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Edouard Ouédraogo, Directeur de Publication de L’Observateur Paalga : « …Blaise Compaoré s’est laissé surprendre par l’échéance de 2015 »

Accueil > Actualités > Politique • • mardi 28 janvier 2014 à 01h02min
Edouard Ouédraogo, Directeur de Publication de L’Observateur Paalga : « …Blaise Compaoré s’est laissé surprendre par l’échéance de 2015 »

Edouard Ouédraogo, Directeur de Publication de L’Observateur Paalga et président du Groupe d’Etudes et de Recherches sur le Développement Economique et Social (GERDES) est un témoin privilégié de l’histoire du Burkina Faso. Il est une personne ressource de choix dont l’aura et la notoriété forcent le respect. Dans cette interview qu’il a bien voulu accorder à Mutations le 18 décembre 2013, il donne son analyse sur la situation politique du Burkina Faso et singulièrement sur les intentions du président Compaoré de déverrouiller l’article 37 de la constitution.

Mutations : A l’occasion de la fête nationale, le Président du Faso a laissé planer à Dori, le spectre du référendum au sujet de la révision de l’article 37 de la Constitution portant limitation des mandats présidentiels. Que pensez-vous d’une telle intention ?

Je ne vais pas dire ce que le président n’a pas dit. Il a dit que s’il le faut, il consultera le peuple. Je ne vais pas aussi me faire l’avocat du diable. Parce qu’il n’a pas dit expressément qu’il va consulter le peuple sur le déverrouillage de l’article 37, mais on sait qu’il s’agit de cela. Puisque bien avant Dori, sur les ondes des médias internationaux, en marge du sommet France-Afrique de Paris, il n’a pas caché son intention de solliciter éventuellement un autre mandat au terme de son mandat légal de 2015. Il a soutenu notamment que « pourquoi tenez-vous à ce que quelqu’un qui a amené la stabilité, la croissance, parte ? » Cela veut dire qu’il est animé actuellement, jusqu’à preuve du contraire, du désir de solliciter un autre mandat en 2015. Que faut-il en penser ?

En tant que citoyen burkinabè, je suis de ceux qui pensent qu’en 26 ans de pouvoir, Blaise Compaoré peut s’enorgueillir d’un bilan globalement positif. Malgré les insuffisances, le positif en termes de développement social, économique et en termes d’avancée démocratique l’emporte sur le négatif. Je suis de ceux qui pensent qu’il mérite de partir par la grande porte avec évidemment tous les honneurs dus à son rang par non seulement l’opinion nationale, mais aussi la communauté internationale. C’est mon point de vue. Je pense que pour tout ce qu’il a fait pour ce pays, il ne mérite pas de se retrouver un jour contraint à réprimer des manifestations de rue ou en tout cas certaines expressions de la population qui sera hostile à lui accorder un 5e mandat. Je ne pense pas qu’il mérite d’avoir à se salir les mains en réprimant des adversaires qui ne sont pas du tout contents de la tournure des événements. Or, nous sommes presque certains que déverrouiller la constitution pour solliciter un 5e mandat débouchera forcement sur un mouvement de protestation de l’opposition et de la société civile dont je ne peux pas, par avance, prévoir l’ampleur. Mais en tout cas, je me dis que ces mouvements seront inévitables. Et si l’ampleur de ces manifestations menace la stabilité de son pouvoir, est-ce qu’il ne va pas être obligé de réprimer et par conséquent, faire ce qu’il n’a pas fait en 26 ans de pouvoir ? C’est vrai que même sous les autres mandats, il y a eu des morts, mais cela n’a jamais été suite à une répression d’une quelconque manifestation de rue réprimée par les pouvoirs publics. Ce ne serait quand même pas normal qu’au bout d’un quart de siècle, il ait à se salir les mains en faisant ce qu’il n’a pas fait en presque 30 ans de pouvoir. Voilà c’est ce que je crains en tant que citoyen. Je pense qu’il a beaucoup fait et qu’il ne mérite pas de sortir par la petite porte.

