Ludovic Ouhonyiouè Kibora, anthropologue à l’INSS et vice-président de l’APAD : « Les chercheurs cherchent et trouvent mais ne savent pas par quelles voies vulgariser leurs résultats »

lundi 21 juillet 2014 à 19h35min

Il est maître de recherche en anthropologie, chef du département socio-économie et anthropologie du développement à l’Institut des Sciences des sociétés (INSS). Le Dr. Ludovic Ouhonyiouè Kibora évolue dans un domaine très peu connu, mais dont la prise en compte est cardinale dans la réussite de tout projet et programme de développement. Dans cet entretien, celui qui est par ailleurs, vice-président de l’Association Euro-africaine pour l’anthropologie du changement social et du développement, nous parle davantage de ce regroupement de chercheurs, de l’échec programmé de toute entreprise de développement qui ne prend pas en compte « l’être » et de la problématique de la vulgarisation des résultats de la recherche.

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Ludovic Ouhonyiouè Kibora, anthropologue à l’INSS et vice-président de l’APAD :  « Les chercheurs cherchent et trouvent mais ne savent pas par quelles voies vulgariser leurs résultats »

Lefaso.net : Vous êtes vice-président de l’Association euro-africaine pour l’anthropologie du changement social et du développement, présentez-nous cette organisation ?

Ludovic Ouhonyiouè Kibora : C’est une association qui est basée essentiellement sur la recherche en sciences sociales, notamment l’anthropologie et qui privilégie aussi les praticiens du développement. Elle a été créée en 1991 à Paris. Au colloque de Montpellier en 2013, on a essayé de voir comment changer la dénomination pour que les autres ne se sentent pas exclus. C’est pourquoi l’association est ouverte aussi aux praticiens du développement, qui peuvent avoir leur mot à dire pour qu’on confronte les idées avec les chercheurs. C’est euro-africaine parce qu’initialement la structure été créée par des chercheurs français, africains et allemands, d’où cette dénomination. Mais depuis un certain temps, l’association est ouverte au monde entier car on peut aussi recevoir des américains du nord, des sud-américains, etc. On insiste davantage sur l’anthropologie du changement social.

Anthropologie du changement social et du développement, en termes plus accessibles et digestes, qu’est-ce-ce que cela veut dire ?

Vous savez, les sciences sociales ont souvent travaillé sur des thématiques par rapport à des époques et puis il y a l’anthropologie ou l’ethnologie des débuts qui a travaillé sur des questions de parenté, des questions liées à la connaissance des civilisations. Aujourd’hui, on essaie de comprendre les motivations des populations, les attitudes, les logiques sociales dans l’engagement des projets de développement, dans ce qui est mis en œuvre pour améliorer leurs conditions de vie. C’est dans cet accompagnement qu’on se situe pratiquement. C’est donc pour accompagner les populations dans la compréhension de leur motivation. Mais aussi pour voir comment on peut appuyer les recherches. L’anthropologie du changement social travaille par exemple sur les questions novatrices telles que la décentralisation, les projets de développement socioéconomique, l’agriculture, les questions de pauvreté. Quelles sont donc les perceptions des populations, comment est-ce qu’on peut mieux cibler les pauvres dans les politiques publiques, comment mieux connaître les logiques individuelles et collectives afin de pouvoir coordonner les programmes qui sont faits à leurs endroits.

Vous citez des centres d’intérêt qui concernent le développement, le sous-développement, alors que l’association regroupe des chercheurs européens des pays développés, est-ce-qu’ ils se reconnaissent dans cette vision ?

C’est là un débat parce qu’au début les gens disaient que l’anthropologie est le regard que l’on porte sur l’autre lointain. Et les premiers chercheurs dans nos milieux étaient des occidentaux. Il y a beaucoup de gens qui ont même accusé l’anthropologie d’être une discipline colonialiste parce qu’elle permettait de connaître l’autre pour mieux lui apporter la civilisation. C’est pour montrer cette rupture que nous adoptons d’autres façons de faire, une autre mission qui est le changement social parce que c’est le quotidien des vies. Lorsqu’on parle de changement social, c’est vrai que dans l’urgence, les terrains qui sont adoubés, ouverts, peuvent être ouest africains et africains, mais il se trouve qu’on peut intervenir aussi bien en Europe, en Amérique latine... Cela ne concerne pas que l’Afrique. C’est pourquoi, la notion de développement a commencé à disparaître et on s’intéresse plus au changement social parce que cela concerne aussi bien les comportements des populations urbaines dans les grandes capitales occidentales que dans les campagnes et villes africaines.

