« L’élite dirigeante burkinabè est historiquement dépassée » dixit Abdoul Karim Saidou, doctorant en sciences politiques et membre du FOCAL

lundi 21 octobre 2013 à 23h35min

Abdoul Karim Saïdou, doctorant en sciences politiques est chercheur à l’institut Général Marc Garango pour la gouvernance démocratique (IGD). Membre du Forum des citoyens de l’alternance(FOCAL), il décrypte dans cet entretien le débat sur le sénat, l’article 37 de la constitution et la politique sous régionale. Il commente les dernières manœuvres du président par rapport au sénat et l’analyse du parti de Me Hermann Yaméogo. Abdoul Karim Saidou bien averti de la situation nationale donne une lecture juridique, mais aussi politique des sujets qui divisent les Burkinabè.

« L’élite dirigeante burkinabè est historiquement dépassée » dixit Abdoul Karim Saidou, doctorant en sciences politiques et membre du FOCAL

Mutations : Le comité de suivi de la mise en œuvre des conclusions du CCRP a remis son rapport au président du Faso. On constate que ce comité n’a pas recommandé ni la suspension du sénat, encore moins sa suppression. Il a proposé une nouvelle version du sénat. Blaise Compaoré, lui, préconise la poursuite des consultations. Quelle est votre lecture sur cette attitude du président du Faso ?

Je ne suis pas surpris parce que ce comité a dû recevoir des instructions fermes sur le type de recommandations à faire. Son rapport était donc un rapport pré-élaboré selon les intérêts du régime. Ce comité n’avait pas les mains libres et ne pouvait pas recommander l’abandon du sénat. D’ailleurs, qui sont les membres de ce comité ? Ce sont les acteurs qui ont participé au CCRP ; or, le CCRP n’était ni démocratique ni inclusif. Beaucoup d’organisations de la société civile crédibles (MBDHP, GERDDES, CGD, FOCAL, RADDHO, etc.) avaient boycotté ce cadre qui était bancal et spécieux. De même, vous vous souvenez que l’opposition politique n’y était pas pour les mêmes raisons. Si le pouvoir voulait un cadre de dialogue démocratique, il aurait mis en place un mécanisme sur le modèle du Collège de sages.

De ce point de vue, le chef de l’Etat aurait dû demander d’élargir le cadre du débat au lieu de le limiter au comité de suivi du CCRP qui est partisan et déjà acquis pour l’essentiel à la cause du CDP. Pourquoi le chef de l’Etat n’avait-il pas demandé à rencontrer le chef de file de l’opposition ? Cela aurait renforcé le dialogue politique et permis de trouver un consensus. Pourtant ailleurs, quand il fait de la médiation, il rencontre toujours les deux parties pour dialoguer. En définitive, l’analyse qu’il faut faire, c’est que la stratégie du régime n’est pas d’abandonner le sénat, mais de le maintenir, tout en isolant l’opposition politique. Le CDP sait pertinemment qu’avec les réformes proposées, il va gagner l’adhésion de l’ADF/RDA et des autorités morales ; ce qui permettrait d’isoler les opposants au sénat, lesquels apparaissent à ses yeux comme des perturbateurs de l’ordre constitutionnel. Quant au chef de l’Etat, il y a une question à laquelle il ne répond jamais : sera-t-il candidat en 2015 ?

L’UNDD estime qu’il est impossible de supprimer le sénat qui est une disposition inscrite dans la constitution. Sa suppression entrainerait un vide constitutionnel. Selon ce parti, aucune révision de la constitution ne peut être faite sans le sénat. D’autres voix affirment le contraire dont des juristes. Quelle est la lecture du politiste que vous êtes ?

