Profession : Agent commercial de proximité

mardi 10 décembre 2013 à 00h52min

Leurs visages nous sont devenus familiers. Une fois par mois, ils s’invitent chez nous pour exercer leur métier : relever le compteur d’eau ! Une « irruption » pas toujours bien perçue par certains qui se sentent violés dans leur intimité et qui expose les agents commerciaux de proximité à toute sorte de réaction, surtout quand on est une femme. Récit d’une matinée en compagnie d’Aminata Traoré

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Profession : Agent commercial de proximité

Un matin de novembre. Le soleil est à peine sorti de son lit, mais les rues de Ouaga grouillent déjà de monde. Sur la Circulaire en direction de la Patte d’Oie, les usagers des deux roues disputent la voie avec les automobilistes. Ici, il n’y a pas de couloir réservé aux premiers. De toute façon, quand c’est le cas, l’exiguïté du couloir les oblige à « squatter » la grande voie. La cohabitation n’est pas toujours facile surtout quand l’indiscipline des uns se conjugue à l’ignorance du code de la route des autres. Alors, on s’arrange pour éviter de se tamponner. Un exercice d’équilibrisme qui ne réussit pas toujours. En fin de journée, quand on rentre chez soi sain et sauf, on remercie Dieu.

Quartier Karpala

J’attends en contrebas de la route, en face d’un concessionnaire d’automobile. C’est là que le rendez-vous a été fixé, à 6h45, avec Aminata Traoré, agent commercial de proximité à l’Office national de l’eau et de l’assainissement (ONEA). Titulaire d’un brevet en topographie, elle a suivi par la suite un stage de 18 mois en Allemagne. En attendant de réussir au concours interne et passer au statut d’agent topographe, ce qui correspond à sa formation initiale, elle officie ici, dans le Karpala, rebaptisé récemment secteur 51 du 11e arrondissement de Ouagadougou.

A 6h50, une moto couleur rouge se détache de la foule, clignotant droit actionné. De loin, la conductrice de l’engin est méconnaissable. Elle porte sa tenue de travail : un pantalon jean bleu délavé, des baskets blanches que le temps a éprouvés, un polo blanc floqué ONEA et un cache-nez bien accroché aux oreilles. La journée de travail peut commencer. On contourne le rondpoint, direction Karpala et après 200 m de bitume, on bifurque à gauche pour emprunter une voie cahoteuse, parsemée de trous. Impossible de les éviter, il faut choisir le moins profond. On gare les engins devant une cour. « C’est ici que je vais commencer aujourd’hui », explique Aminata Traoré, le bordereau et le plan du quartier en main. Le rituel est le même et dans ce quartier, elle connait pratiquement toutes les cours et l’emplacement exact de chaque compteur d’eau. L’approche est toujours courtoise. Toujours toquer au portail, le pousser sans forcément attendre de réponse, ou introduire la main pour enlever le crochet de l’intérieur. Une fois dans la cour, elle cherche la présence d’une personne. « Bonjour, c’est l’ONEA », lance t-elle avant de se diriger vers le compteur. Il faut parfois jouer à l’agent de propreté, nettoyer la poussière qui couvre le cadran du compteur pour faire apparaitre les chiffres. Le relever terminé, elle remet la facture à l’habitant et quand il n’y a personne, elle l’accroche soit sur la porte, sur le portail, de façon à ce qu’elle soit visible par toute personne qui entre dans la cour. En moyenne, elle contrôle 50 compteurs à l’heure, soit environ 300 par jour. Chaque agent a un quota journalier à remplir et il n’y a pas de temps à perdre. Il faut donc aller vite. Chaque minute compte. Mais en tant qu’agent commercial, elle a aussi l’obligation de répondre aux questions et demandes d’informations des clients.

Fuite d’eau et problème

Karpala est un quartier populaire où les voies ne sont pas toujours facilement praticables ; c’est aussi une zone où pratiquement tout le monde a l’eau potable et les maisons se suivent, ce qui facilite le travail. Dans une cour, c’est un enfant qui vient, tout sourire, chercher la facture. L’opération a duré à peine une minute. Mais au Lycée technique, Yobi, de l’autre côté de la voie, il y a deux compteurs séparés l’un de l’autre d’environ 100 m, dont un est facilement accessible, l’autre pas. Le propriétaire a eu la mauvaise idée de l’installer dans une maisonnette, et quand il n’y a personne pour l’ouvrir, comme c’est arrivé plusieurs fois, il n’y a rien à faire. Résultat, il peut arriver qu’il y ait une fuite d’eau et cela s’en ressentira sur la facture. Ce matin, le propriétaire de la cour et fondateur du Lycée est là par hasard. Il est revenu d’un séjour en France où il s’y rend souvent après y avoir résidé pendant longtemps, depuis 1965. Il dit qu’il a joué un rôle dans le soulèvement populaire de janvier 1966 qui a abouti à la chute de Maurice Yaméogo. Il n’est pas content et tient à le faire savoir à Aminata Traoré. Sa précédente facture était salée, 180 000 F CFA, conséquence d’une fuite d’eau non réparée. « L’Onea n’a rien fait et ce n’est pas normal », tempête t-il. Aminata Traoré lui explique qu’elle est passée deux fois pour relever le compteur, mais que la maisonnette était fermée et personne n’avait la clé. « Quand c’est comme ça, comment voulez-vous que je sache qu’il y a fuite d’eau et que je prévienne l’ONEA », réplique t-elle, avant de lui suggérer de faire sortir le compteur de la maisonnette. L’idée ne plait pas au propriétaire. Il estime qu’on n’a pas besoin d’entrer dans la maisonnette pour se rendre compte qu’il y a une fuite d’eau. « Il suffit, explique t-il, de regarder la courbe de consommation pour se rendre compte qu’il y a problème ». « Nous travaillons tous les jours, y compris les jours fériés ; mais si on ne peut pas accéder au compteur, on fait comment ? », questionne Aminata, exaspérée, mais calme, face à un monsieur qui lui fait perdre du temps. Elle finit par lui dire de faire une réclamation. « Quand il y a une fuite, je fais un signalement et on fait faire les réparations ; mais là, je ne peux pas entrer dans la cour. C’est à vous de trouver la solution, pas moi », finit-elle par lancer au monsieur, toujours campé sur sa position. « Vous voyez, des clients comme celui-là, on en rencontre souvent avec eux, c’est un dialogue de sourd  », commente Aminata Traoré. Plus loin, le portail est hermétiquement fermé et personne ne répond à la sonnerie. « Quand c’est comme ça, je glisse la facture vierge sous le portail et après j’appelle le propriétaire ou le locataire pour qu’il me communique les chiffres qui s’affichent sur le compteur. Le client n’a pas intérêt à mentir parce qu’on le saura. En cas d’erreur sur la facture précédente, on fait la correction avant paiement », explique t-elle.