C’est donc pour s’adapter aux réalités de vos collègues chercheurs européens que la dénomination change progressivement ?

(Rires) Ce n’est pas pour s’adapter aux chercheurs européens mais plutôt pour s’adapter aux réalités concrètes de ce que l’on aborde.

Vous estimez que la situation change et qu’il faut plutôt privilégier la notion de changement social que celle du sous-développement ?

Vous savez que la notion de sous-développement est un concept qui a été utilisé pendant certaines années, pendant certaines périodes. Il est lié à des époques de catégorisation. Mais là, on est n’est pas dans ces questions, on est dans le domaine de la science et on estime que la terminologie changement social sied mieux à ce que l’on aborde, aux problèmes actuels, aux questions courantes, plutôt que celle du développement. On ne parle pas de sous-développement mais comment est-ce qu’on peut accompagner des actions courantes, quotidiennes de transformation du milieu de vie des gens avec des réflexions scientifiques. On peut travailler sur toutes les questions qui sont d’actualité. La communalisation, la gouvernance locale, la lutte contre la pauvreté, les questions de corruption, certaines des thématiques peuvent être liées à des contextes particuliers, mais d’autres sont plus ouvertes

Avec des centres d’intérêts divers et des chercheurs d’horizons différents comment arrivez-vous à travailler puisque les réalités que vous abordez ne sont pas les mêmes partout ?

On avait un bulletin qui est devenu une revue (Anthropologie et Développement) après 36 numéros. Le but est de pouvoir réunir des gens qui travaillent sur des thématiques diverses mais qui ont des visions communes sur l’anthropologie du changement social et qui profitent des colloques pour exposer leur point de vue sur des questions sociales. A l’issue de ces colloques, on essaie de voir comment on peut publier les actes mais parallèlement il y a un bulletin qui fonctionnait dans lequel on publiait des articles. C’est ce bulletin que nous avons transformé pour qu’il soit une revue plus scientifique avec un comité de lecture qui respecte une périodicité définie. On a le premier numéro qui est sorti et les autres viendront et c’est après 20 ans de fonctionnement que nous avons eu ce changement. Normalement, c’est 2011 qui devrait être l’anniversaire mais le colloque a eu lieu en 2013.

Ce retard dans l’organisation des colloques est dû à quoi ?

Ce n’est pas évident d’organiser des colloques, on a fait celui de Ouagadougou en 2010 normalement on devrait tenir le prochain en 2012 mais c’est à cause des questions de calendrier, de gestion des programmes des membres, et surtout du nerf de la guerre. Les gens viennent d’un peu partout dans le monde, l’organisation est lourde. Mais on s’active pour respecter la périodicité des deux ans et si tout va bien en 2015, il y aura un colloque en Afrique, à Cotonou au Bénin. On essaie d’alterner entre l’Afrique et l’Europe.

En 2010, c’était à Ouagadougou et généralement nous profitons des colloques pour tenir les assemblées générales et discuter des questions de fond et si ce sont les périodes de renouvellement de bureau on le fait. C’est ce que nous avons fait en 2013 où on a renouvelé le bureau. L’ancien président qui avait passé 6 ans a souhaité se retirer pour être à la base et un nouveau président a été nommé, en la personne de Philippe Lavigne Delvigne, chercheur à Montpellier et moi j’ai été désigné comme vice-président. Le secrétariat et la présidence sont basés à Montpellier pour une question d’efficacité et de proximité dans le bon fonctionnement de l’association.

En tant que vice-président, quelles sont vos missions au sein de l’association ?

En tant qu’association scientifique qui mène des activités scientifiques, mes activités quotidiennes s’inscrivent dans ce cadre. Aussi, partout où je passe et dans la mesure du possible j’essaie de faire connaître l’association et montrer nos objectifs, les compétences dont nous disposons et que l’on peut mettre à la disposition des uns et des autres. Parallèlement on organise des séminaires périodiques. Ici (Ndlr. INSS) on a des séminaires 3 SB (Science Sociale du Burkina) tous les premiers vendredi du mois en collaboration avec d’autres associations au sein de l’INSS. L’APAD collabore et on essaie d’encourager les jeunes chercheurs à exposer leurs travaux. On critique pour améliorer, s’il y a des chercheurs seniors qui sont de passage et qui veulent exposer on peut les programmer. Mais souvent l’engouement est tel que c’est difficile d’avoir de la place pour exposer. En plus de cela on fait du lobbying pour amener les gens à adhérer à l’association.

