Lettre ouverte aux pasteurs du Burkina : « Quelles sont les raisons de votre participation au Sénat ? »

OPINION

dimanche 11 août 2013

Dans cette lettre ouverte aux pasteurs du Burkina, Issaka Luc Kourouma, une de leurs brebis, les interpelle sur leur position sur le sénat. Il demande aux premiers responsables de la Fédération des Eglises et Missions Evangéliques (FEME) du Burkina notamment d’expliquer à leurs ouailles leur choix de siéger dans cette institution qui ne fait pas l’unanimité au sein de leurs fidèles.

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Messieurs les présidents, chers pasteurs,

Maintenant qu’il est quasiment certain que les protestants évangéliques siégeront au futur et fameux Sénat, car le gouvernement l’a annoncé et vous n’avez pas démenti, je me permets de vous adresser respectueusement cette lettre pour vous demander d’expliquer aux ouailles, que nous sommes, les pro- fondes raisons qui fondent la Fédération des églises et missions évangéliques (FEME) à vouloir y siéger. Vous êtes des directeurs spirituels et à ce titre, je sais que je n’ai pas à vous demander des explications sur vos décisions ecclésiastiques.

Toutefois, j’estime que le Sénat n’est pas une affaire spirituelle. C’est plutôt une question hautement politique qui s’est invitée d’une manière discrète mais réelle au sein de l’Eglise. Le peuple burkinabè est divisé sur la question. D’un côté, il y a les pro-sénat et de l’autre les anti-Sénat, Chacun exhibant des arguments plus ou moins massues. Ces deux camps du peuple sont à l’intérieur de vos églises. J’espère que vous le savez.

En effet, les chrétiens, quoique n’étant pas du monde, vivent dans le monde et à .ce titre, ils ont des sensibilités politiques différentes. C’est ce qui explique que les dimanches, des ministres du Faso et leurs opposants sont assis côte à côte à l’église. C’est ce qui explique ’que des gens aux idées d’extrême droite fraternisent à l’église avec des. gens aux idées d’extrême gauche. Ce qui nous lie en Christ, c’est notre salut commun à travers son pré- cieux sang. Si bien qu’en Lui, il n’y a ni juifs ni grecs ni circoncis ni incirconcis ni majorité ni opposition ni pro-sénat ni anti-sénat. Christ ne voit ni nos couleurs politiques ni nos idéologies mais uniquement nos cœurs et l’état de nos âmes. Mais quand nous quittons ces questions du Ciel pour celle de la Terre, chacun est généralement libre : Libre d’être pour ou contre le Sénat.

Le Sénat n’est ni prioritaire ni indispensable

Cependant, je constate qu’en tant que nos pasteurs à tous, (pro et anti-Sénat) vous avez -choisi un camp. Vous avez compris les arguments d’un camp et rejeté ceux de I’autre. Il se peut que des arguments’ bibliques et spirituels aient sous-tendu votre décision. Mais nous qui sommes des anti-sénat (j’en suis un en effet), nous ne les connaissons pas. Voudriez-vous avoir, s’il vous plaît la bienveillance de nous les exposer ? Ou bien désirez-vous peut-être que j’expose préalablement les raisons pour lesquelles je suis contre le Sénat ? Eh bien, les voici en peu de mots.

Dans son essence, un Sénat, pour moi, n’est pas une mauvaise chose car, en théorie, il renforce la démocratie. Toutefois, un Sénat devrait venir en sus d’une véritable démocratie. Or, je considère que notre démocratie, en plusieurs de ses aspects, demeure d’apparence. De ce fait, un Sénat est pire gaspillage de nos finances. Au Burkina, on nettoie le dehors de la coupe et du plat alors qu’au-dedans, il y a la rapine et l’intempérance. Le Burkina ressemble à un sépulcre blanchi qui paraît beau au dehors et qui, au-dedans, est plein d’ossements et de toutes espèces d’impuretés. Au Burkina, on élimine le moucheron et on avale le chameau ; on paie la dîme de la menthe, de l’aneth et du cumin et on laisse ce qui est plus important dans la loi : la justice, la miséricorde et la fidélité.