Je pense qu’il faut aller au-delà du débat juridique et analyser le problème sous un autre angle. Ceux qui ont inscrit le sénat dans la Constitution en juin 2012 savaient très bien ce qu’ils faisaient. Ils ont refusé sciemment de consacrer une clause transitoire qui aurait permis à l’Assemblée nationale de légiférer normalement en attendant l’installation du sénat, pour justement brandir aujourd’hui l’argument selon lequel sans le sénat, il y aurait un vide juridique dans le fonctionnement des institutions. Pourtant, moi qui vous parle, j’étais dans la délégation du CGD et du FOCAL qui avait fait cette recommandation à la Commission Affaires Juridiques et Droits Humains (CAJDH) lors des débats sur la révision constitutionnelle de 2012. Mais les députés l’avaient ignorée, pas par méconnaissance, mais par stratégie politicienne. En fait, le subterfuge ici est de mettre les citoyens devant le fait accompli : le sénat est dans la Constitution, on ne peut plus le supprimer ! Pourtant, il y a des choses dans la Constitution qu’on veut supprimer, comme la clause limitative du nombre de mandats présidentiels ! Pour moi, l’obstacle juridique n’est pas infranchissable s’il existe une volonté des acteurs politiques de résoudre le problème par le consensus. Combien de fois la Constitution a-t-elle été violée dans l’intérêt du pouvoir ? Pourquoi ne pas la violer dans l’intérêt général en supprimant le sénat ? En démocratie, le droit doit avant tout être l’expression de la volonté des citoyens, il doit être légitime ! Vous avez des dispositions de la Constitution qui ne sont pas démocratiques, comme par exemple le statut de la justice constitutionnelle ou tous les aspects relatifs à la présidentialisation du régime. Par conséquent, il faut interroger le droit au sens axiologique et politique. Je crois qu’il faut démystifier le droit et le désacraliser dans le contexte précis des régimes hybrides comme c’est le cas du Burkina Faso. Le droit constitutionnel burkinabè est avant tout le produit d’un rapport de force marqué par le triomphe du président Compaoré. Or, dans une démocratie, la règle de droit doit refléter les aspirations de la majorité des citoyens. Ce n’est pas le cas du sénat qui est rejeté par la majorité des Burkinabè selon un sondage du CGD. Dans un contexte où le droit est contraire à la volonté du peuple, les citoyens ont le droit, sinon le devoir de désobéir à l’Etat. Pensez-vous que si Martin Luther King et ses camarades n’avaient pas désobéi aux lois injustes, les Noirs auraient les mêmes droits que les Blancs aux États-Unis ? Lorsqu’on est dans une jungle juridique, la désobéissance civile reste le seul recours pour le peuple !

Que pensez-vous alors des nouvelles recommandations du comité ?

Je pense que par rapport aux appréhensions suscitées par le sénat, les recommandations n’apportent aucune valeur substantielle. La principale critique contre le sénat était le fait que cette institution était imaginée pour donner les moyens juridiques au pouvoir de modifier l’article 37 de la Constitution. Or, la modification de l’article 37 est un braconnage constitutionnel ! La question qu’on doit se poser aujourd’hui est celle-ci : les recommandations du comité de suivi lèvent-elles cette inquiétude ? La réponse est non puisque si on installe le sénat demain sur la base de ces recommandations, le CDP sortirait toujours gagnant et accroitra le nombre de ses alliés au parlement. Il faut rappeler que c’est le sénat dans son ensemble qui n’est pas opportun dans le contexte actuel. Jusque-là, aucun argument sérieux ne justifie sa création. Par conséquent, la solution consiste purement et simplement à supprimer le sénat ! Les juristes du CDP qui ont contribué à créer la situation ne manqueront pas d’arguments pour que cette suppression soit la moins nuisible possible à l’Etat de droit.

La controverse sur le sénat repose la question de l’opportunité du système bicaméral dans les pays africains aux économies fragiles. Pour le cas du Burkina, la suspicion est renforcée par les intentions politiciennes cachées derrière l’adoption du système bicaméral. Les Burkinabè pensent qu’il ouvre la voie à la révision de l’article 37. Faites-vous la même analyse ?

Parfaitement, cette lecture est partagée par la plupart des observateurs. En fait, s’il n’y avait pas un agenda caché, le pouvoir n’aurait jamais décidé de mettre le sénat sur l’agenda public. L’enjeu fondamental de la création du sénat, c’est la question de la survie de l’entreprise de domination Compaoré qui agonise actuellement parce qu’incapable d’innover dans la gestion des affaires publiques. Il y a un facteur que les politistes appellent la circulation des élites développée par des auteurs comme les Italiens Gaetano Mosca et Vilfredo Pareto. Ces auteurs ont mis en lumière une loi sociologique selon laquelle toute élite est appelée à s’effondrer car avec le temps, elle perd les aptitudes à se maintenir au pouvoir, pendant qu’une contre-élite développe ces mêmes qualités. Il y a à un moment donné l’usure du pouvoir qui frappe une élite et qui fait qu’elle est incapable de la moindre innovation sociale. Je pense que l’élite dirigeante burkinabè a atteint ce stade ; l’élite dirigeante burkinabè, frappée par l’usure du pouvoir, est historiquement dépassée et n’a aucun avenir politique. C’est un phénomène naturel, aucune société ne peut se passer de l’alternance. C’est cette réalité que le régime actuel se refuse à regarder en face.