Est-ce que les gens rechignent à venir à l’association ?

Les gens ne rechignent pas, mais beaucoup disent que c’est un regroupement d’anthropologues et comme ils ne sont pas de cette discipline, ils n’ont rien à voir. On essaie de les convaincre. Même si vous êtes dans les sciences sociales, vous êtes acteur du développement, vous pouvez venir. C’est avant tout, un cadre d’échanges. Que ce soit par l’écrit ou par les rencontres, cela peut guider, éclairer les lanternes pour amener à trouver des solutions souvent faciles. Quand vous travailler sur une problématique de recherche et que vous côtoyez les chercheurs qui travaillent dans le même domaine, cela peut vous faciliter les choses. Et si vous êtes membres, vous recevez gratuitement la revue et lorsqu’il y a des colloques on peut trouver des formules pour faire participer et prendre en charge les chercheurs ou des jeunes chercheurs qui n’ont pas forcément assez de ressources sous nos contrées.

Quelles sont les conditions d’adhésion à l’APAD ?

L’association regroupe à priori les praticiens du développement et des socio- anthropologues mais vous pouvez ne pas l’être et adhérer. Si vous aimez les échanges scientifiques, vous avez une ouverture d’esprit, vous avez envie de discuter dans le milieu de la recherche scientifique et intellectuel vous pouvez adhérer. D’ailleurs sur les fiches d’adhésion, il n’y a pas de précision. On dit seulement que l’inscription donne droit à des réductions aux colloques et à des numéros gratuits d’anthropologie et développement, notamment de la revue. Les L’inscriptions se font en ligne. On a fixé un principe de cotisation sur la base du salaire mensuel moyen de l’adhérent. Lorsque le candidat a un salaire inférieur ou égal à 800 euros (environ 524000 FCFA), vous payez 12 000 f CFA par ans. Ceux qui sont au-delà de cette fourchette, qui ont plus de de 800 euros par mois, payent 25000 f CFA. Les salaires ne sont pas identiques partout. Le maître de cherche au Burkina ne perçoit pas le même salaire que son collègue français. Il n’y a pas de contrôle on n’exige pas le bulletin de paye, mais on estime que pour des raisons d’honnêteté et d’éthique dans le domaine de la recherche, il ne doit pas y avoir de soucis.

Le problème avec les cotisations, c’est quand les colloques se profilent à l’horizon que les gens se bousculent pour payer. Le colloque de Ouagadougou a été un grand succès en 2010. Les gens étaient prêts à payer pour participer parce qu’ils ont lu des articles, ont utilisé des références dans leurs écrits et n’avaient jamais vu les auteurs de ces articles. C’était l’occasion de les approcher et discuter sur le contenu de certains concepts. Ils n’ont donc pas hésité à payer leur adhésion. Mais lorsque ces manifestation passent, l’engouement baisse jusqu’à l’annonce du prochain colloque. Ceux qui sont à jour de leurs cotisations étant prioritaires, les gens s’exécutent parce que pour participer, il faut payer. Mais souvent, les gens veulent payer leur cotisation, mais comme le payement se fait en ligne, cela peut paraître fastidieux et nous faisons en sorte que les membres remettent les cotisations sur place et lorsque les collègues français ou européens sont de passage, ils récupèrent pour aller mettre dans la caisse commune.

Une de vos publications dans la revue traite des perceptions des populations et des pratiques du développement. Un mot sur cette recherche…