Le Sénat est une autre garniture pour embellir le dehors de la coupe et du plat
- de la démocratie. Mais l’intérieur de la coupe est assez sale. A preuve, des élèves qui ont obtenu leur Bac, il y a deux ans de cela, n’ont pas encore entamé leurs études à l’Université de Ouagadougou où l’enseignement est de qua- lité et les problèmes de quantité. C’est pourquoi, tout bêtement et tout. naïvement, je raisonne : « Et si ensemble les filles et fils de ce pays décidaient de surseoir au Sénat et de consacrer, d’un commun accord, les milliards qui lui sont destinés à la résolution des problèmes de l’éducation en général et des universités en particulier ? Car il est évident que le Sénat ne -préoccupe pas la majorité des Burkinabè autant que les problèmes des études de leurs enfants ».

Renforcer la démocratie, c’est bien mais renforcer l’université c’est mieux. Le Sénat n’est pas indispensable mais l’université l’est. Si l’on se décidait à consacrer les milliards du Sénat à l’université, je suis convaincu que le consensus se fera. Nos universités étant sous perfusion, vous comprenez Messieurs les pasteurs, pourquoi, pour moi, l’université burkinabè fait partie de la rapine et de l’intempérance qui rendent l’intérieur de la coupe et du plat sale ? C’est pourquoi je préfère moi aussi que l’on injecte ces milliards du Sénat au profit de l’éducation et singulièrement des universités.

Le Sénat va en rajouter à la blancheur de notre démocratie, pardon de notre sépulcre, mais à l’intérieur il y. a des ossements et des impuretés. L’hôpital Yalgado Ouédraogo où nous avons de grands et compétents médecins mais où tout manque aux plans de l’équipement et du matériel médical est un exemple d’ossements et d’impureté. Le Sénat n’est pas indispensable mais les hôpitaux le sont. C’est pourquoi je préfère que l’on injecte ces milliards dans le domaine de la santé.

Et ces moucherons qu’on élimine et ces chameaux qu’on avale alors ? Sont de ces moucherons les voleurs du petit bétail que condamne la Justice et sont de ces’ chameaux les Guiro aux milliards qu’on libère. C’est pourquoi je préfère moi aussi que nous ayons d’abord une bonne et vraie Justice, garante d’une démocratie profonde, avant de rajouter à notre démocratie une institution appelée Sénat. Le Sénat n’est pas indispensable mais la Justice l’est. Ce Sénat-là n’est nullement priori- taire. Il relève du domaine du luxe démocratique.

La dîme de la menthe, de l’aneth et du cumin, ce sont les écoles, les dispensaires et les routes que l’on construit mais de grosses et importantes plaies demeurent : .les crimes économiques la corruption, l’enrichissement illicite, et encore et encore un manque de justice équitable pour tous ; ici il ne s’agit plus uniquement de la justice qui se dit au Palais de justice, mais de Justice avec grand J. Celle qui s’observe partout. Cette justice, par exemple, qui ne tord pas le cou aux textes pour attribuer d’importants marchés à une belle-mère, à un cousin ou à un ami. Cette Justice qui punit, à sa juste hauteur, tout crime quelle que soit sa nature et d’où qu’il vienne. Car « mieux vaut peu avec la justice, que de grands revenus avec l’injustice », selon la Bible. En para- phrasant, l’on peut dire ’ceci :« Mieux vaut le minimum d’institutions démocratiques, avec la justice, que de grandes, grosses et belles institutions tel le Sénat avec l’injustice ».

A dire vrai, ceux qui sont contre le Sénat ne le sont pas parce que c’est le Sénat ; ils le sont parce que ce Sénat-là est une fuite en avant qui n’a pas sa raison d’être. A vouloir le mettre en œuvre, c’est vouloir munir une voiture d’essuie-glaces sans pare- brise. Hélas !

Martin Luther King n’était pas un bon pasteur

Chers pasteurs,

Ces arguments ne sont peut-être rien pour vous au point de les ignorer et de choisir votre camp. Si je me trompe, je ne demande qu’à être convaincu. Et si j’ai tort ,j’aurai suffisamment d’humilité pour vous faire publiquement mes excuses. Mais en attendant, je souhaite que vous m’instruisiez sur les fondements de votre décision d’aller au Sénat. Car c’est vous les pasteurs, mais c’est nous les protestants. C’est nous qui nous frottons à la population et c’est nous qui sommes régulièrement interpellés pour expliquer vos décisions et vos points de vue.

