Salif Diallo, qui était « derrière tout alors qu’il voudrait être devant », est aujourd’hui un prince en rupture de « royaume » (2/3)

mercredi 12 mars 2014 à 23h08min

Salif Diallo s’est retrouvé à 30 ans, à la suite des événements du 15 octobre 1987, détenteur, de par sa proximité avec Blaise Compaoré, des arcanes du pouvoir. A 33 ans, il est ministre. Il le restera, pratiquement sans interruptions, pendant pas loin de deux décennies (1990-2008). En décembre 2003, Sidwaya va le désigner comme « L’homme de l’année 2003 ». Il s’était alors impliqué dans la recherche d’une solution à la crise « ivoiro-ivoirienne » et s’était même déplacé jusqu’à Abidjan (il a assisté à la signature de l’accord de Marcoussis).

Salif Diallo, qui était « derrière tout alors qu’il voudrait être devant », est aujourd’hui un prince en rupture de « royaume » (2/3)

Mais c’est aussi pour son action ministérielle que Diallo sera honoré par le quotidien gouvernemental. Qui soulignera que le ministre d’Etat, ministre de l’Agriculture, de l’Hydraulique et des Ressources halieutiques, « a contribué à révolutionner le monde rural en encourageant les paysans à abandonner les anciennes pratiques culturales ».

Mais, dans le même temps, Diallo se mettra à dos une partie de la classe politique dans le quotidien privé L’Observateur Paalga, jetant un pavé dans la mare en annonçant, deux ans avant la présidentielle 2005, que Compaoré « sera notre candidat », sous entendu le candidat du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP). Les responsables du parti présidentiel se demanderont à quel titre Salif Diallo s’avançait ainsi à découvert. Youssouf Ouédraogo, alors ministre d’Etat lui aussi, en charge de la diplomatie burkinabè, s’insurgera, quant à lui, lorsque Diallo dénoncera l’invasion de l’Irak par les Bush-Men. Dénonciation qui intervenait alors que Ouédraogo s’efforçait de rabibocher Ouagadougou et Washington dans la perspective de la reconnaissance du leadership sous-régional burkinabè ; mais pour cela il fallait effacer l’image d’une trop grande proximité entre Compaoré et le libérien Charles Taylor, pas vraiment en odeur de sainteté aux USA.

En juin 2005, Salif Diallo va soutenir une thèse de doctorat à Perpignan. Sujet : « Les transformations de l’Etat en Afrique ». C’est, disait-il alors, dans la constitution des Etats africains qu’il faut rechercher les origines des crises : « des Etats qui ont été parcellés de façon arbitraire, des ethnies qui ont été regroupées sans aucun vouloir-vivre collectif, des économies extraverties, une classe politique et une élite intellectuelle complètement acculturées et dévoyées, etc. Ce mélange ne pouvait que produire des cocktails explosifs. C’est ce qui arrive çà et là en Afrique ».

Dans le même temps, Diallo sera le directeur national de la campagne du président sortant, Blaise Compaoré, dans la perspective de la présidentielle du 13 novembre 2005. Une élection que Diallo disait être « une étape de maturité politique pour l’ensemble de la classe politique et un approfondissement de la démocratie au Burkina Faso ». « Nous nous attendons à ce que le peuple se prononce massivement pour donner, une bonne fois pour toutes, l’occasion à notre parti de s’affirmer comme le premier parti du Burkina Faso ». Au sujet de Compaoré, il disait alors : « Il a un atout extrêmement important qui est son bilan […] Depuis l’indépendance, en 1960, c’est la première fois que l’on arrive à réguler les institutions de façon permanente, sans crise de fonctionnement ». Ces propos de Salif Diallo ont été recueillis par Serge Mathias Tomondji, correspondant au Burkina Faso du mensuel Continental. Ils ont été publiés dans le numéro 43 (novembre 2005). Mais le plus significatif dans cet entretien est le commentaire de Diallo concernant l’article 37 de la Constitution ; un article qui faisait déjà débat.

