Salif Diallo, qui était « derrière tout alors qu’il voudrait être devant », est aujourd’hui un prince en rupture de « royaume » (1/3)

mardi 11 mars 2014 à 22h53min

C’est à Bobo Dioulasso que ça se passe. Loin de Ouagadougou. Dans la « capitale » de l’Ouest du Burkina Faso, autrefois pôle industriel majeur ; mais c’était autrefois. La cité des Hauts-Bassins a toujours été en marge de la vie politique de la Haute-Volta. Elle est retournée, le temps d’une journée, dans le lit de son histoire. C’était le samedi 1er mars 2014, sur le boulevard de l’Indépendance. Il y avait là, face à une foule immense (sinon ce n’est pas une foule), Roch Marc Christian Kaboré, Salif Diallo et Simon Compaoré.

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Salif Diallo, qui était « derrière tout alors qu’il voudrait être devant », est aujourd’hui un prince en rupture de « royaume » (1/3)

Le premier est président du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP) ; les deux autres sont, respectivement, premier et deuxième vice-présidents. Il y a deux mois, ils n’étaient rien, ou pas grand-chose : des ex. ! Ils ont alors choisi le clash avec le parti qui les a fait naître et les a nourri : le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP). Une troïka que l’on n’attendait pas vraiment dans la rupture (cf. LDD Burkina Faso 0402/Mardi 7 janvier 2014) après des années de « soudure » qui leur ont permis de devenir ce qu’ils sont : apparatchiks et nomenklaturistes du régime.

Ce 1er mars 2014, l’homme qui est monté à la tribune pour haranguer la foule ne fait pas dans la nuance. « Même si l’on doit passer sur nos corps, nous allons empêcher la modification de l’article 37 […] La seule transition apaisée qu’il peut y avoir, c’est le respect de la Constitution. Après 2015, il n’y aura pas de transition mais le changement au Burkina Faso »*.

Tout cela est violent : qui voudrait « passer sur le corps » de l’orateur pour une révision de la Constitution, pratique courante (après tout, le Burkina Faso a vécu des années en régime d’exception) ? Et quelque peu incohérent : la modification de l’article 37 – que personne jusqu’à présent n’a décidée – ne serait pas anticonstitutionnelle : la révision de la Constitution est inscrite dans la… Constitution. Et quel que soit le choix de l’équipe en place à Ouaga, la révision ou l’abrogation de l’article 37 (qui interdit, aujourd’hui, à Blaise Compaoré de se présenter pour un nouveau mandat) ne saurait être anticonstitutionnelle dès lors que le processus de révision ou d’abrogation s’inscrit dans la loi fondamentale. Que cette révision/abrogation soit jugée par certains politiquement et socialement inadéquate est une autre affaire.

Mais dans les propos de l’orateur, on perçoit la menace : si on révise la Constitution la transition ne sera plus « apaisée ». Aurions-nous affaire à des constitutionnalistes putschistes ? Qu’est-ce qu’une « transition » qui serait un « changement » ? Une transition n’est-ce pas nécessairement le changement et, d’abord, celui des hommes au pouvoir. Où est-ce à dire que ces hommes qui ont vécu trois décennies dans le pouvoir ont décidé que ce à quoi ils ont participé jusqu’à présent n’était pas le meilleur des mondes… pour les autres (pour eux, nul doute, c’était « le meilleur des mondes »).

L’homme qui est tout disposé à donner son corps pour la… Constitution s’appelle Salif Diallo. Une figure présente sur le devant de la scène politique burkinabè depuis plus de trois décennies. Une légende puisqu’il est auréolé de mystères (et le pluriel s’impose) depuis le temps de la « Révolution » puis de la « Rectification », du « Front populaire » et, enfin, de la « démocratie » burkinabè. Sans jamais apparaître avec ostentation sous les projecteurs ; ni même dans les médias. Une « éminence grise » ? Même pas. Diallo n’a jamais été qu’un homme de l’ombre. L’ombre de Blaise Compaoré !

Ceux qui veulent faire penser qu’ils ont décrypté les « mystères » de Diallo disent que « cet homme des dossiers secrets est aussi un homme d’action qui a été de toutes les batailles de la révolution (1983-1987) » ; d’autres évoquent « l’homme des dossiers spéciaux, d’aucuns disent occultes ».

