Système Blaise Compaoré : le sursaut soudain des “inconditionnels” d’hier

jeudi 9 janvier 2014 à 02h18min

L’actualité la plus croustillante, au plan politique, en ce début d’année au Burkina Faso, reste naturellement la démission d’hommes et de femmes qui ont contribué à faire du CDP, parti au pouvoir, parti de Blaise Compaoré, une puissante machine qui a conféré à ce dernier une sorte d’assurance-trône, bon an, mal an.

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Système Blaise Compaoré : le sursaut soudain des “inconditionnels” d’hier

L’événement n’est pas banal d’autant plus que ces hommes et femmes ont été souvent la cheville ouvrière d’idées, de silences complices, de machinations et manipulations de toutes sortes pour garantir le pouvoir d’un homme : l’on se souviendra naturellement de l’affaire Norbert Zongo qui a éprouvé le régime Compaoré. L’on se souviendra aussi du débat sur la possibilité ou non pour Blaise Compaoré de se présenter à l’élection présidentielle de 2005 au regard des nouvelles dispositions de l’article 37 issues des recommandations du Collège des Sages. L’on se souviendra enfin de tous les arguments souvent sortis comme par enchantement mais toujours surprenants pour justifier une éventuelle révision de l’article 37 de notre constitution.

Des hommes et des femmes donc extrêmement dévoués à la cause et à l’ambition d’un homme, dont le mode de gouverner a montré ses limites depuis belle lurette, mais dévouement indéfectible tout de même.

Tout allait si bien dans le meilleur des mondes jusqu’à ce que des ambitions personnelles, des intrigues de cour et un combat impitoyable d’égo et de clans allaient conduire à mettre en quarantaine politique ces bonzes du régime Blaise Compaoré, autrefois incontournables et surtout intouchables, semble-t-il.

Du reste, cet épisode n’est certainement pas étranger à la prise de conscience qui a conduit à leur démission du CDP depuis le 4 janvier dernier.

Subitement, ces hommes et femmes ont alors compris : le système pervers qu’ils ont contribué à mettre en place avec tant de zèle, dévouement et fidélité peut lui aussi manger et sacrifier ces propres fils et filles. Cela fait mal, très mal.

La traversée de la nuit a été probablement longue et douloureuse et nos amis démissionnaires ont sans doute eu une soudaine révélation quant à l’avenir du Burkina et des risques qui le guettent, ce que le “pays réel” savait depuis des lustres : “ la démocratie ayant disparu au sein du parti au pouvoir, elle ne peut qu’être menacée au niveau national compte tenu de la place et du rôle occupés par ce parti dans la gestion des affaires de l’Etat. Et c’est justement le constat que nous faisons quand au lieu d’engager un débat préalable sur ces questions controversées, nous sommes entrain d’assister à des tentatives d’imposer la mise en place du sénat aux forceps et à des velléités de réviser la constitution dans le but de sauter le verrou de la limitation des mandats présidentiels dans un contexte où le peuple est profondément divisé”, écrivent-ils. Trop beau, en vérité !

On avait rarement entendu de telles vérités crues et drues venant de la maison tant la famille semblait toujours unie et tout allait bien ainsi que le Faso. D’ailleurs, ceux de la maison qui, de par le passé, ont eu l’outrecuidance de penser autrement en affirmant que « la morale agonise au pays des hommes intègres » ou en criant au risque de « patrimonialisation du pouvoir » ont dû l’apprendre à leur dépends.

Alors pourquoi ce sursaut et quelle lecture faut-il en faire ?

Tout d’abord, je reste convaincu que la démarche de nos amis démissionnaires n’est pas exclusivement motivée par quelque attachement sincère et inconditionnel aux valeurs de démocratie qu’ils mentionnent dans leur lettre. Le ressort premier de leur démarche relève plutôt d’un sentiment de frustration personnelle et de défiance et de vengeance à l’endroit de ceux et celles qui les ont humiliés en les confinant dans des rôles de « grand-père conseiller » sans véritable pouvoir comme ils en avaient autrefois et surtout à l’endroit de celui qui laisse faire, c’est à dire Blaise Compaoré. L’actualité des mois à venir nous le confirmera ou pas.

En second lieu, je considère que leur démarche relève de l’opportunisme. En effet, tous intelligents qu’ils sont, ils savent que le crépuscule de l’ère Blaise Compaoré n’est pas aussi lointain et ils peuvent bien se permettre et se dessiner des destins dans le Burkina de demain et pour cela, il faut bien une rupture qui choque : s’opposer à la révision de l’article 37 et au sénat après avoir contribué activement à défendre Blaise et à semer toutes les germes de nos maux d’aujourd’hui est certainement une démarche peu compréhensible mais qui a l’avantage de marquer les esprits, de susciter des sympathies et de se conformer à l’air du temps.

Autrement, nos amis démissionnaires ne sont pas quand même des cancres. Ils savent tous comment doit fonctionner un pays démocratique digne de ce nom. Mais tant que cela les arrangeait ("Blaise mange, je mange" ou "Je suis dans les bonnes grâces de sa Majesté") alors ils faisaient semblant de l’ignorer. Aucun d’entre eux ne semblait avoir un destin à part autre que celui de Blaise. Son destin était le leur.

Mais enfin, l’hypocrisie étant un hommage du vice à la vertu, il faut peut être concéder à nos démissionnaires la prise de conscience effective d’un réel souci de l’avenir du Burkina.