Dans le contexte actuel, ce commentaire ne manque pas d’intérêt et vaut d’être reproduit in extenso. A la question : « Que répondez-vous à ceux qui jugent la candidature de Blaise Compaoré illégale ou illégitime ? », Salif Diallo répondait alors : « Juridiquement, ceux qui contestent la candidature du président Compaoré ne sont pas fondés à le faire et ne croient pas eux-mêmes à leur argumentation juridique. Ils vont d’ailleurs à l’encontre d’une chose évidente puisque le constituant avait précisé le caractère non rétroactif de la limitation des mandats, consacrée par l’article 37 de la Constitution au cours de la révision de la loi fondamentale en 2000. De plus [et ce « de plus » vaut aujourd’hui son pesant d’or], du point de vue politique, nous pensons que lorsqu’on est bon démocrate, on doit s’en remettre à la volonté populaire. Il faut éviter de chercher les raccourcis pour la conquête du pouvoir en démocratie. Aujourd’hui, le peuple burkinabè est le seul maître de son destin et doit pouvoir choisir son candidat ».

En 2005, face à une opposition excessivement divisée (onze candidats affrontaient Blaise Compaoré), Compaoré l’emportera massivement. Paramanga Ernest Yonli sera reconduit à la primature et Diallo poursuivra ses activités au sein du ministère de l’Agriculture, de l’Hydraulique et des Ressources halieutiques. Cependant, on le disait malade. On le disait en conflit avec le chef de l’Etat. On le disait en opposition avec un certain nombre de cadres du parti et de personnalités du gouvernement. On le disait, etc. Autant de rumeurs qui alimentaient les discussions sur son départ. Ce sera au cours du week-end de Pâques qui commémore une mort et une résurrection, le 23 mars 2008 (cf. LDD Burkina Faso 0137/Mardi 25 mars 2008).

Ironie de l’Histoire, c’est moins de deux mois auparavant, le 27 janvier 2008, que Diallo avait enregistré à Radio Bobo l’émission de la RTB alors intitulée : « Tapis d’honneur ». Il y racontait que le 15 octobre 1987 c’est Blaise Compaoré « qui était programmé pour mourir ». Il ajoutait alors : « Nous devrons tirer les leçons de cette période, faire une introspection et amener le pays dans le sens de l’apaisement ». Il dira encore : « Il faut être sérieux. Je ne suis pas dans la dynamique d’une pareille ambition [« être un jour locataire du palais de Kosyam »]. L’ambition personnelle fragilise les pouvoirs. On peut me considérer comme non partant. Je ne suis candidat ni aujourd’hui, ni demain. Blaise Compaoré dirige avec pondération et intelligence. Sa succession n’est pas à l’ordre du jour ».

Salif Diallo dira à Jeune Afrique (30 mars 2008) que son départ du gouvernement de Tertius Zongo avec lequel il n’entretenait pas les meilleurs rapports (Diallo conserve alors la vice-présidence du CDP dont le président est… Roch Marc Christian Kaboré) a été décidé « d’un commun accord ». « Voilà plus de dix-huit ans que je suis au gouvernement, expliquait-il alors. Après tout ce temps, le risque de devenir moins efficace est bien réel. En politique, il faut savoir prendre du recul ».

Ce recul, il va le prendre loin de Ouaga. A Vienne, où il sera nommé ambassadeur. Loin du débat politique burkinabè. Pas assez loin cependant pour que celui dont on disait « il est derrière tout alors qu’il voudrait être devant », cesse d’interférer dans la vie politique du pays. A tel point, d’ailleurs, que Roch Marc Christian Kaboré souhaitait prononcer son éviction du parti présidentiel, Diallo prônant une « refondation » qui n’était pas à l’ordre du jour. Il ira plus loin encore dans un entretien accordé à L’Observateur Paalga et publié en juillet 2009. Alors que Zéphirin Diabré avait décidé de lancer un « forum de l’alternance », Diallo jugera que « la question de l’alternance n’est pas une question taboue qu’il faut contourner […] Pour moi, le meilleur moyen de créer une alternance dans notre pays, dans la paix et la stabilité, c’est de réformer profondément les institutions actuelles pour approfondir la démocratie en donnant des chances égales à tous les partis politiques. C’est pourquoi ma suggestion est d’aller aujourd’hui vers un régime parlementaire qui nous éviterait une patrimonialisation de l’Etat ».

Pour Roch Kaboré, c’est le moment de mettre Diallo sur la touche. Il est suspendu des organes et instances du parti. Peu de temps. Le 24 décembre 2009, il adressera au Bureau politique national une lettre d’autocritique reconnaissant que ses propos « n’ont pas été précédés d’un débat formel au sein du parti et qu’il a ainsi agi en violation des principes organisationnels relatifs à la discipline interne au CDP ». Le 27 février 2010, sa suspension sera levée.

A suivre
Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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