En tant qu’acteur de la société civile et journaliste, là aussi, nous avons la même position. Je vous renvoie à l’éditorial de L’Observateur Paalga du 19 mars 2010. Dans cet éditorial, nous prônions en substance l’amnistie pour Blaise Compaoré, lui permettant de partir sans avoir à craindre quoi que ce soit de la justice. En tant que président d’une organisation de la société civile comme le GERDES, nous appartenons aussi à un réseau (NDLR : le Front de résistance citoyenne) qui ne cache pas non plus son option pour une alternance démocratique apaisée qui préserve notre pays de soubresauts préjudiciables non seulement à sa stabilité, mais aussi à son image sur le plan inter africain et international.

Blaise Compaoré totalisera 28 ans de pouvoir en 2015. Que cache cette volonté de s’éterniser au pouvoir alors que des mesures telles l’amnistie ont été effectivement votées pour l’épargner de certaines tracasseries éventuelles après son départ du pouvoir ?

On ne peut jamais savoir ce qu’il y a dans la tête d’un chef d’Etat. Il a certainement ses raisons. Et je souhaite que ce ne soit pas seulement la soif de pouvoir. Parce qu’il n’en donne pas du tout l’impression. Je ne peux pas dire que je le connais bien, mais tous ceux qui le connaissent disent que ce n’est pas un homme de pouvoir. Quand on le regarde, il n’a pas le profil d’homme de pouvoir, c’est-à-dire de quelqu’un qui aime le pouvoir et qui ne vit que pour le pouvoir. Je m’imagine peut-être qu’il est animé par de nobles intentions, mais qu’il est le seul à comprendre ou en tout cas, qu’il a la pudeur de partager avec l’ensemble de ses concitoyens. Mais je me dis qu’il a des raisons. Il a ses raisons que peut-être la raison du commun des mortels ignore. Mais on peut penser prosaïquement qu’il s’est peut-être laissé surprendre par l’échéance de 2015. Depuis près d’une dizaine d’années, il s’est beaucoup plus préoccupé par ce qui se passait à l’extérieur que ce qui se passait chez lui. Il avait la chance d’avoir un gouvernement qui fonctionnait, des premiers ministres qui mouillaient le maillot si bien que ça lui laissait le temps de s’occuper des médiations dont il avait été chargé. Peut-être qu’il s’est réveillé brusquement pour se rendre compte que l’échéance de 2015 est déjà là. Il s’est laissé surprendre et il n’a peut-être pas préparé quelqu’un comme il se devait pour prendre la relève parce qu’il aura 28 ans de pouvoir en 2015. Il a abattu un travail colossal au plan national et peut-être qu’il se demande, qui pourra assumer avec conséquence les acquis qu’il a engrangés pour le peuple burkinabè pendant son règne ? Il n’a pas préparé cet homme là. Peut-être que cela est une des raisons pour lesquelles il veut un « lenga » de cinq ans encore pour pouvoir préparer l’alternance. Peut-être aussi que la conjoncture sous régionale a des en-dessous qu’il est un des rares à connaître et à comprendre, mais qu’il ne peut pas divulguer. Peut-être aussi qu’il n’a confiance en personne. Peut-être qu’en regardant autour de lui, il ne voit personne qui puisse vraiment prendre de manière conséquente la relève. C’est-à-dire assumer l’héritage, ne pas le dilapider et ensuite lui-même ne pas lui chercher des poux dans les cheveux. Il y a toutes sortes de raisons qui peuvent justifier sa position.

Mais est-ce qu’une nation doit arrimer son avenir et son fonctionnement selon les désidératas d’un homme ?

Non, absolument pas. Je n’ai fait qu’énumérer des hypothèses, mais je n’en suis pas sûr. Vous savez, il y a un adage qui dit que les cimetières sont pleins d’hommes indispensables. Et du reste, pour l’héritage, parfois on a peur à tort. Souvent, on peut se demander qu’adviendra-t-il si je ne suis pas là ? Mais il arrive que les choses se passent souvent mieux qu’on ne l’ait imaginé !

Pensez-vous qu’il manque quelqu’un dans son parti ou dans son entourage qui a le profil de l’emploi pour briguer la candidature à la succession ?

