Lucien BEMBAMBA, ministre de l’Economie et des Finances : « Nous avons voulu rendre visible et tangible l’engagement du Gouvernement à veiller davantage à une meilleure répartition des fruits des performances économiques »

lundi 31 mars 2014 à 15h05min

110 milliards ; c’est le montant des mesures exceptionnelles que le Gouvernement a prises le 24 mars. Pourquoi maintenant et d’où viendront les ressources pour le financement de ces mesures ? Le budget national ne s’en trouvera-t-il pas déséquilibré ? Que pensent les partenaires techniques et financiers comme le FMI d’une telle inflation de dépenses sociales ? Autant de questions que nous avons posées au Ministre de l’Economie et des Finances, qui a en charge ce lourd dossier, et qui y répond sans détours.

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Lucien BEMBAMBA, ministre de l’Economie et des Finances : « Nous avons voulu rendre visible et tangible l’engagement du Gouvernement à veiller davantage à une meilleure répartition des fruits des performances économiques »

Au cours d’une session extraordinaire du Conseil des Ministres tenue le 24 mars 2014, le Gouvernement a pris un certain nombre de mesures sociales ; pourquoi une session extraordinaire du Conseil des Ministres pour annoncer ces mesures ?

Parmi les mesures sociales, l’une des plus importantes concerne la mise en œuvre de la grille indemnitaire convenue avec les partenaires sociaux. Pour ce faire, nous avions une contrainte juridique à savoir qu’il fallait que formellement le Gouvernement adopte les décrets nécessaires pour rendre légale la mise en œuvre de cette nouvelle grille. Dans nos échanges avec les syndicats, le souhait était que les corrections sur les salaires soient effectives le plus tôt possible et le Gouvernement tenait à ce que cela se fasse pour fin mars. Comme vous le savez, au Burkina, les salaires sont généralement payés à partir du 25 du mois et par conséquent il fallait tenir un Conseil des Ministres avant cette date mais en s’assurant que le projet de grille indemnitaire allait être finalisé avant cette date. L’un dans l’autre, la date du lundi 24 mars 2014 était celle qui permettait de prendre en compte toutes ces contraintes.

Pourquoi est-ce maintenant que ces mesures sont annoncées ?

Je dois rappeler qu’il s’agit de consolider des mesures déjà prises en septembre 2013. A l’époque le Gouvernement avait déjà annoncé qu’après évaluation, les mesures sociales allaient être reconduites. Du reste le budget 2014 adopté par l’Assemblée Nationale en novembre 2013 prévoyait déjà la reconduction de ces mesures. Par conséquent, c’est une suite logique de nos engagements. Je dois d’ailleurs ajouter qu’au vu de la pertinence et de l’engouement suscité par ces mesures, le Gouvernement a décidé de les pérenniser en les inscrivant désormais systématiquement dans les prochains projets de budget.

Quelle est la philosophie qui a guidé ces décisions ?

Lorsqu’en septembre 2013, le Gouvernement a pris les mesures sociales, nous avons expliqué que c’était après analyse de la situation économique et sociale de notre pays marquée par de fortes et pressantes demandes au plan social ; lesquelles devenaient de plus en plus exigeantes au regard des effets de la crise mondiale qui n’épargnait pas notre pays. Les principales préoccupations des populations concernaient la faiblesse des revenues et du pouvoir d’achat, l’accentuation du chômage et du sous-emploi, la précarité de la situation des couches vulnérables et des plus démunies et de façon générale, les conditions de vie des populations encore une fois exacerbées par les effets de la crise mondiale.

Dans ce contexte, tout en poursuivant et en renforçant les politiques sectorielles des ministères, il était impératif de prendre des mesures particulières d’urgence pour un tant soit peu soulager les populations. Ce faisant nous avons voulu rendre visible et tangible l’engagement du Gouvernement à veiller davantage à une meilleure répartition des fruits des performances économiques. Voilà pourquoi les mesures ont concerné une diversité de bénéficiaires, en particulier les personnes les plus démunies qui sont parfois oubliées. Je dois vous rassurer que cette ligne de conduite sera davantage au centre de la politique du Gouvernement. Autrement dit, ce n’est pas une action ponctuelle mais un élément qui sera de plus en plus visible dans notre stratégie de développement.

