Archives et développement : Deux éléments indissociables, selon W. Albert Ouédraogo

mardi 11 mars 2014 à 03h50min

Ceci est un écrit de W. Albert Ouédraogo sur l’importance des archives, qui sont à suivre son analyse, utiles à plus d’un titre et contribue au développement.

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« Les archives ! C’est une excellente chose, mais il faut d’abord soigner et nourrir la population, vacciner les poules, construire des barrages, irriguer les rizières, alphabétiser les populations…. telle est la substance d’une causerie que j’ai eue avec un responsable d’un service public. Les archives en Afrique ? On serait tenté de dire que ça n’intéresse personne en dehors des archivistes. Il est temps de convaincre tant les Partenaires Techniques et Financiers (PTF) que nos gouvernants, des avantages d’une meilleure gestion des archives et de leur montrer qu’un investissement en personnel, en formation et en équipement dans ce sens peut aussi contribuer au développement.

Au terme de l’article 1 de la loi N°061-98/AN sur les Archives, les archives sont définies comme « l’ensemble des documents, quels que soient leur date, leur forme et leur support matériel, produits ou reçus par toute personne physique ou morale et par tout service ou organisme public ou privé, dans l’exercice de leur activité ». Cette acception signifie d’une part que « archive » ne veut pas dire uniquement papier, mais aussi les films sur support photographique, les enregistrements sur bande magnétique, les données fixées sur une disquette ou un cédérom, et d’autre part que « archive » ne veut non plus pas dire « vieux papiers » car un document est une « archive » dès sa création. Le terme « archive » renvoie à trois sens différents. Il peut désigner les locaux qui abritent les archives(le bâtiment des archives) ; les Institutions chargées de la gestion des archives(le Centre National des Archives) ou le document d’archives ayant fait l’objet d’un archivage (une pièce d’archive).

C’est ainsi, que tout document après sa création subit obligatoirement trois étapes durant sa vie, c’est ce qu’on appelle les trois âges des archives. Selon cette théorie, les archives du premier âge ou âge primaire sont les documents nécessaires à l’accomplissement et la conduite des activités quotidiennes des administrations. L’âge primaire se situe au moment de l’élaboration du document, de son exploitation et sa durée moyenne est de 05 ans. L’âge secondaire ou intermédiaire se situe entre 5 et 50 ans, et sont considérées comme archives intermédiaires les documents qui ont cessé d’être archives courantes, lorsqu’ils ne servent de référence qu’épisodiquement. C’est le stade où la valeur des documents baisse. Le troisième âge regroupe les archives historiques, les documents qui après tri, sont destinés à une conservation illimitée car ayant une valeur permanente et éternelle.

Les archives patrimoines culturel et mémoire collective

Les archives sont donc un patrimoine culturel, un miroir du passé, une mémoire collective et il est donc plus que nécessaire pour une société, de préserver les documents de son passé et de les rendre accessibles au public. Si certains pays d’Amérique et d’Europe ont dépassé le stade où il est nécessaire de justifier la conservation des documents d’archives, dans les pays d’Afrique au sud du Sahara les services d’archives ont du mal à s’affirmer ou n’existent pratiquement pas. Un rapide coup d’œil sur les organigrammes des différents ministères ou une visite dans les administrations en dit long. Les raisons supposées pour réserver aux archives un aussi bas niveau de priorité sont nombreuses. On peut citer entre autres : 1) Le besoin d’améliorer le niveau de vie qui conduit à donner la priorité aux secteurs dits sociaux et à l’emploi. 2) L’imprimé et les médias sont plus appropriés que les témoignages authentiques du passé et les documents d’archives ; 3) Les effets du climat tropical rendent difficile et coûteuse la conservation des documents ; 4) Le manque de personnel... Dans ces pays, l’administration génère du papier à longueur de journée, au bout de quelques semaines, voire de quelques mois, les dossiers deviennent introuvables, s’ils ne sont pas enfouis dans des piles inextricables alors, ils sont cachés dans les recoins des bureaux, entassés dans les couloirs, les caves, ou des hangars, exposés aux intempéries et aux termites. Pourtant, Il n’y a pas de pouvoir de décision réel sans information, sans maîtrise des dossiers, c’est-à-dire l’information. Faute d’archives, le pouvoir de décision s’exerce à partir des idées et des connaissances, des agents et conseillers du moment, sans une véritable assise solide. Comme les postes changent de titulaires à des intervalles réguliers, et que le successeur se garde souvent d’étudier les dossiers du prédécesseur, pour une même affaire on assiste souvent à des positions ou décisions successives divergentes voire contradictoires, d’où la mauvaise gouvernance administrative et financière et le manque de transparence dans les activités.

