Kalifou Traoré, ancien député voltaïque : « Gérard Kango Ouédraogo a été un homme politique exceptionnel »

jeudi 3 juillet 2014 à 22h14min

Il se nomme Kalifou Traoré, surnommé « Djina » par ses vieilles connaissances. Après avoir servi son pays comme enseignant, Kalifou vit aujourd’hui une retraite paisible à Sindou dans la province de la Léraba. Il a connu le grand homme politique que le Burkina Faso pleure aujourd’hui, Gérard Kango Ouédraogo, et a accepté nous livrer son témoignage.

Kalifou Traoré, ancien député voltaïque : « Gérard Kango Ouédraogo a été un  homme politique exceptionnel »

Lefaso.net : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Kalifou Traoré : Je m’appelle Traoré Kalifou, professeur d’Histoire-Géographie à la retraite à Sindou. Ancien député, je suis un des fils du Chef de Canton Traoré Balla et de Traoré Tjègouè, matrone. Je suis Chef de Canton de Sindou par intérim. Je suis né en 1933.

Lefaso.net : vous avez connu et travaillé avec Gérard Kango Ouédraogo ; pouvez-vous nous parler de lui et dans quel contexte vous l’avez connu ?

K alifou Traoré : J’ai connu Gérard Kango très tôt. Déjà quand nous étions élèves je l’ai connu sans avoir travaillé d’abord avec lui. Je sais qu’il a milité dans le Mouvement Démocratique Voltaïque (M.D.V) créé par le Capitaine Michel Dorange qui était installé pendant un certain temps à Ouahigouya pour, dit-il, s’occuper des orphelins et des victimes de guerre. C’est par ce truchement que Gérard a commencé sa politique. Déjà, avec la Constitution de 1946, comme notre pays était toujours partagé comme un gros gâteau entre la Côte-d’Ivoire, le Niger et le Soudan Français (actuel Mali, ndlr), Gérard se trouvait au Yatenga et le Yatenga était rattaché au Soudan Français. Ce qui fait qu’à partir de 1946, la France a autorisé la création des partis politiques dans les colonies. C’est ainsi que le M.D.V sera lancé par le Capitaine Dorange et Gérard Kango sera un des grands militants. Et c’est par le biais du M.D.V qu’il sera élu Conseiller Général parce qu’il n’y avait pas de Députés, et il siégeait au Grand Conseil de l’A.O.F (Afrique Occidentale Française, ndlr). Parmi ces Conseillers Généraux, il y’avait les Grands Conseillers et Gérard représentait la Haute-Volta à ce Grand Conseil de l’A.O.F. C’est ainsi qu’il a pointé comme homme politique de grande valeur. Vous savez que c’était un grand orateur, un tribun. Lorsque la Loi Cadre fut instituée en 1956, Gérard sera toujours élu comme Conseiller Général. Cette Loi Cadre prévoyait la mise en place des gouvernements locaux. Et les présidents de ces gouvernements locaux en réalité étaient les Hauts-commissaires de la République Française dans la colonie. Entre temps, la Haute Volta fut reconstituée en 1947. Il faut aussi reconnaître, que ce soit Gérard Kango, que Nazi Boni, que ce soit Ouezzin Coulibaly, Mamadou Ouédraogo, Henri Guissou, Philipe Zinda, ils ont tous contribué en frappant du poing sur la table au Palais Bourbon pour que la Haute Volta soit reconstituée. Les chefs coutumiers tels que le Mogho Naba, le Yatenga Naba et les chefs traditionnels de l’Ouest y ont tous contribué et la Haute Volta renaquit en 1947. A partir de ça, Gérard Kango s’était déjà fait connaître comme un jeune homme politique dynamique, qui savait parler, qui savait vraiment manier la langue française. A partir de 1958, la naissance de la Communauté Franco-africaine, Gérard est toujours là. Et notre pays sera membre de cette communauté Franco-africaine, puisque la Haute Volta a voté pour le « oui » ; seule la Guinée de Sékou Touré a voté « non ». Au Niger, Bakary Djibo avait tenté mais le « non » n’a pas passé, il a été obligé de démissionner. Il était le Président du premier Conseil du Gouvernement du Niger. Chez nous ici, c’est Daniel Ouezzin Coulibaly qui fut le premier Président du Gouvernement Local. Qu’est-ce qu’il avait fait ? Très fin politicien, il (Ouezzin) avait laissé sous silence le R.D.A et a créé en 1956 le P.D.U (Parti Démocratique Unifié) avec Joseph Ouédraogo, Joseph Conombo, François Bouda et Ouezzin est devenu le président. Habillement, sans parler du R.D.A, Ouezzin Coulibaly a ramené toutes les tendances R.D.A dans le P.D.U. C’est petit à petit que le R.D.A est revenu mais la mayonnaise avait déjà pris (…) Pendant ce temps-là, Gérard militait toujours au M.D.V. Il rejoindra plus tard Ouezzin Coulibaly et le M.D.V va disparaître. Denis Yaméogo et Maurice Yaméogo aussi vont rejoindre Ouezzin pour lui permettre de conserver la majorité à l’Assemblée Territoriale et lui éviter l’humiliation face à Nazi Boni. C’est ainsi que Maurice, à la mort de Ouezzin, comme récompense, est devenu président du conseil du gouvernement et Président de la République de Haute Volta jusqu’au 03 janvier 1966 où il a été renversé par un coup d’état populaire. Ce n’était un coup d’état militaire. Ne faisons pas la confusion. Lamizana n’en voulait pas mais il a été contraint parce que ça criait partout « l’armée au pouvoir ». La situation était telle que dans la nuit du 03 janvier 1966 vers 21h, Lamizana a fait une déclaration dans laquelle il informait le peuple que le Président Maurice Yaméogo n’en pouvant plus et pour éviter le chaos, lui a remis le pouvoir. Gérard est toujours là et il est Député. Il était le maître du Yatenga. Il n’y avait pas d’opposition à Gérard Kango dans le Yatenga. Il avait la population de Ouahigouya en main. Toujours sous Lamizana, il ya eu des élections en 1970 et Gérard est devenu Premier ministre et Joseph Ouédraogo qui fut surnommé plus tard Jo Oueder devint Président de l’Assemblée Nationale. La mésentente entre les deux hommes et la famine de 1973 ont abouti au premier coup d’état militaire en février 1974, avec toujours Lamizana au pouvoir. En 1978, Lamizana organisa des élections où il fut mis en ballottage par Macaire Ouédraogo, le candidat de Maurice Yaméogo. C’est en cette année 1978 que je fus élu Député sous la bannière du Front Progressiste VoltaÏque (F.P.V) et Gérard est devenu Président de l’Assemblée Nationale sous la bannière du R.D.A. Comme à la deuxième république, la mésentente entre l’Exécutif dirigé par Joseph Conombo et le législatif de Gérard Kango a abouti au blocage des institutions, tant et si bien que des hommes politiques tels que Joseph Ki-Zerbo, Joseph Ouédraogo et d’autres forces ont incité le Colonel Saye Zerbo à faire un coup d’état le 25 novembre 1980, le 2e coup d’état militaire de notre pays(…). C’est pratiquement le Conseil National de la Révolution qui a mis fin à la carrière politique de Gérard. Il se retire dans son village natal où il était chef coutumier. Il est remplacé sur la scène politique par son fils Gilbert qui est lui aussi très dynamique sur la scène politique. On peut dire qu’il remplace valablement son papa.

