand j’étais encore de service, les militaires qui étaient à Bobo-Dioulasso savaient ce que je pense. Et je pense que dans une nation, chacun à son rôle et le rôle de l’armée est de veiller à la sécurité afin qu’on n’empiète pas nos libertés. Qu’est-ce qu’on peut penser si un ecclésiastique prenait la tête du pays ? Ce sont des domaines très différents. Les religieux doivent prier pour la paix et l’intelligence nécessaire pour construire le pays. Les militaires doivent veiller sur la sécurité des frontières et sur la bonne exécution de la Constitution. Toutefois, ce qui s’est passé au Burkina n’est nullement la faute de l’Armée. C’est presque le scénario de 1966. C’est fréquent, en Afrique, on confond le pouvoir et la force. On peut avoir le pouvoir sans avoir la force. Dans mon village à Dioulasso-bâ, le chef n’est pas le plus puissant.


Lefaso.net : Pensez-vous que le Burkina aurait pu éviter cette situation si les dignitaires du pouvoir avaient suivi les recommandations du Collège des sages dont vous faisiez partie ?

Anselme Titiama Sanon : Feu collège des sages ! Vous savez, pour nous, les recommandations qui faisaient état de la confiance et de la valeur profonde de ce peuple étaient le socle de la paix. Ce qui amène des attitudes comme la réconciliation, le pardon, le dialogue. L’autre élément, c’était d’avoir un Etat républicain où la chose publique est la plus sacrée. Mais qu’est-ce qu’on a fait de cette République ? Nous avons été lancés dans l’individualisme. Je pense qu’on pourrait rattraper tout cela si l’on avait dépolitisé certaines institutions, à commencer par l’Armée, l’université… Depuis 1998, des jeunes ont gâché leurs études pour des raisons politiques. C’est pourquoi, il faut dépolitiser l’université, absolument, afin qu’elle fonctionne comme une institution républicaine. Chacun a compris que les recommandations du collège des sages, c’est pour le voisin !

Lefaso.net : Le voisin, c’est qui ?

Anselme Titiama Sanon : Le voisin, c’est l’autre camp (l’opposition). Même ceux de la presse n’ont pas pensé qu’ils avaient à apprendre dans le rapport. Alors que nous nous sommes adressés à tout le peuple. Peut-être que le mûrissement politique n’a pas suivi. Les recommandations ne doivent pas être prises pour soi. Il y a des situations qui nous ont fait baisser la tête. Mais il faut d’abord prévaloir la paix qui est un bien personnel. La lutte politique est bien normale, mais il faut la faire avec un cœur de paix. La paix dans les familles, dans le quartier…. surtout la paix sociale et économique, politique… pour retrouver la confiance. Ce qui va être assez difficile.


Lefaso.net : Un dernier mot pour clore cet entretien ?

Anselme Titiama Sanon : Je prie pour ceux qui meurent et pour ceux qui font mourir. Je prie pour ceux qui souffrent et ceux qui font souffrir. Je prie pour ceux qui sont blessés. Je prie pour la réconciliation, pour la paix, le pardon…

Propos retranscrit par Ousséni BANCE
Lefaso.net

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