Le développement n’est pas seulement économique

Il est difficile d’expliquer de façon convaincante l’utilité des archives tant on ne peut pas montrer les bénéfices financiers directs à en tirer. Ne dit-on pas que le développement n’est pas seulement qu’économique ? La clef d’une bonne administration, de la bonne gouvernance est la gestion de ses documents, c’est-à-dire la bonne gestion de l’information. L’adoption de bons systèmes de gestion des archives permet de retrouver rapidement les documents nécessaires pour prendre les décisions en temps opportun, et ainsi améliorer l’efficacité de l’administration. Il arrive que l’on refasse dans nos pays les mêmes études géologiques, agricoles, éducatives, touristiques... deux, trois ou quatre fois, si l’on s’adresse à des partenaires différents. Avec des archives bien organisées, l’étude faite par un expert national, par exemple, pourrait faciliter considérablement la tâche de l’expert expatrié venu plus tard pour un projet similaire. Au Burkina Faso par exemple, les anciens relevés géologiques, les cartes et plans, les archives des compagnies minières sont d’une utilité essentielle pour le développement du secteur minier. On peut y trouver la preuve de l’existence de gisements qui ont été reconnus dans le passé mais qui n’ont pas pu être exploités pour des raisons diverses (exemple du gisement du manganèse de Tambao). Les archives de la météorologie donnent de précieuses indications sur les variations des précipitations, sur la fréquence des cyclones, les inondations, les sécheresses. Les archives des hôpitaux peuvent donner des indications sur la fréquence des épidémies, les zones habituellement mises à rude épreuve et les moyens qui ont été déployés pour juguler tel ou tel fléau. Des études réalisées en Malaisie et en Madagascar ont montré l’utilité des archives pour les programmes de développement notamment dans le domaine de la planification et de la recherche opérationnelle car les décideurs ont besoin d’information pour prendre des décisions. « Les résultats dévoilent que les planificateurs en matière de développement de l’Afrique francophone passent la moitié de leur temps à chercher et à lire de l’information, le cinquième de leur temps à discuter et le quart à rédiger des rapports. Or, pour discuter et rédiger tout en étant sûr de prendre les meilleures décisions, il faut être bien informé, au moment opportun ». (RAMP, 1986)

Economie de temps, d’argent et de travail

On peut dès lors estimer l’impact financier induit par la bonne gestion des documents d’archives sur l’efficacité administrative en mettant en évidence les études et expériences déjà faites, au lieu de recommencer celles-ci. Ce qui permet d’économiser le temps, l’argent et le travail. « En quinze jours de recherche aux Archives, un expert peut facilement économiser trois mois de travail sur le terrain » (Karoly). Les archives sont donc un outil indispensable pour améliorer la gestion politique, économique et administrative d’un pays. En ce qui concerne l’unité nationale et la paix, elles sont aussi d’une importance capitale dans la construction et la consolidation de l’unité nationale. Nombre de frontières d’Etats nouvellement indépendants sont des créations imaginaires nées de la volonté du colonisateur ignorant les limites ethniques. La nécessité de forger les éléments d’unité, de construire le sentiment d’une identité nationale repose sur la reconnaissance de l’histoire commune, dont les témoignages sont largement contenus dans les archives qu’elles soient écrites, visuelles, sonores ou orales. L’exemple des Etats-Unis dans la formation et la consolidation d’une conscience nationale par l’utilisation de son histoire donc des archives, est illustratif. La reconnaissance et des efforts complémentaires de chacun peuvent aider de façon très significative à la prise de conscience et à l’unité nationale qui peuvent être portés à la connaissance de la population entière à travers des expositions, des conférences, des projections de films, des émissions de radio et de télévision, c’est en cela que les documents d’archives trouvent toute leur importance. Jusqu’au XIXe siècle, la mission essentielle des archives « consistait à préserver les privilèges et droits des souverains. Le rassemblement et la conservation de documents opérés par nombre de souverains européens à partir du XVIè siècle était motivé non seulement par la volonté de disposer de sources d’information, mais aussi par le souci de doter le pouvoir central d’instruments susceptibles de justifier ses prétentions et de préserver ses prérogatives, ses revenus et ses conquêtes » (Karoly). La perte ou la destruction de documents d’archives peut provoquer des difficultés de gestion politiques, administratives, ou juridiques et porter ainsi préjudice à l’État. L’exemple des litiges frontaliers entre notre pays et le Mali, le Niger et le Benin est patent. Ces Etats dits « sous-développés » ont attendu 50 ans après leur indépendance pour commencer à collecter et rassembler les documents relatifs aux tracés de leurs frontières et à l’histoire de leur peuple. Comment peut-on alors convaincre et prouver si les preuves manquent. Ceci montre que si les documents d’archives sont les témoins d’évènements ou de transactions passées, ils demeurent un instrument bien vivant de la société d’aujourd’hui. Témoins de la pensée et des actions humaines, ils sont un élément de référence pour nos existences de tous les jours et un moyen d’enrichir notre mémoire collective. Nos autorités doivent se rendre à l’évidence que les organisations internationales, les partenaires techniques et financiers et les fondations privées, qui dépensent des sommes importantes pour l’aide au développement, ne considèrent pas les archives comme un domaine d’investissement qui leur est profitable. Il y va de leur devoir de tout mettre en œuvre pour la conservation et la sauvegarde de notre patrimoine. Nos autorités doivent aussi savoir qu’il ne peut y avoir de continuité dans l’action pour le développement sans archives. L’archiviste que je suis, se doit de garder et de surestimer l’importance des services d’archives certes, on me dira que ce n’est pas par la création de ces services que la faim, le chômage et l’analphabétisme seront vaincus. Mais l’archiviste a aussi un rôle à jouer dans l’action pour le développement, et le nier relève de l’ignorance ».

OUEDRAOGO W. Albert (ouedwindy@yahoo.fr)

Sources :

- Albert Ouédraogo, La problématique de la gestion des archives ministérielles au Burkina Faso
- La loi n°61-98 sur les archives
- Wilfred I. SMITH, Les archives dans les pays en développement : une contribution au développement national
- KAROLY KECSKEMETI, Archives, développement et souveraineté nationale

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