J’ai souvent travaillé sur des questions de pauvreté avec des collègues universitaires qui sont des économistes. Ces derniers ont leur perception et nous en tant que socio-anthropologues, nous avons aussi notre vision. Les économistes travaillent beaucoup sur des données chiffrées, sur des statistiques. Selon les idées qui ont souvent été véhiculées, que ce soit par certains chercheurs que par des institutions financières de Bretton woods, la pauvreté qui est mise en avant est celle monétaire. Nous en tant que socio-anthropologues, nous disons que les hommes sont plus que des statistiques, ce sont des êtres qui vivent, qui pensent, qui changent et qui ont des perceptions des attentes que l’on peut difficilement contenir dans des statistiques. La preuve est que lorsqu’on regarde autour de nous, depuis 1991, on a mis en pratique les programmes d’ajustements structurels, ensuite les cadres stratégiques de lutte contre la pauvreté et maintenant on a la SCADD (Ndlr. Stratégie de croissance accélérée et de développement durable). Souvent ce sont les insuffisances des programmes qui amènent d’autres. Généralement on ne prend pas assez en compte les aspects socio-culturels…

Vous avez l’impression que c’est un modèle de développement prêt à porter imposé souvent ?

Justement, très souvent on amène des programmes conçus ailleurs qu’on plaque sur toutes les sociétés sans tenir compte des cultures locales, des perceptions des populations et de leurs attentes. Compte tenu de cela, nous nous disons qu’il faut beaucoup prendre en compte les aspects sociétaux, les aspects culturels. C’est sur cette base que j’ai bâtie ma problématique en disant que compte tenu de ces échecs répétés, il faut plutôt comprendre ce que les populations elles- mêmes pensent de leurs conditions de vie. Qui est-ce qui est défini comme pauvre, est-ce que ceux qui sont caractérisés comme pauvres s’estiment pauvres ? Quand on parle de pauvreté monétaire, le plus souvent l’Etat et les chercheurs ne sont pas d’accord sur les chiffres. Même si on part sur la base des chiffres, on dira que le pauvre, c’est celui qui vit avec moins d’un dollar par jour. Vous verrez qu’il y a des gens qui font des semaines sans un dollar mais qui s’en sortent. C’est-à-dire qu’on a oublié les aspects de solidarité sociale et les conceptions culturelles liées à la pauvreté. Lorsque nous demandons aux gens de se définir, ceux que l’on considère comme pauvres, ne se définissent pas tous comme tels. Dans un milieu donné, les populations sont à mesure de cibler les pauvres qui ne sont pas forcément ceux qui sont déterminés par les statistiques. Ma recherche avait donc pour intention de dire que les programmes de développement doivent aller dans le sens de la compréhension de ces phénomènes et voir comment aller vers le plus grand nombre plutôt que de contenter de statistiques et de données économétriques qui laissent de côté une frange importante de la population.

Avez-vous eu des retours après publication de cette étude ?

C’est justement le problème quand on publie des études. On peut dire qu’on en a reçu, même si ce n’est pas direct et immédiat de la part des politiques, mais on constate qu’actuellement, lorsqu’on veut mener des réflexions sur des programmes à mettre en œuvre, on fait désormais appel aux sciences sociales notamment aux recherches socio-anthropologiques pour mieux comprendre les perceptions et les attentes des populations avant de s’engager. Si ces dimensions ne sont pas suffisamment prises en compte, nous réclamons. Il y a des institutions qui étaient spécialisées dans le plaquage des programmes déjà conçus dans des tours de verre très loin d’ici mais qui font aujourd’hui appel aux sciences sociales parce qu’elles ont compris qu’on ne peut arriver à un développement véritable si on ne passe pas par le bas. Et cela passe par la compréhension des logiques individuelles et collectives des populations, d’où l’importance de faire appel à la socio-anthropologie. Ce n’est pas facile mais cela devient un label d’excellence et il y en a qui y croient fondamentalement et qui se disent que sans cela, il est difficile d’arriver à des résultats probants. Je ne sais pas si ce sont des retombées mais nous sommes sollicités pour participer à des réflexions, à l’élaboration de projet et même pour la conduite de projet et c’est cela notre satisfaction.

Actuellement le référentiel de développement au Burkina, c’est la SCADD. Pensez-vous qu’elle prend en compte les préoccupations de la base ?

Le problème des programmes c’est que lorsque vous regardez les thématiques, elles sont toutes prises en compte. Mais dans l’évolution, dans la mise en œuvre, les partenaires exigent des indicateurs beaucoup plus tendance économétriques que socioéconomiques. La SCADD est un gros lot et il y a des activités qui concourent à la réalisation des objectifs. La mise en œuvre de certaines prend en compte notre vision et c’est à travers cela que l’on estime qu’il peut avoir une contribution quelconque mais sur l’ensemble je ne pense pas qu’on soit sorti de cette vision du tout économique dans la considération des questions de développement. Lorsqu’on parle de croissance, on peut en avoir à deux chiffres mais le panier de la ménagère subit toujours les mêmes affres quand elle se rend au marché et les populations à la base sont toujours dans des situations qu’elles ne comprennent pas, alors que les voyants de l’économie nationale sont au vert.