Non, je ne pense pas. Je pense qu’aussi bien dans son parti et hors de son parti, il y a des Burkinabè qui ont l’étoffe pour le succéder. Et mieux, le Burkina Faso dispose des gens qui ont la stature d’homme d’Etat. Ce serait grave pour le pays si on venait à manquer de telles alternatives.

Si le référendum venait à être retenu, ne pensez-vous pas que le pays court un grand risque ?

On peut amender la constitution par la voie parlementaire. Aujourd’hui, tout porte à croire qu’il n’a pas besoin du sénat pour faire adopter des textes. Si on s’en tient au vote du statut de l’opposition qui vient d’être modifié, on se rend compte qu’il a la majorité qualifiée à l’Assemblée nationale pour pouvoir modifier l’article 37 s’il le veut. Mais il peut aussi passer par la voie référendaire. Et s’il dit qu’il va consulter le peuple, je pense que c’est cette formule qui serait éventuellement choisie. Mais je crains que l’opposition et la frange de la société civile qui rament pour l’alternance ne s’en laissent pas conter et que la faisabilité de ce référendum soit entachée de pas mal de mouvements dont a priori, on ne peut pas prévoir l’ampleur, mais qui pourrait gêner la sérénité dans laquelle nous vivons actuellement.

L’observateur Paalga avait rapporté en 2010 les propos du président Compaoré qui avait alors déclaré en Tunisie qu’il avait prévenu le président Tandja qu’il fonçait droit dans le mur avec son tazarché. Tandja voulait un tazarché et Blaise espère avoir aujourd’hui un « lenga ». Est-ce qu’il ne serait pas en train d’imiter Tandja ?

Formellement, on peut le dire. Mais la différence du cas burkinabè avec celui du Niger, c’est que le référendum organisé par Tandja était en lui-même anticonstitutionnel puisque l’article révisé faisait partie des articles non révisables de la constitution. Donc cette révision du Niger était vraiment le fait du prince. En clair, c’était vraiment un coup d’Etat institutionnel. Pour le cas du Burkina Faso, nous savons tous que sur le plan des textes, sur le plan du droit pur, rien ne s’oppose à la révision de l’article 37 de la constitution soit par la voie parlementaire soit par voie référendaire. Le problème qui se pose, c’est simplement l’opportunité. Donc au Burkina, le problème n’est pas d’ordre légal ou constitutionnel. C’est un problème politique et d’opportunité. Est-ce que c’est opportun de réviser l’article 37 de la constitution ? C’est cela la question.

Vous avez dit que le président n’a pas besoin du sénat pour modifier ses textes. Mais justement, ceux qui sont hostiles à la mise en place du sénat prêtent des intentions au président d’utiliser cette institution pour sauter le verrou de la limitation des mandats. Est-ce que cette volonté ne confirme pas les appréhensions des anti-sénat ?

Si effectivement dans l’idée du Président Compaoré et de ceux qui l’entourent, ils se disaient que le moment venu, ils allaient modifier la constitution, ils ont certainement pensé à la voie par laquelle ils allaient procéder pour cette révision. Est-ce ce serait par la voie parlementaire ? Si c’est la voie parlementaire, il faut être sûr d’avoir la majorité qualifiée (les ¾) pour le faire. Or, la configuration de l’Assemblée nationale suite aux élections couplées de 2012 ne permettait pas de dégager cette majorité s’ils n’étaient pas sûr de compter sur le soutien de l’ADF/RDA. Donc ils ont pu se dire qu’il faut créer une deuxième Chambre qui serait certainement beaucoup plus acquise et qui, en se réunissant en congrès avec l’Assemblée nationale, donnerait naturellement cette majorité qualifiée. Et il y a aussi la voie référendaire qui coûte beaucoup plus chère que la voie parlementaire. Mais je pense qu’on évolue vers la voie référendaire avec ce que cela va coûter aussi comme budget.

Que pensez-vous de l’alternance ?