Joséphine Ouédraogo, une ancienne ministre sous la Révolution, affirmait dans les mêmes colonnes de Mutations que la IVe République a donné plus de place aux institutions qu’à la démocratie elle-même.Partagez-vous cette assertion ?

Je ne comprends pas bien cette affirmation parce que les institutions font partie de la démocratie. Par contre, ce que j’observe au Burkina Faso et ailleurs en Afrique, c’est le fait que les élites dirigeantes ont tendance à masquer leurs échecs en matière de développement par des faux débats politiques. Les préoccupations des Burkinabè aujourd’hui, ce ne sont pas les institutions, mais les questions sociales : le logement, l’alimentation, la santé, l’éducation, etc. Je pense que tout ce débat que le pouvoir entretient sur les institutions vise à divertir le peuple et à détourner son attention des vrais sujets de débat. Pourquoi n’y-a-il pas un débat national sur le coût de l’électricité par exemple ? Pourquoi pas un débat national sur l’accès à la santé ? Voici des sujets qui intéressent les gens ordinaires. L’élite dirigeante tente de répondre à ces questions par des palliatifs, des mesures ponctuelles élaborées sans vision et de manière opportuniste. Regardez les dernières mesures du Conseil des ministres (appui aux personnes âgées, aux jeunes, aux femmes, etc.). Ces mesures visent à légitimer le sénat et plus tard la modification de l’article 37 de la Constitution. D’ici 2014, attendez-vous à toutes sortes de « largesses » du gouvernement parce qu’il attend que le peuple soutienne son ambition monarchique. Ce sont des signes de désespoir, c’est la preuve qu’on est en face d’un régime aux abois qui admet mal l’idée qu’il a atteint le déclin. Cela me rappelle ce que Karl Marx écrivait dans le Manifeste du parti communiste en 1848 : « Pour exploiter une classe, il faut au moins lui donner le minimum lui permettant de vivre sa servitude ». Les mesures sociales du gouvernement visent à maintenir le peuple en vie afin qu’il continue à travailler pour le bonheur de la bourgeoisie parasitaire actuelle. Ces mesures n’apportent aucune réponse systémique à la crise sociale actuelle qui est le reflet d’une lutte de classes. C’est mon analyse ! Je pense que la question de fond aujourd’hui est celle du conflit des classes. Pourquoi certains Burkinabè ont le droit de diriger tandis que d’autres sont condamnés à être dirigés ? Pourquoi le fils du pauvre n’a pas droit à une éducation de qualité ? Pourquoi la santé est-elle privatisée ? Pourquoi l’accès au logement est-il interdit aux gens modestes ? Voilà des questions auxquelles le régime actuel doit répondre. Les citoyens marginalisés réagissent par des actes de violences que l’on qualifie d’incivisme. C’est une lecture erronée ; en fait ce qui se passe est bel et bien une lutte des classes née des contradictions du libéralisme sauvage que les autorités ont choisi comme modèle de développement. C’est une situation que vous retrouvez dans la plupart des pays africains.

D’autres voix proposent la convocation d’une Constituante, c’est-à-dire remettre les choses à zéro et repartir sur de nouvelles bases. Ce qui n’est pas partagé par tout le monde. Des gens voient une ruse du président et de son clan pour se maintenir comme il l’a fait en 2000, lorsqu’il a estimé que la nouvelle loi sur le mandat présidentiel n’était pas retro-active. Ya-t-il vraiment des raisons d’avoir peur de la Constituante avant 2015 ?

Qui a besoin d’une Constituante ? Juste pour pérenniser le pouvoir du chef de l’Etat ? Allez-y dans les villes ou dans les villages pour demander aux gens s’ils ont besoin d’une Constituante ! Combien de gens même savent ce que c’est ? En fait, comme je le dis, tous ces débats intellectualistes et verbalistes ne visent qu’à divertir le peuple. Pour assainir le système démocratique, nul besoin de changer de Constitution, il suffit d’opérer des réformes consolidantes comme par exemple l’autorisation des candidatures indépendantes, la suppression de la tutelle présidentielle sur la justice, le verrouillage de l’article 37, la réglementation du financement privé des partis, etc.