Justement, n’est-ce pas les institutions partenaires, notamment celles de Bretton woods qui dictent le tout économique dans les programmes ?

Bien sûr. Je disais qu’avec les échecs répétés des différents programmes, souvent des employés qui ont travaillé avec ces institutions lorsqu’ils n’y sont plus sont très critiques par rapport aux méthodes employées pour atteindre certains objectifs. Mais aujourd’hui, il y a de plus en plus des sollicitations en matière de recherches en sciences sociales pour aider à redresser la barre, corriger les erreurs du passé. On sent progressivement une ouverture d’esprit même si on arrive difficilement à faire bouger le mammouth, il y a de petites choses qui se font. Des programmes aujourd’hui admettent leur faillite parce qu’ils sont allés sur des mesures globales, mais il va falloir qu’on cible d’avantage les pauvres et les personnes vulnérables et il faut associer les chercheurs en sciences sociales pour identifier les cibles. Parce que si vous partez sur des données économétriques, vous pouvez faire des analyses en restant à new York ou à la Haye et cela entraine des données qui ne tiennent pas compte des hommes sur le terrain mais des chiffres et des statistiques.

Lorsqu’on fait des colloques au sein de l’APAD et qu’on publie des ouvrages, c’est pour justement dire notre conception des choses et dans la contradiction, on arrive à faire jaillir la lumière. A partir de là on est souvent sollicité. Lors du colloque de Montpellier il y avait des panels sur différents niveaux. Des anthropologues qui ont travaillé dans ou avec des institutions ont montré comment ça se passe et ont estimé qu’ils se faisaient utilisés parce qu’ils produisaient des résultats qui n’étaient pas utilisés. En même temps qu’on était content de les avoir, on mettait leurs résultats à coté parce que cela ne répondait pas à la philosophie qui a été montée au sein de l’institution depuis plusieurs décennies. Mais petit à petit on sent qu’il y a des transformations. Souvent des études sont commanditées par des décideurs qui veulent comprendre si des mesures prises en faveur des populations sont bonnes ou comment lutter contre un phénomène qui prend de l’ampleur. Bien entendu on fait la différence entre la consultation et les recherches scientifiques, tout en faisant ressortir des recommandations pertinentes qui pourront éclairer les décideurs

Autre chose à présent. Il est souvent reproché aux chercheurs d’être retirés dans leur tour d’ivoire avec les résultats de leurs recherches. Qu’est-ce que vous faites au sein de l’APAD pour valoriser vos résultats ?

C’est cela le problème du chercheur, même avec les collègues on en discute. Tout le monde, n’a pas le même entendement de la vulgarisation. Le chercheur cherche, il trouve, il applique, il essaie de voir ce qui est, ou il met à la disposition du public. Il faut peut-être quelqu’un à coté pour l’aider à vulgariser. C’est ceux qui utilisent les résultats de la recherche qui doivent venir. C’est vrai que souvent quand les gens ne savent pas ce que vous avez trouvé, ils ne peuvent pas venir chercher. Souvent on se retrouve dans un dilemme. Mais de plus en plus, on essaie de prendre des dispositions pour faire connaitre les résultats de nos recherches. A l’APAD, nous disposons d’un site web, une vitrine qui présente ce que nous faisons. A côté de cela, il y a le colloque. Le fait de les organiser tous les deux ans, avec des publications, sont autant d’éléments de vulgarisation. Il y avait aussi le bulletin qui publiait tout ce que les gens avaient vécu comme expérience dans un projet de développement ou des réflexions sur des questions fondamentales liées à des changements sociaux dans un milieu donné. On le distribuait souvent gratuitement dans des institutions. Avec nos contacts avec la presse, nous disons également ce qu’on fait. C’est ce qu’on essaie de faire pour le moment et lorsque les gens découvrent, ils nous sollicitent pour animer des conférences, participer à des débats, ou dans le montage des projets ou l’exécution programmes de recherche.