Pour une jeune démocratie comme le Burkina Faso, l’alternance peut être un signe de bonne santé démocratique. Qu’on puisse élire les présidents et qu’ils puissent gérer consciencieusement le pays au terme de leurs mandats (le quinquennat renouvelable une seule fois) et qu’une autre équipe vienne succéder soit à travers un changement total de régime ou un changement d’homme. Cela peut être un indicateur de bonne santé démocratique. Mais ce n’est pas une condition sine qua non certes, mais l’alternance est une condition suffisante pour affirmer que le pays jouit d’une bonne santé démocratique.

Le CDP, le parti présidentiel, connait des turbulences depuis son congrès de mars 2012. On annonce même des départs pour bientôt. Que pensez-vous de tous ces remous actuels qui secouent ce parti ?

Peut-être que tout ceci explique cela ! Peut-être que le président a même peur que le CDP vole totalement en éclats s’il ne se positionnait plus en 2015. Cela peut être aussi une raison inavouée et inavouable de sa volonté de demander un « lenga » pour 2015. Parce que effectivement, depuis le 5e congrès du CDP qui a mis plus ou moins au garage les grands caciques du CDP tels les Roch, Salif, Simon, Juliette…c’est sûr que le parti est quand même traversé par plusieurs courants ! Ces derniers temps, dans des écrits proches du CDP, on ne cache même plus la suspicion qu’on nourrit vis-à-vis de certains grands barons comme les Roch, les Salif…Qu’est-ce que cela traduit ? Est-ce que tout cela n’explique pas le fait que le président veuille prolonger son bail parce que c’est lui qui fait le ciment de ce parti ?

Vous avez vu passer des régimes. Et vous avez été certainement instruit par les conséquences des longs règnes qui ont été observés dans certains pays du continent. Qu’est-ce que cela vous inspire de voir le Président Compaoré s’engager sur la voie de la présidence à vie ?

J’ai connu Blaise Compaoré quand il était élève, parce que j’ai d’abord enseigné. Je n’étais pas enseignant à l’Ecole normale (actuel lycée Bogodogo) où fréquentait Blaise avec les Tollé Sagnon, les Germain Nama de L’Evénement, etc. Mais j’étais jeune professeur et à l’époque, les professeurs africains n’étaient pas nombreux. Non seulement nous les appelions nos élèves, mais eux aussi nous appelaient leurs professeurs même si on n’était pas dans les mêmes établissements. Je peux dire que Blaise est un de mes anciens élève tout comme le sont un certain nombre d’élèves que j’ai tenu au Prytanée militaire du Kadiogo (PMK). Mon épouse a tenu le président Compaoré en science naturelle (aujourd’hui Science de la vie et de la terre). C’est dire que ce sont des gens vis-à-vis desquels nous avons un certain sentiment personnel. Parce qu’ils étaient quand même nos élèves et que nous avons contribué à leur formation !

Donc personnellement, je ne souhaite pas qu’il finisse son parcours politique de façon calamiteuse. Jusqu’à présent, je pense que son bilan est globalement positif. Mais plus on dure, et plus évidemment on a des risques de commettre des erreurs. Parce que le pouvoir use. Et quelle que soit votre bonne volonté, vous ne pouvez pas ne pas déraper à un moment donné. Et comme je l’ai déjà dit, je ne souhaite pas qu’il soit surtout contraint d’un jour à l’autre à devoir réprimer par des arrestations ou par d’autres formes d’escalades de la violence les manifestations de protestation qui seront organisées inéluctablement contre l’évolution de la situation.

Est-ce qu’il lui arrive souvent de vous consulter en tant que son ancien enseignant ?