Lefaso.net : Quels ont été vos rapports avec Gérard ?

Kalifou Traoré : J’ai eu des très bons rapports avec Gérard. Regardez, même quand j’étais blessé du fait des responsables du R.D.A, Gérard est venu me rendre visite ici. Et il a regretté ce qui s’est passé ici dans la Léraba. Même quand tout a été dissout et que je me suis retrouvé à Ouahigouya comme enseignant, ce n’est pour me vanter mais mon travail était tel que Gérard, malgré mon statut d’opposant, parce que j’étais quand même du F.P.V, s’est toujours opposé à ma mutation de chez lui. Il a toujours dit à ceux qui voulaient qu’on m’enlève de là-bas que ce qui comptait, c’était le Yatenga et à partir du moment où tout le monde est unanime que le monsieur enseigne bien, le Yatenga a son compte. C’était un homme très populaire à certains moments. C’était un homme abordable, affable, toujours souriant, gai, très sociable, très social et très gentil. Vraiment, moi je le loue. Qu’il dorme en paix d’un sommeil éternel. Parler des hommes politiques de ce pays sans citer Gérard serait à mon sens une injustice.

Lefaso.net : Quel héritage politique a-t-il laissé à la postérité ?

Kalifou Traoré : Nous devons retenir que le terme « honorables Députés » est de Gérard. Pendant que les gens nous appelaient « Messieurs les Députés », Gérard, quand il était Président de l’Assemblée Nationale et qu’il devait s’adresser à nous, disait « Honorables Députés ». Gérard a montré que quand tu fais la politique, tu dois savoir qu’il ya des hauts et des bas. C’est comme le capitaliste. Il faut avoir le goût du gain et du risque. Il faut avoir de la ténacité devant les difficultés. C’est ce que Gérard aura eu le mérite de laisser à la postérité.

Propos recueillis par Golleau Isidore TRAORE

Lefaso.net

Messages

  • Bonjour ! Merci Papa pour votre éclairage . Longue vie à Vous .