En fait, Diallo n’a émergé sur la scène politique burkinabè qu’après le 15 octobre 1987. Il était officiellement, ce jour-là, jour de la mort de Thomas Sankara, en compagnie de Compaoré au domicile du numéro deux du CNR (Compaoré était alors ministre d’Etat délégué auprès de la Présidence du Faso et ministre de la Justice depuis le 4 septembre 1987) ; et c’est ensemble, dit-on, qu’ils se sont rendus au Conseil de l’Entente (siège du pouvoir au temps de la « Révolution ») où ils ont constaté la mort du leader révolutionnaire.

Né le 9 mai 1957, originaire de la très « historique » province du Yatenga (dont il est l’élu), dans le Nord du Burkina Faso (la « capitale » en est Ouahigouya), se présentant comme un juriste en relations internationales (il est titulaire d’un DEA et d’un doctorat en sciences politiques), Diallo a débuté en 1986 comme assistant au cabinet de Compaoré. Il va le suivre à la présidence du Faso en 1987 et prendra alors la direction de son cabinet.

Quant, à l’issue du Congrès constitutif du Front populaire (1-4 mars 1990), qui marque la fin de la « Rectification », une « coordination » sera mise en place sous la présidence de Compaoré, Diallo en sera le 13ème homme, au poste de secrétaire adjoint chargé des affaires politiques. A compter du 10 septembre 1990, il rejoindra le gouvernement avec le titre de secrétaire d’Etat à la présidence du Faso. Le 16 juin 1991, il sera nommé ministre de l’Emploi, du Travail et de la Sécurité sociale. Pour peu de temps. Le 26 juillet 1991, il a été remplacé à ce portefeuille par Issaka Traoré. Quand Youssouf Ouédraogo est nommé Premier ministre de la IVème République, Diallo se voit promu ministre chargé de Mission à la présidence du Faso. Il est alors le premier des ministres derrière les trois ministres d’Etat alors nommés qui deviendront quatre après le remaniement du 3 septembre 1993 puis ne seront plus que deux, le 22 mars 1994, quand Roch Kaboré va accéder au poste de premier ministre.

Le 11 juin 1995, Roch Kaboré, Premier ministre, procédera à un remaniement. Le poste de ministre chargé de Mission auprès de la présidence du Faso est supprimé. « Dans un souci de cohérence » soulignera Roch Kaboré. Salif Diallo, du même coup, se retrouve numéro un du gouvernement avec un titre de ministre d’Etat (ils sont deux, dans ce gouvernement, à avoir cet honneur, l’autre étant… Hermann Yaméogo !) et un portefeuille de ministre de l’Environnement et de l’Eau. A Ouaga, on disait alors que les « ministres étaient solubles dans l’eau » : avant Diallo, de 1984 à 1995, pas moins de sept personnalités avaient détenu ce portefeuille. Mais Diallo va fait mentir l’adage : il conservera la tutelle de ce secteur d’activité pendant plus de douze ans !

Le 6 février 1996, Kadré Désiré Ouédraogo prendra la suite de Roch Kaboré à la primature. Diallo conservera titre et ministère dans le gouvernement du 9 février 1996. Il y restera jusqu’au 12 octobre 1999. Le régime traverse une crise grave à la suite de « l’affaire Zongo », qui remonte au 13 décembre 1998 : moins d’un mois après la réélection de Compaoré, celui-ci a été accusé d’avoir couvert l’assassinat de Norbert Zongo, directeur de publication du journal L’Indépendant, qui enquêtait sur les exactions dont il accusait le frère du chef de l’Etat, chargé de mission à la présidence. Diallo, alors, retournera à la présidence du Faso en tant que conseiller, chargé de mission à la présidence.

En novembre 2000, alors que Paramanga Ernest Yonli est nommé premier ministre, Diallo reviendra au gouvernement comme ministre de l’Agriculture puis, à compter du 10 juin 2002, de l’Agriculture, de l’Hydraulique et des Ressources halieutiques. S’il conserve alors son titre de ministre d’Etat, c’est avec le dossard de numéro deux : le numéro un étant attribué à Youssouf Ouédraogo, ancien premier ministre, ministre des Affaires étrangères et de la Coopération régionale.

A suivre

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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