Vous me donnez l’occasion de faire justice d’une certaine rumeur qui a couru. La rumeur a couru dans pas mal de milieux au temps fort de l’affaire Norbert Zongo, que j’étais son conseiller dans l’ombre. Non. Ce n’était qu’une simple rumeur. J’ai déjà eu l’occasion de réfuter cette légende lors d’une émission de la télévision nationale animée par Alfred Nikiéma et Sansan Dongo Kambou. Mais en précisant que ce n’est pas du tout un déshonneur d’être conseiller d’un chef d’Etat ou d’un ministre. Bien au contraire. Mais je réfute la rumeur simplement parce que ce n’est pas vrai. Je ne sais pas ce que j’aurais donné comme réponse si j’avais été effectivement consulté à cet effet. Mais puisque je n’ai pas été consulté, je ne pouvais pas répondre ni par un non ni par un oui. Je sais que toutes les fois que j’ai eu à rencontrer le président Compaoré, c’est dans le cadre associatif le plus souvent ou dans le cadre journalistique. Mais toutefois, je le répète, il n’y a aucun déshonneur à être conseiller d’un président. Du reste, un célèbre penseur avait dit que ce n’est pas un déshonneur d’avoir à conseiller le prince. Il suffit simplement de ne pas être courtisan. L’essentiel, c’est d’être un bon conseiller et ne pas être un courtisan qui ne dit au chef que ce qui lui plait et ce qu’il a envie d’entendre.

Depuis un certain temps, l’opposition politique s’organise. Que pensez-vous de la dynamique actuelle de l’opposition burkinabè ?

En tant qu’observateur de la scène politique et compte tenu de ma petite expérience, je pense que notre démocratie a besoin d’une opposition forte. J’entends par une opposition forte une opposition qui est tellement sûre de sa représentativité sur le terrain et de sa capacité de mobilisation qu’elle évite les aventures. Qu’elle mobilise pour faire valoir ses points de vue, mais tout en encadrant le mouvement pour éviter les dérapages qui peuvent déboucher sur l’irréparable. En nous référant aux marches qui ont été organisées par l’opposition en juin et juillet 2013, on a l’impression qu’une telle opposition est en train de se dessiner. Je pense que même le pouvoir a besoin de cette opposition forte. Parce que plus elle est forte, plus elle est responsable. Car, si elle ne l’est pas, elle peut se contenter de faire de la guérilla et des escarmouches qui peuvent sortir de la légalité républicaine.

Tollé Sagnon, l’ancien secrétaire général de la CGT-B vient de céder la direction du syndicat à Bassolma Bazié après 25 ans. Quelle appréciation faites-vous du syndicalisme au Burkina ?

J’ai vu plusieurs époques. Il y a eu l’époque où les syndicats étaient vraiment les premières forces de changement dans ce pays. Cela a commencé par le 3 Janvier 1966 où ce sont les forces syndicales qui ont été à la base du départ du président Maurice Yaméogo. Tout simplement parce qu’à cette époque, les forces politiques d’opposition n’étaient pas suffisamment organisées et présentes sur le terrain pour faire le travail. L’opposition n’était pas interdite. Sous Maurice, c’était un parti unique de fait, mais pas de droit. Mais les forces politiques qui n’étaient pas de l’UDV-RDA n’avaient pas suffisamment les coudées franches pour s’organiser et s’opposer en conséquence bien que ces partis n’étaient pas interdits officiellement. Mais comme les syndicats existaient, les hommes politiques se sont abrités le plus souvent derrière ces syndicats pour mener leurs actions d’opposants politiques. Le cas le plus patent a été le 3 Janvier où l’homme qui a pris la tête de l’inter syndical qui a déclenché la contestation était aussi le principal opposant à Maurice Yaméogo, à savoir Joseph Ouédraogo dit Jo Oueder. Mais il a été d’abord syndicaliste.

Ensuite, il y a eu sous Lamizana en 1975, la velléité des militaires de créer un mouvement unique d’expression politique comme cela existait un peu partout à travers le Togo, le Benin, au Zaïre chez Mobutu, etc. Et une fois de plus, c’est à travers les syndicats que les hommes politiques ont pu faire barrage à cette velléité et on a eu les élections qui ont assis les fondements de la IIIe République. Mais à partir de la IIIe république, les syndicats ont commencé à perdre un peu de leur force et de leur influence. Sous le CMRPN, le droit de grève a été suspendu. Il n’a pas été interdit, mais il a été suspendu parce que justement, les militaires voyaient la force de contestation que représentait le syndicat, surtout quand les partis politiques ne sont pas autorisés.