Quant à la lecture qu’il faut faire de leur démarche, je considère que celle-ci est bon signe, très bon signe en partant sur la base que nos démissionnaires sont d’une bonne foi et ne sont pas dans ces combines infantiles d’arrière-cour pour sauver le fauteuil d’un homme. Ce que je crois sincèrement. Je pense en effet, que le pire des scénarios pour rouler l’opinion dans la farine afin de garantir une pérennité à Blaise ne devrait pas contenir des propos du genre « nous sommes entrain d’assister à des tentatives d’imposer la mise en place du sénat aux forceps et à des velléités de réviser la constitution dans le but de sauter le verrou de la limitation des mandats présidentiels ». Il y a à parier que la rupture est donc définitive.

J’écrivais ceci il y a quelques années quand Salif Diallo avait mis le feu aux poudres avec les conséquences qui en ont résulté pour lui : « A bien y réfléchir, l’éjection spectaculaire du ministre Salif DIALLO du gouvernement burkinabé offre d’heureuses perspectives pour le système du CDP, parti présidentiel et pour le système politique du Burkina Faso dans son ensemble. Il me semble en effet, que de telles secousses sont parfois nécessaires pour contraindre un système politique au dégourdissement et à plus d’ingénierie politique, pour peu que les différents acteurs en aient la conscience et le sens de l’opportunité. Autrement, l’ordre établi et la division du travail au sein du CDP devenaient de plus en plus pervertis pour le système du CDP et partant pour le système politique burkinabé. »

Aujourd’hui encore, je suis définitivement convaincu de cette analyse. Je suis convaincu que cette décision des démissionnaires va absolument avoir une incidence sur la configuration de notre jeu politique et de l’avenir de notre pays.

Dans une démocratie digne de ce nom, il devrait y avoir toujours des secousses signe de vitalité et d’expression du caractère, de la personnalité, du sens de la responsabilité ou de l’irresponsabilité des principaux acteurs.

En effet, quand tout parait statique, quand tout le monde dans un courant donné fait semblant d’être d’accord sur tout, partout et à tout moment et applaudit à n’en pas finir, il y a le risque que des valeurs et des principes, des personnalités et des traits de caractères soient sacrifiées et dans ce cas, la démocratie se meurt.

Les hostilités sont donc désormais ouvertes et des batailles rangées sans pitiés ainsi que des règlements de compte sont certainement à prévoir dans les mois et années à venir. Des langues vont se délier et il ne faut pas exclure un sort beaucoup plus dramatique pour le pays malgré son « Joker » Monsieur PAIX, l’homme qui sait faire la paix chez les autres pendant qu’il entretient soigneusement une pépinière de crise dans son propre pays !

Ce sera sans doute le prix à payer, le passage obligé de notre jeune démocratie vers plus d’affermissement ; à moins d’une vision extrêmement haute de l’intérêt du pays de la part des différents acteurs du moment.

Car les dictatures ne tolèrent jamais de leurs fils et filles l’expression de leur personnalité, de leur indépendance ou l’affirmation de leur liberté d’expression, d’opinion et de positionnement. Elles ne tolèrent pas surtout les trahisons. Il y a toujours un prix à payer.

Et le pas le plus difficile pour nos démissionnaires n’est pas le fait d’avoir eu le courage de quitter le navire souillé du CDP. Le plus difficile reste l’avalanche de violences, de complots, et d’ordures de toutes sortes que les amis d’hier déferleront sur eux, mais aussi l’incompréhension et la méfiance d’une partie de notre peuple à l’égard de personnes qui avaient toujours l’occasion de donner une autre direction à l’histoire de notre pays mais ont préféré se taire et pire, contribué à ce qu’elle est aujourd’hui.

C’est hélas la réalité : on ne peut pas avoir contribué pendant des décennies à mettre en place des combines et astuces de toutes sortes pour les caprices d’un groupuscule au dépend du peuple et vouloir quitter ensuite tranquillement cet univers sans devoir rendre des comptes et au peuple et à ses ex-compagnons. Le plus dur reste donc à venir.

Leur décision est lourde de conséquence et j’espère qu’ils auront suffisamment de courage pour mener à bien, dignement, cette fois-ci, la seconde chance qui leur est offerte de se racheter.

En guise de conclusion, je félicite néanmoins les démissionnaires (avec toutefois quelques circonstances aggravantes à leur charge) pour leur démarche. L’on peut dire qu’ils ont fait du chemin car il ne faut pas perdre de vue que des pères et mères de familles, éducateurs, leaders d’opinions sont encore au service de ce régime dont nous connaissons tous les limites mais aussi les ambitions.

J’ai toujours eu de l’admiration pour les personnes qui, à un moment donné, prennent leur responsabilité ou affirment leur principes ou prennent leur courage par rapport à des situations ou contextes qui ne leur conviennent plus ou pas ou qui sont manifestement injustes ou contraires au bon sens.

Dans l’histoire de ce pays, des hommes et des femmes dignes ont déjà eu le courage d’abandonner ou de refuser faveurs, favoritisme, richesses et promotion par principe et rien que par principe.

Vivement qu’en ce début d’année la liste des démissionnaires s’agrandisse non pas par des opportunistes qui flaireraient le vent du changement et chercheraient à se mettre sous les bonnes faveurs des probables dirigeants de demain mais des hommes et des femmes qui après un sain et rigide examen de conscience, réalisent et prennent conscience de tous les torts qu’ils ont déjà infligés à notre chère patrie et à ses fils et filles et décident en toute responsabilité de ne plus soutenir contre vents et marrés l’appétence et les ambitions égoïstes et folles d’un président décadent (dans tous les sens du terme ) et de son clan.

Vous avez encore une chance avant que les lourds plumes indélébiles de l’histoire ne figent vos noms dans les pages les plus sombres et peu glorieuses de l’histoire de notre pays. Vos descendants et notre pays de demain vous en tiendront rancœur.

Gnienhoun Abdoulaye Nazaire
Consultant-Freelance en droits de l’homme et communication
contact@abdoulaye-nazaire.ch

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