Prenant le cas du Niger, on a vu que malgré le verrouillage de la clause limitant le nombre de mandats, le président Mamadou Tandja a réussi à sauter ce verrou constitutionnel.On voit bien que les lois seules ne suffisent pas sans une volonté politique. Que faut-il faire ?

Le cas du Niger est intéressant à un double point de vue. D’abord, il montre que plus la Constitution n’est rigide, plus le coût des coups d’Etat constitutionnels est élevé. Si la clause limitative du nombre de mandats présidentiels n’était pas intangible, Tandja aurait eu moins de problème dans son entreprise de restauration autoritaire. Ensuite, l’intérêt de l’expérience nigérienne vient du fait que face à la menace autoritaire, l’ensemble des centrales syndicales se sont alliées avec l’opposition pour combattre le régime inconstitutionnel de Tandja. Et même au sein de l’armée, personne n’est prêt à accepter un retour à la dictature. Je pense effectivement qu’au-delà du droit, il faut développer une véritable culture de désobéissance civile contre les régimes autoritaires. Cela suppose une opposition forte, une société civile dynamique mais aussi une armée républicaine qui refuse d’obéir à un dictateur.

Au Burkina Faso, les syndicats membres de la Coalition Contre la Vie Chère (CCVC) sont réticents à se joindre aux partis politiques de l’opposition dans le combat contre la mise en place du sénat, la révision de l’article 37 et contre la vie chère. Tolé Sagnon accuse les opposants d’être des néo-libéraux qui ne vont rien changer dans les fondamentaux de la politique burkinabè. Comment analysez-vous ce discours ?

Je trouve que le discours des syndicats est cohérent à certains égards. Si on défend le marxisme, on ne peut que rejeter les partis libéraux et prôner le changement révolutionnaire. La position défendue par Sagnon est conforme à la ligne idéologique d’un courant politique et syndical. Traditionnellement, les syndicats ont été des acteurs de changement au Burkina Faso et l’idéologie marxiste y est très ancrée. Je pense aussi qu’il est important que les syndicats restent autonomes et soient prudents quant aux alliances avec les partis. N’oublions pas que syndicats et partis n’ont pas la même vocation. Je comprends que la situation actuelle résulte de l’expérience du Collectif où des contradictions sont apparues entre politiciens et syndicalistes. Comme on le voit au Niger et au Sénégal, les alliances entre société civile et partis ne servent pas toujours la démocratie. Certains activistes de la société civile finissent par devenir politiciens et cela fragilise la fonction de contre-pouvoir. Les partis politiques tentent parfois d’instrumentaliser les syndicats en les utilisant pour prendre le pouvoir pour les oublier très rapidement après. Prenez le cas de Marou Amadou du Niger qui dirigeait le mouvement de contestation contre Tandja et qui est devenu ministre de la Justice, porte-parole du gouvernement, alors qu’il aurait été plus utile dans la société civile pour dénoncer les dérives du régime Issoufou.

Cependant, à mon avis, le jeu des syndicats sert objectivement le régime Compaoré. Car en refusant de s’allier avec l’opposition, ils fragilisent le mouvement oppositionnel dans son ensemble. Et cela favorise le statu quo. Les partis d’opposition actuels ne sont-ils pas le moindre mal face au CDP ? C’est une question qui mérite d’être posée. Je ne vois dans l’opposition politique et même au sein du CDP un leader qui peut se maintenir 20 ans au pouvoir. Par conséquent, faire partir Blaise Compaoré sera forcément un pas qualitatif.

En revanche, je suis très réceptif au discours des syndicats qui consiste à poser la question de l’alternative au régime Compaoré. Il appartient aux partis d’opposition de les convaincre sur les questions idéologiques et programmatiques. Je suis d’accord qu’on ne doit pas se focaliser uniquement sur la chute du régime et minimiser le débat sur l’alternative. Il faut éviter ce que Ki-Zerbo appelle l’alternance sans alternative !

Comment entrevoyez-vous la suite de la lutte de l’opposition et de la société civile contre le sénat quand on sait que pour le moment, c’est le wait and see à leur niveau ?