  • Un témoignage fidèle d’intérêt à promouvoir mai il y’a de non dit. Gérard a réjoint très tard le RDA de OUezin, bien après MAURICE qui militait dans le MDV. Maurice ayant rejoint le RDA our assurer une majorité au RDA qui était en ballotage avec le MDV, Maurice a été récompensé pour avoir trahit, disons le bien ? Ce n’est que tardivement que Gérard a rejoint par principe le RDA, sinon il n’a jamais été fondateur du RDA, tout comme Joseph Colombo et etc.... Mais Gérard a fait grandir le RDA, surtout au Yatenga.Rappel de mémoire, paix à PAPA Gérard qui fut un grand homme politique de conviction et très humble que le BURKINA ne pourra pas avoir de si tôt avoir cette race de mangeur de conscience.

  • merci pour ce témoignage au sujet de ce GRAND HOMME.Que son âme repose en paix

  • Il faut ajouter quand même que c’est Gérard Kango OUEDRAOGO qui est le géniteur de la formule "ko ti d pui" qui signifie "cultive pour que nous partagions le fruit de ton travail". Reconnaissons tout de même que cette formule, qui a fait son effet, ne relève pas de la plus grande élégance politique. Profiter de l’ignorance des populations pour détruire un adversaire politique n’est pas un acte de gentleman.

  • la formule ko ti d pui est de joseph Ouédraogo dit Jo Oueder et non de Gérard. Ne travestissons pas l’histoire

  • Que les âmes de tous les défunts célèbres ou inconnus reposent en paix
    Toute façon quand tu meurs tu deviens subitement un saint donc gardons en mémoire le bien même minime soit il que nos "devanciers" auront fait et oublions le reste car seul Dieu est juge RIP et UDP

    • Ko ted poui c’est ici même à OUAGA, pour détruir le MLN de KI ZERBO que le slogan a été lancé et exécuté par la jeunesse RDA. La mise en scène consistait à placer des jeunes sur les axes aux entrées de OUAGA pour récupérer les produits agricoles qu’ils viennent vendre en remettant la moitié du prix de vente.C’est le nouveau parti qui dit de faire cela disaient-ils aux paysans ? Donc les paysans vont dégouter le MLN en se disant qu’un parti qui n’est pas au commande et avec une méthode de KO TED POUI ? Enfin les politiciens du plateau central sont les géniteurs de cette trouvaille. Gérard n’a jamais été hypocrite pour un tel comportement de lache. Il savait convaincre de face par l’argumentaire.

  • Cette homme est aussi une bibliothèque vivante. La seule question que je me pose est pourquoi avoir accepté d’intégrer le soudan français. Quand je lis votre récit, je reste sur ma fin avec un léger goût amer. Ce récit est important, vous devriez enrichir nos bibliothèques avec votre connaissance. Lefasonet nous donne l’opportunité de vous entendre. Vous étiez proches de ces grands hommes mais en faisant une lecture critique, le pauvre burkinabé que je suis aujourd’hui se demande pourquoi ces leaders d’autrefois, ont préféré une guerre interne à l’union pour le développement de la nation et pour lutter contre la domination coloniale. Pourquoi ces querelles intestinales qui vous ont fait oublié qu’une nation devrait marcher d’un seul pas, selon un ordre bien déterminé. Paix à l’âme de cet illustre homme, toutefois, il aurait pu mieux faire. Nous essayerons de faire mieux que lui mais notre amertume ne diminue en rien le respect que nous avons pour lui et pour les hommes de sa génération qui ont vendu malgré tout notre économie et notre développement à la France.

    • Goodman, c’est vrai, mais aujourd’hui que ne voit-on pas avec la minaurité qui impose son dictat face à la majorité ? Ne pas ignorer la lutte des anciens intello face au colon ? Les anciens valent encore mieux que les vendus d’ojod’8 ? Pour une simple histoire d’alternance, des intello vont jusqu’à vendre leur MAMAN ? Si le colon veut le territoire pour moins que ça, on sera sans patrie.Vive les anciens dèhhh ?

  • Il y’a quelques années j’ai écouté le vieux à la Télé. Sa mémoire n’a pas seulement impressionné le journaliste qui l’interviewait mais tous les téléspectateurs. On s’est demandé quel diplôme le vieux détenait pour maîtriser tant la langue de Molière, tant de concepts scientifiques à même de battre des docteurs sur leur propre terrain. De diplôme, pas grand chose, mais de valeur acquise, c’était lourd et solide. Cela a dû demander trop de travail, trop d’abnégation de soi, trop de sacrifices je veux dire.
    Je ne pleure pas le vieux, parce qu’il mérite le repos, je pleure ces enfants et ces petits enfants qui se bousculent pour les diplômes et les honneurs sans amour et balaient de la main gauche, la maîtrise réelle de leur domaine. Senghor est mort, son flambeau ne va pas s’éteindre ? Gérard - le duc du Yatenga - s’en est allé, de par où s’élèvera le rejeton de Gérard ? Au vu de mon réel vécu, je pense que je rêve. A Dieu valeureux fils de la terre voltaïque !

  • Merci professeur. Je suis ce que je suis grâce a vous car vous nous avez enseigné de 1972 a 1976 a ouahigouya.
    Paisible retraite a vous.

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