Dame au tempérament bien trempé

Ce matin, notre présence freine quelque peu son allure : seulement 30 compteurs inspectés en 50 mn au lieu 30mn ! Dans les cités, elle fait facilement 400 cours parce que ça va plus vite. On la laisse donc retrouver son rythme normal. A-t-elle peur en entrant dans certaines concessions ? « Non, pas vraiment, mais on est parfois l’objet d’agressions verbales de la part de personnes mécontentes de l’ONEA et qui se défoulent sur nous  », reconnait-elle. Certains, parce qu’ils ont en face d’eux une femme, cherchent à tout prix à l’intimider. L’autre jour, sous le prétexte de l’ivresse, un monsieur a ouvertement manifesté de mauvaises intentions à son égard : « Ça, ce n’est pas un métier pour les femmes, parce que je te dis, un jour, quelqu’un va te violer  », lui a-t-il lancé. Mais c’est mal connaitre Aminata Traoré, une dame au tempérament bien trempé, à la personnalité bien forte. « Tu peux toujours essayer, je n’ai pas peur », rétorque t-elle, d’un ton ferme. L’homme fit demi tour et disparu dans sa maison.
Etre agent commercial de proximité, c’est travailler parfois de 7h à 14 h non stop, sous un soleil brûlant. Il faut prévoir de quoi se rafraichir et casser la croûte. « Parfois, dans les nouveaux quartiers qui poussent à la périphérie de la ville, tu ne trouves même pas une buvette pour faire ta pause et te rafraichir  », raconte un plombier de l’ONEA. Il faut donc être en bonne condition physique. Et trouver très vite un poste moins fatiguant pour ne pas y laisser sa santé. En attendant mieux, Aminata Traoré assume, stoïque, la dureté de la tâche. « C’est le prix de la liberté et de mon indépendance financière ».

Joachim Vokouma ; Lefaso.net (France)

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Vos commentaires

  • Le 10 décembre 2013 à 06:50, par LEJUST
    En réponse à : Profession : Agent commercial de proximité

    Aminata, homonyme de ma maman, t’es un exemple pour les jeunes filles du FASO !

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  • Le 10 décembre 2013 à 07:53
    En réponse à : Profession : Agent commercial de proximité

    Bravo à ces femmes et hommes qui font avancer la nation !!!!

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  • Le 10 décembre 2013 à 08:02, par Amraw
    En réponse à : Profession : Agent commercial de proximité

    C’est un publi reportage ou bien ?

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  • Le 10 décembre 2013 à 08:09
    En réponse à : Profession : Agent commercial de proximité

    Encouragements à ces messieurs et dames.
    Cependant une question me trotte la tète. Je me demande si ces messieurs et dames sont vraiment des agents commerciaux. En effet, ils ont rarement le respect du client. Ils vous cognent la porte à des heures non indiquées et sabotent le travail. Un agent commercial communique. Tel n’est pas leur cas. Ils gagneraient à changer.

    Répondre à ce message

  • Le 10 décembre 2013 à 10:37, par CHEIKH
    En réponse à : Profession : Agent commercial de proximité

    Cà c’est tout juste pour nous soumettre à un lavage de cerveau, et pour çà je ne suis pas d’accord.
    - D’abord dans la majorité des cas, ces agents sont insolents et se croient tout permis, voire vous imposer un "couvre-feu d’eau", à la moindre prise de bec.
    - Ensuite ils se permettent de vous changer votre compteur sans votre avis et pour des motifs inavoués.
    - Et puis quand il y a fuite d’eau, même si c’est par leur faute, vous courrez derrière l’ONEA, près de 2 semaines, sans réparation.
    - En outre, à la réception d’une facture salée à leur tort, on ne vous permet plus de payer vos arriérés par traites fixes.
    Au contraire, pendant vous les payez au guichet en même temps que vos encours, on vous prend mille fois des pénalités sur chaque fragment.
    Comme quoi, l’ONEA s’est plutôt reconverti en institution financière, point barre.

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