J’ai été surpris de constater un ralentissement de la mobilisation contre le sénat dès que le chef de l’Etat a demandé un rapport au comité de suivi du CCRP. Or, tous les opposants étaient unanimes sur l’idée que le pouvoir n’entendait pas abandonner son projet et voulait juste gagner du temps. Alors pourquoi l’opposition et la société civile ont-elles temporisé ? De manière objective, cette attitude fait l’affaire du pouvoir. Si l’opposition avait maintenu la mobilisation avec les marches de protestation, peut-être le chef de l’Etat aurait abandonné le projet. Je ne pense pas que les conférences de presse et les communiqués dans la presse puissent faire basculer le rapport de force. Si l’opposition veut empêcher la mise en place du sénat, elle n’a pas d’autre choix que de reprendre les marches de protestation. Cependant, je comprends aussi que les partis d’opposition manquent de moyens pour relever ce défi. Regardez par exemple comment fonctionne le cabinet du chef de file de l’opposition ; c’est le président de l’Assemblée nationale qui alloue les ressources pour le fonctionnement de cette institution. Comment cette institution peut-elle être viable ? Malgré tout, je trouve qu’il est important que l’opposition arrive à mobiliser davantage car l’équilibre des pouvoirs est vital pour une démocratie. Sans opposition forte, on ne peut pas éviter le règne de l’arbitraire.

Certains partis sont favorables à un gouvernement d’union ou de transition. Mais l’expérience a montré que cela n’a jamais bien fonctionné. Le cas du Niger avec le parti de Hama Amadou et du président montre bien que la cohabitation n’est jamais simple au regard des intérêts divergents et des calculs politiques. C’est vrai que les cas du Burkina et du Niger sont différents, mais le pacte transversal ou démocratie consensuelle peut-il bien fonctionner ?

Je ne crois pas à ces histoires ! Je suis contre le gouvernement consensuel ou d’union nationale pour une raison simple. C’est le fait qu’en Afrique, les coalitions reposent rarement sur des options programmatiques mais sur la seule logique de partage du pouvoir. C’est la dimension patrimoniale de la politique en Afrique où l’Etat n’est pas encore différencié et autonomisé. L’Etat reste la « chose » d’une élite, d’une clique. Quand vous prenez le cas du Niger, vous savez pourquoi l’alliance Issoufou-Hama était vouée à l’échec ? Parce que l’ambition de Hama, président de l’Assemblée nationale, est d’être président à la prochaine présidentielle, et pour cela, il faut bien qu’il sabote le mandat de Issoufou ! Comment voulez-vous que ça marche ? Autre variable, c’est le cas de Tandja qui est la personnalité politique la plus courtisée actuellement parce que tout le monde sait qu’il sera le faiseur de roi à la prochaine présidentielle. Entre Issoufou et Hama, il y avait une course vers Tandja, chacun le sollicitant dans son camp. Vous comprenez ainsi ce que visait le projet de gouvernement d’union nationale de Issoufou ; vous comprenez aussi pourquoi le « tout-puissant » ministre de l’Intérieur de Tandja a été nommé ministre d’Etat. Ce qui fait la différence fondamentale entre le Niger et le Burkina Faso, c’est que le système politique nigérien est polyarchique, c’est-à-dire qu’il n’existe ni parti hégémonique ni d’homme jugé providentiel. Les élections se gagnent forcément par coalition. Aucun homme politique ne peut asseoir sa domination, comme l’ont appris à leurs dépens Baré et Tandja. Par contre au Burkina Faso, le système est plus centralisé et déséquilibré avec le régime Compaoré. En revanche, je trouve que malgré son système autoritaire, le Burkina Faso a plus de résultats sur le plan économique et social, alors qu’il n’a pas les ressources naturelles du Niger. Le Burkina Faso est plus dynamique et plus créatif ; je pense à toutes ces initiatives culturelles (SIAO, FESPACO, SITHO, etc) et la diplomatie burkinabè qui donnent de la visibilité au pays. Mais la stabilité du Burkina Faso est fragile et peut s’écrouler car elle repose sur un homme et non sur des institutions. C’est toute la complexité de la relation entre démocratie et développement. Bien sûr, aucun des deux pays n’est un modèle parce que les populations ont besoin de démocratie mais aussi de développement. L’objectif à atteindre, c’est comment mettre en place une démocratie qui va au-delà des droits politiques mais garantit aussi les droits sociaux et économiques.

Interview réalisée par Abdoul Razac Napon

MUTATIONS N°37 du 15 septembre 2013. Bimensuel burkinabé paraissant le 1er et le 15 du mois (contact : mutations.bf@gmail.com , site web :www.mutationsbf.net)

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