Pouvez-vous résumer les principales mesures ?

Partant des principales préoccupations que j’ai rappelées tantôt, ces mesures tournent autour des points suivants. D’abord le pouvoir d’achat des travailleurs. Après les premières mesures de septembre 2013 qui ont concerné une série limitée des indemnités et la baisse de l’IUTS qui au passage a touché aussi bien les travailleurs du public que ceux du privé, la mesure prise en mars 2014 a porté sur la nouvelle grille indemnitaire objet d’un consensus avec les partenaires sociaux. Il est bon d’indiquer que même si toutes les préoccupations des syndicats n’ont pas été retenues, les points d’accord conduisent à une revalorisation des revenus agents publics à un niveau rarement égalé.

Justement , sur ce point il y a des agents mécontents qui estiment n’avoir pas été pris en compte…

C’est clair que toutes les préoccupations n’ont pas été prises en compte. Nous disons que seuls les points d’accord consignés dans le communiqué final du 28 février 2014 sont concernés par les corrections engagées en mars 2014. Les points de désaccord, comme le communiqué l’a indiqué, feront l’objet d’examen ultérieur. Je pense que ce compromis est la meilleure approche parce que vouloir tout régler avant de commencer la mise en œuvre allait nous prendre encore beaucoup de temps, alors que cela fait près de neuf mois que nous discutons.

Je voudrais également ajouter qu’il se peut que pour des points d’accord il n’y ait pas eu de corrections sur les bulletins de salaire de mars. Cela peut s’expliquer par le fait que les éléments nécessaires à la correction n’étaient pas disponibles. C’est notamment le cas de l’indemnité de responsabilité dont le bénéfice est tributaire de la disponibilité d’acte de nomination. Nous invitons en conséquence les agents concernés à se rapprocher de leur direction des ressources humaines pour compléter les informations manquantes.

En dehors de la grille indemnitaire qui, il est vrai est l’une des principales mesures, qu’elles sont les autres mesures sociales importantes qui ont été prises ?

D’abord nous avons reconduit les principales mesures de septembre 2013, notamment celles qui ont suscité le plus d’engouement. Il s’agit en particulier des travaux à haute intensité de main d’œuvre connu sous l’appellation travaux HIMO avec cette fois-ci un accompagnement à la formation aux métiers pour permettre aux bénéficiaires de pouvoir exercer un métier au-delà de ces opérations ponctuelles.

Avant de poursuivre, que répondrez-vous à certains observateurs qui jugent que les mesures HIMO sont sans impact véritable et donnent même lieu à des trafics dans certaines localités et que faire pour corriger cela ?

Ce n’est pas exact de dire que les travaux HIMO n’ont pas d’impact. Tous les témoignages des bénéficiaires convergent sur le caractère salutaire de cette mesure. Du reste, ce n’est pas propre au Burkina, dans plusieurs pays ce type de mesures a permis de lutter contre la pauvreté.

S’agissant des trafics, je dois reconnaître qu’effectivement dans certaines localités il y a eu quelques difficultés, étant donné que la mise en œuvre de cette mesure a impliqué les maires et certains n’ont pas bien compris la démarche. Voilà pourquoi pour la deuxième phase de ces mesures, le Conseil des Ministres a instruit de signer avec les communes concernées des protocoles qui clarifient les rôles et les responsabilités des acteurs mais aussi précisent les modalités de mise en œuvre.

Sinon je confirme que les travaux HIMO constituent une mesure qui permet de distribuer des revenus notamment aux jeunes sans qualification. Du reste, nous allons lancer bientôt un programme HIMO encore plus ambitieux d’un montant de vingt-cinq milliards avec le concours de la Banque Mondiale.

Parmi les mesures reconduites, il y a aussi les boutiques témoins ?

Effectivement le dispositif de boutique témoin est reconduit et il est même prévu d’intégrer l’huile alimentaire sur la liste des produits alimentaires vendus.

Et les autres nouvelles mesures ?