Sous la révolution, c’était autre chose. Parce que la révolution est venue avec le principe de la pensée unique et les syndicats qui n’ont pas voulu entrer dans les rangs ont eu des problèmes. Et c’est sous la révolution d’ailleurs (NDLR : précisément sous la Rectification en 1988) que la CGT-B est née et on sait aussi les problèmes qu’ils ont eus. C’est eux du reste qu’on menaçait de traiter aux lances flammes parce que justement la CGT-B aussi a été la couverture sous laquelle agissait des groupuscules marxistes, notamment le PCRV qui n’étaient pas en odeur de sainteté avec le pouvoir révolutionnaire. Le PCRV a toujours décrié la révolution sankariste comme tout autre coup d’Etat, un régime militaire comme tout autre et non une révolution. Et eux, ils n’ont pas marché avec la révolution. Ils ont créé leur syndicat. Le syndicat aussi posait des problèmes vrais, des préoccupations réelles des travailleurs, mais derrière la noblesse de leurs revendications se cachait aussi une action politique parce qu’il y avait aussi des forces politiques qui agissaient sous son couvert. On a abouti à la situation qu’on connait aujourd’hui. J’avoue que les syndicats ne peuvent plus avoir cette force unitaire qu’ils avaient dans les années 1960 à 1980. Il y aura toujours des divergences sauf cataclysme parce qu’ils n’arrivent plus à mener des actions unitaires ni le 3 Janvier ni le 1er Mai. Actuellement, je constate qu’ils sont muets face à certaines questions politiques qui font l’actualité comme le sénat et l’article 37. Sauf omission ou erreur de ma part, on ne les sent pas trop comme de par le passé où ils étaient à l’avant-garde des luttes. On a même vu le secrétaire général de la CGT-B qui, face à la grande mobilisation de l’opposition, dire qu’ils sont d’accord pour l’alternance, mais pour eux, il ne s’agit pas de remplacer le régime actuel par des néolibéraux. Donc, ils sont un peu nuancés dans leur soutien à la lutte pour l’alternance. Ils ont dit qu’ils ne veulent pas l’alternance pour l’alternance. Ils prônent une alternance qualitative, selon eux.

Mais est-ce que cette divergence sur l’alternance ne traduit pas aussi des luttes de positionnement politique entre les syndicats et l’opposition politique officielle ?

C’est sûr que les syndicats sont des forces sociales. Mais ils ont aussi souvent des accointances avec les forces politiques. C’est possible. Je ne peux pas m’avancer sur la question, mais ce n’est pas exclu que certains courants syndicaux soient idéologiquement plus proches de ceux qui gouvernent aujourd’hui et qu’ils préfèrent que ce soit eux plutôt que d’autres qui vont venir et qui sont considérés comme étant des gens de la Banque mondiale, du FMI, etc.

Donc on est loin d’un autre 3 Janvier !

Je ne peux pas dire qu’on est loin d’un autre 3 Janvier. Le 3 Janvier n’a pas été scientifiquement préparé. Le 20 décembre 1965, personne ne pensait à un 3 Janvier. Il y a eu une situation, les syndicats ont pris conscience et ils se sont retrouvés simplement parce qu’il y avait un problème social qui se posait : l’abattement de 20% des salaires et de 50% des allocations familiales. Il s’est trouvé accidentellement que l’USTV tenait son congrès. L’USTV qui a été informée du projet a battu le rappel des autres centrales syndicales de l’époque qui étaient la CATC, l’OVSL et les syndicats autonomes. Si l’USTV ne s’était pas retrouvé en congrès à cette époque là, il pouvait avoir soulèvement, mais peut-être pas le 3 Janvier. Ce qui fait souvent aussi les grands mouvements de l’histoire, ce sont de petits grains de sable. Ce n’est pas forcément préparé méthodiquement ; donc je ne peux pas affirmer qu’il ne peut plus avoir une manifestation de ce genre au Burkina Faso.

Nelson Mandela, le leader anti-apartheid et ancien président sud-africain vient de quitter notre monde. Que pensez-vous de l’homme et de son œuvre ?

