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Vol AH 5017. L’axe Ouagadougou-Paris marginalise l’axe Alger-Bamako (7/7)

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Crash du vol AH 5017 d’Air Algérie • • mardi 5 août 2014 à 21h40min

Le général de brigade Gilbert Diendéré, chef de l’Equipe de gestion de crise (EGC), s’est « félicité », « une fois de plus », de la « constante disponibilité » de la presse internationale et nationale tout au long de cette semaine où les autorités burkinabè ont choisi de communiquer en temps réel. On s’acheminerait donc, en cette fin de semaine, près de dix jours après le crash du vol AH 5017, vers la fin des investigations des spécialistes français dépêchés sur place. Tant pour la partie enquête de l’accident que pour la partie identification des victimes.

Plus d’un millier de restes humains a ainsi pu être collecté tandis que les effets personnels récupérés, montres, portables, bijoux…, ont été rassemblés à Gao, au sein de la base militaire française. D’ici la fin de cette journée du vendredi 1er août 2014, une cérémonie officielle devrait être organisée pour marquer la restitution du site d’Alglinta à l’armée malienne. Quatorze rotations d’hélicoptère, un MI17, entre la base aérienne 511 de Ouagadougou et Alglinta, auront permis aux familles qui le souhaitaient de se recueillir sur le site du crash.

Le sentiment a été fort, tout au long des jours passés, que cette affaire du vol AH 5017 concernait d’abord la France et le Burkina Faso. En France, des marches silencieuses, des marches blanches, ont été organisées ici et là ; parmi les victimes françaises, il y a un grand nombre « d’associatifs » engagés dans la coopération décentralisée, les ONG, etc. Mais dans la presse, désormais, on est passé à autre chose et le crash de l’avion ne fait plus la « une », ni même les pages intérieures.

A Ouaga, Diendéré a occupé le terrain de la « com » officielle et a organisé la logistique à laquelle aspiraient les familles des victimes. C’était d’autant plus nécessaire que ce drame aérien est sans morts, enfin sans corps visibles. Le mot est cruel pour caractériser ce qui s’est produit du côté d’Alglinta au cœur de la nuit du mercredi 23 au jeudi 24 juillet 2014 : « polyfragmentation » ! Pour les familles concernées, c’est l’Apocalypse.

Quid du Mali et de l’Algérie dans cette affaire ? On se rappelle les mots du président malien Ibrahim Boubacar Keïta lorsqu’il avait reçu à Bamako l’envoyé spécial du président Abdelaziz Bouteflika, le ministre des Transports Amar Ghoul* : Le Mali est « concerné autant » que l’Algérie. « Autant » ne devait pas signifier, cependant, « aussi peu ». Bamako a laissé faire Paris et Ouaga. Alger n’a pas fait mieux. Et surtout rien pour ce qui est de la « com » de sa compagnie aérienne nationale Air Algérie dont l’image est fortement dégradée depuis cette affaire d’avion espagnol affrété auprès d’une compagnie dont la bonne gouvernance n’est pas avérée.

Une société nationale, en Algérie, c’est d’abord, un business pour l’armée ; ou, plus exactement, les officiers supérieurs de l’ANP. Pas un truc à laisser entre les mains des civils. Mais en ce moment, les militaires algériens se soucient bien plus des vivants que des morts. La situation à la frontière avec la Tunisie est particulièrement tendue ; elle l’est plus encore, plus au Sud, avec une Libye qui a sombré dans un chaos indescriptible. Et du côté d’Alger, on entend garantir la sécurité des villes contre des attaques d’avions-suicides libyens. Et le fait que les officiels algériens déclarent que cela ne peut pas se passer, compte tenu de leur extrême vigilance, laisse malgré tout penser que ces scénarios existent. Air Algérie n’a-t-elle pas expliqué, dans son premier communiqué post-crash, que le déroutage du vol AH 5017 avait été demandé pour éviter une collision avec un autre aéronef ?

Les accidents d’avions en plein ciel sont rares hors attentats ou collisions (même s’ils tendent à se multiplier). C’est, le plus souvent, au décollage ou à l’atterrissage que les drames se produisent. Donc à proximité des aéroports, des centres urbains et des secours. Tout, alors, va très vite. Ce n’est pas le cas avec le vol AH 5017. Il aura fallu près de dix jours pour boucler l’enquête sur le terrain. Dix jours de médiatisation : Paris, Ouaga, Alglinta. Bamako avait joué, une fois encore, la « substitution » : aux Français de faire boulot ; tandis qu’Alger avait joué la « distanciation » : responsable, peut-être ; coupable, sûrement pas. La situation a changé.