D’abord dans le domaine de la création d’emplois, nous avons prévu d’élargir les catégories de bénéficiaires. C’est l’occasion pour moi de préciser notre approche dans ce domaine. Les créations d’emplois doivent permettre d’occuper les désœuvrés, de leur procurer des revenus mais en plus doivent contribuer à réaliser certains objectifs tel que l’assainissement, l’hygiène, l’amélioration du cadre de vie des populations. Voilà pourquoi parmi les nouvelles mesures il y en a deux qui visent ces objectifs. Il s’agit du projet de collecte et de traitement des déchets plastiques et du recrutement de contractuels pour la promotion de la santé dans les 130 communes. Il y a aussi le recrutement dans la Fonction Publique des personnes handicapés qui a été pendant longtemps un souhait exprimé par les intéressés. Un effort sera également fait pour doter les mairies en personnel minimum. Au titre des mesures nouvelles, je voudrais insister sur celles qui vont renforcer l’accès au financement à travers les guichets spéciaux de financement de l’entreprenariat féminin et du secteur informel organisé en association.

Enfin, au titre des mesures en faveur des universités, il faut souligner les mesures exceptionnelles au profit des étudiants à travers le doublement du contingent des bourses qui passe de 1000 à 2000, le quota spécial de 300 bourses dédiées exclusivement aux jeunes filles, ce quota s’ajoute aux 2000 bourses et enfin le relèvement de 20% du taux mensuel des bourses.

Il y a d’autres mesures que je n’ai pas citées telles que par exemple tout ce qui concerne les personnes vulnérables et les retraités, mais l’essentiel est de comprendre que ces mesures sociales participent de la volonté du Gouvernement d’améliorer les conditions de vie et de bien-être des populations dans toutes leurs diversités, avec comme vision de faire profiter à tous les citoyens des retombées de nos performances économiques.

Le coût des mesures est évalué à 110 milliards ; quelles sont les sources de financement ? Ces mesures ne vont- elles pas déséquilibrer le budget national ?

Je tiens tout de suite à vous rassurer que nous allons préserver l’équilibre budgétaire tel que adopté par l’Assemblée Nationale. Je disais tantôt que nous avons pris en compte dans le budget 2014 le principe de la reconduction de certaines mesures et prévu en conséquence les crédits nécessaires.

Pour les nouvelles mesures ou le renchérissement du coût de certaines d’entre elles comme la grille indemnitaire, nous allons procéder comme au mois de septembre 2013, à savoir différer les dépenses que nous estimons ne pas être indispensables dans l’immédiat en épargnant celles qui concernent les activités prioritaires. Les économies ainsi réalisées éviteront de créer un déséquilibre budgétaire du fait de la prise en compte des nouveaux besoins. Au mois de juin 2014, nous ferons la revue annuelle du budget pour permettre d’arrêter définitivement une nouvelle configuration du budget.

Quelle est la réaction des partenaires techniques et financiers, notamment le FMI ?

Une mission du FMI a séjourné à Ouagadougou au moment où nous finalisions ces mesures. Elle a même été reçue par Son Excellence Monsieur le Premier Ministre. C’est dire que nous avons échangé sur ces mesures et leur caractère social mais aussi bien sûr sur l’impact sur le budget. La mission a bien apprécié les mesures ayant le plus grand impact social telles que celles qui touchent les couches vulnérables, l’emploi des jeunes etc… Elle a sur le sujet de la grille indemnitaire insisté pour que nous prenions des mesures pour éviter que l’expansion de la masse salariale ne se fasse pas au détriment du financement des secteurs sociaux et des investissements porteurs de croissance.

Dernière question : avec ces mesures sociales d’aucuns estiment que le Gouvernement affiche maintenant clairement qu’il est social-démocrate…

Rires… même si le gouvernement a opté de libéraliser l’économie, il n’a jamais renoncé à sa politique sociale, bien au contraire le soutien aux secteurs sociaux, l’élaboration d’une politique nationale de protection sociale tout comme toutes les actions de gratuité, de subvention, témoignent à souhait que le social est au cœur de la politique du gouvernement. Ces mesures sociales ne viennent que confirmer cette vision qui est au centre de la lutte contre la pauvreté.

Interview réalisée par Cyriaque PARE
Lefaso.net

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