L’œuvre est tellement monumentale qu’il est difficile de la décrire en si peu de temps et en quelques mots. Je pense que des hommes comme Mandela, on n’en fait pas tous les jours. Mais vous savez, ce qui fait les grands hommes, c’est un caractère, mais aussi les événements. Certes, il n’était pas le seul, mais si c’est lui qui est sorti auréolé comme il l’est de toutes les misères du geôle de la prison de l’apartheid, c’est qu’il avait un tempérament et un caractère personnel qui le prédisposaient à ce destin. Quand il est arrivé au pouvoir, son intelligence politique a été de pardonner tout de suite. Cela ne veut pas dire qu’il a oublié, mais il a pardonné. Parce qu’il savait ce que représentaient les Blancs pour l’Afrique du Sud sur le plan économique, scientifique, militaire, etc. et que la puissance du pays reposait en partie entre les mains de cette minorité. Si on se laisse guider par l’émotion, par le ressentiment, on fait comme Mugabé et on fout tout le monde en l’air et on jette les Blancs à la mer. Cela n’aurait pas été facile, mais ce qui est sûr, ça aurait plongé l’économie et la société sud-africaine dans des affres et une récession économique qui aurait pu mettre au moins 50 ans, voire un siècle avant de trouver une solution. Son geste de tolérance et de pacifisme a même sidéré les Blancs qui s’attendaient à des représailles et qui avaient même commencé à faire leurs valises. Naturellement, Mandela jouissait d’une popularité dans ces milieux. Mandela a été vraiment un grand visionnaire pour n’avoir pas appliqué une politique revancharde. L’autre aspect de sa personnalité, c’est de n’avoir pas accepté durer au pouvoir. Donc il a conservé son aura pour rester une force morale. Ces qualités ont fait la différence.

Pour revenir à la presse, cela fait 15 ans que l’Affaire Norbert Zongo peine à voir la lumière. L’affaire est toujours pendante. Comment vivez-vous cette impasse en tant que confrère et doyen de la presse ?

Nous sommes tous navrés que jusqu’à présent, la lumière n’ait pas encore été faite sur l’assassinat. Mais je pense que c’est l’extrême politisation du dossier qui a rendu sa solution inaccessible. Je pense que si le dossier n’avait pas été aussi politisé tel qu’il l’a été, on en saurait davantage sur les acteurs, les auteurs et éventuellement les commanditaires -s’il en a eu- du quadruple assassinat de Sapouy. Mais le dossier a été tellement politisé qu’à un moment donné, le sort même du régime semblait en dépendre. Une fois que la politique s’empare d’un dossier de justice, la vérité fout le camp par la fenêtre comme dit l’adage. L’affaire Norbert Zongo fait partie de ces grandes énigmes de la République que peut-être le temps et l’histoire nous aideront un jour à élucider. Je demande de faire preuve de patience et d’interroger l’histoire car on verra qu’il y a des énigmes de ce genre qui ne peuvent être résolues que par le temps. Il y a des archives secrètes dans chaque pays dont les délais se prescrivent au bout d’un certain temps permettant aux chercheurs de pouvoir y accéder pour savoir ce qui s’est passé dans le dossier Norbert Zongo. Mais pas pour le dossier Norbert Zongo seulement. Pendant qu’on y est, est-ce que vous savez ceux qui ont brûlé le journal L’Observateur le 10 juin 1984 ? Jusqu’à présent, on ne sait pas ! Les gens n’en parlent pas peut-être parce que ça date ! Mais un jour, on en saura sur toutes ces énigmes et sur bien d’autres.

Quelle appréciation faites-vous de la presse burkinabè

Quand on observe le paysage médiatique burkinabé, en quantité, il y a la pluralité de titres et une diversité de lignes éditoriales. Du point de vue qualité, je pense qu’on n’a pas à rougir en comparaison avec les médias d’autres pays. Nous avons une presse qui essaie –avec certes ses défauts et ses faiblesses-de faire son travail avec assez de professionnalisme. Nous n’avons pas de journaux trop partisans comme dans certains pays où chaque courant politique a son quotidien et son hebdomadaire. Et c’est vraiment du journalisme militant qui se fait là-bas. Les journalistes peuvent avoir leur préférence politique, mais je crois que le journaliste burkinabè essaie d’être équitable vis-à-vis des acteurs de la scène politique et de tous les courants. A titre d’illustration, nos journaux sont suffisamment cités dans les revues de presse internationales parce que nous faisons du national, mais aussi le transversal.