L’appareil bureaucratique algérien a pris conscience que sa marginalisation avait des allures de capitulation. Pas bon pour l’opinion publique ; pas bon pour l’Armée nationale populaire (ANP). Du même coup, le ministère algérien des Affaires étrangères vient de se rappeler au bon souvenir de la France et a exigé que soit signé un accord de participation à l’enquête. Son communiqué souligne que « cet accord se fonde sur les prérogatives reconnues par le droit international au pays sur le territoire duquel l’accident a eu lieu (la République du Mali) ainsi qu’au pays dont la compagnie aérienne nationale assurait l’exploitation de l’aéronef (l’Algérie) et intègre la responsabilité et les capacités scientifiques et technologiques de la France qui compte le plus grand nombre de ressortissants parmi les victimes de l’accident ».

Autrement dit, Alger (qui a embarqué Bamako dans l’affaire puisqu’on parle d’un accord tripartite : Algérie/France/Mali) veut un droit de regard, et même une prise en compte de ses compétences, non seulement dans l’enquête d’identification des victimes mais également d’investigation en ce qui concerne les causes du crash. Il était temps puisque le travail de terrain est achevé et que les experts, désormais, sont de retour en France. Jusqu’à présent, l’Algérie avait tendance à considérer que le crash d’Alglinta était l’affaire de Swiftair. C’était son avion et son équipage. Si la responsabilité d’Air Algérie est engagée, elle se refuse à se considérer coupable !

On notera que dans le même temps, Aïssata Touré Diallo, députée malienne de Youvarou (dans la région de Mopti, mais au Nord de cette ville), membre du parti présidentiel (RPM), présidente de la Commission des Affaires étrangères, des Maliens de l’extérieur et de l’Intégration africaine à l’Assemblée nationale malienne, vient de se rendre à Alger où elle doit plaider auprès de l’APN (Assemblée populaire nationale à ne pas confondre avec l’ANP, l’Armée nationale populaire, quoique !) en faveur d’une « coopération plus étroite » entre Bamako et Alger basée sur le « dialogue » et la « concertation ». On notera au passage, mais il ne faut pas y voir malice (enfin, je ne le pense pas) que Aïssata Touré Diallo est l’épouse de Toumani Djimé Diallo, secrétaire général à la présidence de la République du Mali et un « très proche » d’Ibrahim Boubacar Keïta, le chef de l’Etat.

La boucle est-elle bouclée ? Sûrement pas. Alors que, jusqu’à présent, l’Afrique se rassemblait autour des morts, elle tend aujourd’hui à se chamailler devant les dépouilles. Celles du MNLA, d’AQMI, de Boko Haram, d’Ebola, de Swiftair… Le retour en force sur le continent des puissances « occidentales », leur intervention directe (Libye, Mali, Centrafrique…) ou indirecte (via le « printemps arabe »), la convocation des chefs d’Etat à Paris (sommet sur la sécurité fin 2013 ; lutte contre Boko Haram au printemps 2014) ou à Washington (ils y seront tous, ou presque, dans quelques jours après avoir été soumis à des tests de dépistage d’Ebola), sont-ils le facteur déclenchant ou une conséquence de l’impéritie de la gouvernance africaine ? Le Pays, quotidien privé burkinabè, titrait récemment (mercredi 30 juillet 2014) : « Crash du vol AH 5017. La rançon de la mondialisation ». Veillons à ce que ce ne soit pas, également, le crash de l’Afrique tout simplement.

* Sur le net, une polémique est lancée au sujet de la photo signée de l’AFP (et qui a été publiée notamment, sur cinq colonnes, dans Le Figaro du mardi 29 juillet 2014) sur laquelle les ministres des Transports du Mali et de l’Algérie exhibent, comme des trophées, les boîtes noires du vol AH 5017. Les internautes non seulement doutent qu’il s’agisse des vraies boîtes noires mais trouvent indécents ces sourires de satisfaction qu’arborent les deux ministres ; certains accusent même le ministre algérien de « faire le facteur » puisque les boîtes noires vont être remises pour examen à la France (cf. à ce sujet mon commentaire dans LDD Burkina Faso 0435/Lundi 28 juillet 2014).

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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