Vous parlez web, colloques et bulletins, ne pensez-vous pas que ces outils sont élitistes et que vous risquez de tomber dans les même travers que ceux que vous dites ne pas prendre en compte les préoccupations des populations à la base ?

Le problème aussi est que la recherche se fait dans une langue et un langage technique, pour la vulgarisation de nos recherches, on ne peut pas descendre jusqu’à un certain niveau. On peut peut-être traduire les résultats de nos recherches en langues nationales, mais c’est une question d’étape, de disponibilité et de compétence. On a des collaborateurs linguistes et qui ont publié en langues nationales. Moi-même je suis dans un institut ou on a beaucoup publié ou traduit des textes fondamentaux comme la constitution en langues nationales. Donc c’est petit à petit qu’on prend ces aspects. Lorsqu’on mène des réflexions et qu’on estime qu’on peut tirer des fascicules ou des indications qui peuvent être distribuées à des paysans, il est possible de le faire. C’est globalement ce que l’association fait. Mais individuellement, il y a des chercheurs qui vont plus bas que ce qui est fait à travers le bulletin ou le site web en faisant des prospectus, en traduisant en différentes langues les actions et les activités qu’ils mènent. Tout est lié à des contextes et à des périodes données. Toutes les voies sont ouvertes. La vulgarisation a différents paliers si nous arrivons à franchir un ou deux, d’autres personnes peuvent prendre le relais pour aller au-delà pour qu’on atteigne la base. Mais souvent les gens pensent que les chercheurs sont des demi-dieux et ce qu’ils disent est incompréhensible. Peut-être qu’il y a un mythe et notre nombre insuffisant joue en faveur de ce mythe. Mais lorsqu’on va sur le terrain, la différence est nette, surtout l’anthropologue s’intègre facilement. Le principe de base de la méthode de recherche en anthropologie, c’est l’immersion. Nous sommes par exemple en train de faire une étude sur la sécurité alimentaire. Lorsqu’on va faire la restitution nous iront dans le milieu de vie de la communauté, prendre un traducteur locale qui va expliquer nos résultats et demander leur point de vue.

Personnellement j’ai déjà fait des recherches dans des endroits comme le Sanguié où je ne parlais pas forcément la langue. Il s’agissait de mettre en place un programme de développement, j’ai exposé les résultats sous un arbre à palabre avec les populations. Je leur ai demandé à la fin si ce que j’ai dit répondait à leurs attentes. Les gens ont discuté et étaient d’accord en grande partie avec ce qui est ressorti. Le programme a donc suivi ces indications pour se développer. Même aux étudiants on dit de toujours trouver un moyen pour faire comprendre aux gens ce que vous avez produit. C’est quelque chose de recommandé dans nos pratiques de recherches quotidiennes.

Un dernier mot ?

Vous avez posez une question fondamentale sur la vulgarisation des résultats de la recherche. Les chercheurs, cherchent, trouvent mais ne savent pas par quelle voie passer pour faire connaître les résultats. Nous collaborons avec la presse et j’ai apprécié des jeunes journalistes qui vont vers les chercheurs pour programmer des émissions de télé, radio produire des articles de presse, et c’est une dynamique qu’il faut encourager. C’est un partenariat qu’il faut développer afin que la population connaisse mieux ce qu’on fait et ce qui peut les aider. Souvent les gens sont dans des problèmes alors que la solution est déjà trouvée. Même au niveau des institutions nationales ou internationales, on commandite souvent des études en investissant des millions pour résoudre un problème alors qu’il y en a qui ont déjà développé des idées qui auraient permis de réduire souvent le coût de certains investissements.

En ce qui concerne l’APAD, il ne faut pas que les gens se sentent rebutés par l’appellation euro-africaine pour penser qu’ils ne sont pas conviés s’ils sont par exemple asiatiques, c’est ouvert à tout le monde. On n’a pas affaire qu’à des socio-anthropologues. Au colloque de Ouagadougou en 2010, sur les affiches quand les gens voyaient anthropologie, ils ne se sentaient pas intéressés, mais après on a vu des historiens qui étaient de passage et qui ont pu participer à une séance. Ils ont compris que ce n’était pas distant de ce qu’ils pouvaient faire. Les journalistes aussi qui sont venus couvrir ont trouvé qu’il y avait des choses intéressantes et que cela pouvait être ouvert à tout le monde.

Entretien réalisé par Tiga Cheick Sawadogo

Lefaso.net

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