Notre confrère, Le Reporter, a été attrait en justice par un magistrat pour diffamation. Il n’y a pas longtemps aussi, d’autres magistrats avaient intenté des actions judiciaires contre des fonctionnaires de l’Etat pour outrage à magistrat. Est-ce que ce glissement vers le tout contentieux n’est pas un signe de raidissement de la justice envers les citoyens ?

Si je dois donner un conseil à nos confrères, je dirai que nous avons intérêt à nous entendre avec les magistrats. Cela ne veut pas dire de fermer les yeux sur les turpitudes que les journalistes viendraient à déceler dans le fonctionnement de la magistrature. Je ne dis pas qu’il faut couvrir les magistrats, mais je sais que dans presque tous les pays, il y a une sorte de complicité entre les journalistes et les magistrats qui travaillent avec certes, des méthodes différentes pour défendre la veuve et l’orphelin. Et puis, en matière de corruption, les choses sont complexes. Non seulement, si vous êtes attrait en justice, ce sont leurs collègues magistrats qui vous jugeront, mais il y a que c’est difficile souvent d’apporter la preuve de la corruption étant donné qu’en principe, le corrupteur peut encourir les mêmes peines que le corrompu. Il est donc difficile qu’il y ait des témoignages au tribunal pour soutenir la défense.

Mais pourtant, entre eux magistrats, ils se dénoncent et il y a une affaire de corruption de magistrats qui est pendante en justice dans une affaire dite « SGS ». Ce qui veut dire que le phénomène de la corruption dans ce milieu n’est tout de même pas une vue de l’esprit !

Ça c’est un autre problème. Eux ils peuvent faire la preuve de ce qu’ils avancent. Mais quand c’est un journaliste, il peut ne pas s’en sortir pour certaines considérations. Mais ce que je déplore aussi chez les magistrats ou les fonctionnaires qui entrainent souvent les journalistes devant les tribunaux pour diffamation, c’est la prétention pécuniaire de la partie civile. J’estime que l’honneur n’a pas de prix. C’est pourquoi, certains demandent souvent le Franc symbolique. Mais quand on a des prétentions qui peuvent éreinter un journal, ça donne à réfléchir.

Quels sont vos vœux pour l’année 2014 ?

Mes vœux sont des vœux de santé pour les Burkinabé et surtout pour nos lecteurs respectifs. Nos remerciements pour tout ce qu’ils ont fait pour nous en nous lisant, en achetant nos journaux et nos encouragements pour ce qu’il leur reste à faire pour nous en 2014 et au-delà. Pour le Burkina Faso, je souhaite que ce que nous redoutons et que j’ai plus ou moins ébauché tout au long de l’interview, à savoir les risques de crise consécutivement à la question de l’article 37, ne soit que de simples craintes, de simples projections et que peut-être il y aura plus de peur que de mal en 2014.

Interview réalisée par Touwendinda Zongo

MUTATIONS N° 44 du 1er janvier 2014. Bimensuel burkinabé paraissant le 1er et le 15 du mois (contact :mutations.bf@gmail.com . site web : www.mutationsbf.net)

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Sondage d’opinion « Présimètre » : Roch Kaboré obtient 4,91 sur 10 pour sa 3e année de gouvernance
Demande d’extradition de François Compaoré : Les commentaires du gouvernement burkinabè sur la décision de la Cour d’appel de Paris
Crise au conseil municipal de Gourcy : « Nous serons désormais obligés de nous défendre contre nos agresseurs » (Responsable provincial des jeunes du MPP)
Loi sur le vote des Burkinabè de l’étranger : Les Burkinabè d’Espagne s’insurgent contre les missions d’explication
Politique : Le PDS/Metba se prépare pour les élections de 2020
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