Malheureusement, vous ne communiquez pas. Dans -cette affaire, en effet, c’est moins la décision d’aller au Sénat qui me frustre que votre silence sur les raisons de votre décision. Quand il y a l’injustice, vous - vous taisez. Quand on fait du tort à la veuve et à l’orphelin, vous êtes muets. Je sais que vous n’approuvez pas ; .mais vous demeurez silencieux.’ Mais dès qu’il y a crise, on entend vos cloches - appeler : « Venez et prions pour la paix ».

Faut-il rappeler que la Justice précède la paix ? Bref, cette fois-ci, if est nécessaire que vous parliez pour vous expliquer et rassurer tout le monde : les pro comme les anti-Sénat. Que vous le fassiez dans les églises ou dans la presse ou par tout autre canal, peu importe. L’essentiel est que le-message nous parvienne d’une manière ou d’une autre,

Sinon je suis en droit d’interpréter avec la marge d’erreurs que toute interprétation comporte. Je suis, par exemple, en droit de penser que vous n’avez fait que choisir le camp du fort et non celui de la vérité et de la justice. Si le message de l’Evangile est inaltérable et inchangeable, la façon de le communiquer évolue.

L’Eglise évangélique compte aujourd’hui nombre d’intellectuels qui veulent comprendre vos. décisions relatives aux choses sociales et politiques. Continuer de garder le silence comme dans les années 80 ou 60 devient préjudiciable à la croissance du corps de Christ. Mais de grâce, si c’est pour nous servir la sempiternelle explication selon laquelle « la Parole de Dieu dit d’être soumis aux autorités », alors s’il vous plaît, gardez vos motifs. Car quand j’entends ’pareil argument, je me dis souvent. que Martin Luther King ne fut guère un bon chrétien encore moins un bon pasteur, lui qui a passé toute sa vie à s’opposer à des lois, à protester et à , marcher contre elles, lui qui écrivit que « la désobéissance civi !e est non seulement justifiée face à une loi injuste mais aussi que chacun a la responsabilité morale de désobéir aux lois injustes. » r Lui qui alla jusqu’à payer de sa vie non en annonçant l’Evangile mais en s’opposant à des autorités. Et lesquelles ? Celles américaines s’Il vous plait. Excusez du peu.

Le mariage homosexuel est à nos portes et, tôt ou tard, les puissants dirigeants de l’Occident, ’dans leur égarement empreint d’animalité, contraindront nos présidents à l’accepter sans broncher. A ce .moment, j’espère qu’aucun pasteur ne condamnera ni ne protestera sous peine de désobéir aux autorités, donc à la Parole de Dieu.

Beaucoup pensent que le Sénat sera purement et simplement un arc-boutant pour l’article 37. Sa modification cela s’entend. Vous, qu’en pensez-vous ? Vous aviez, jusque-là" l’excuse et le bénéfice du doute, Vous ne pouviez peut-être pas vous exprimer la dessus parce que- l’intention du régime en place était jusque-là gardée sous le bois- seau. Désormais c’est clair. A l’occasion de la manifestation du parti au pouvoir organisée le 6 juillet, l’intention a été clairement exprimée. La modification dé l’article 37 est maintenant à l’ordre ,du jour. Dès lors, ,qu’en dites-vous ?

Quelle est votre position ? Si cette modification devait se réaliser par voie parlementaire, votre représentant au Sénat votera-t-il pour ou contre la modification de l’article 37 ? ’Votre avis est nécessaire car il permettra de savoir si votre oui est oui et si votre non est non.

Pasteur Samuel Yaméogo, vous étiez membre du collège des sages quia recommandé la disposition actuelle de l’article 37. A présent, on veut le modifier et vous n’en dites rien. Il est désormais temps pour vous de sortir de la sécurité et du confort du silence dans lequel vous êtes emmurés depuis des lustres.

J’avais cru et espéré que ....

Chers pasteurs,

Je tiens à vous rassurer que contrairement à .ce que le ton et le contenu de cette lettre peut laisser croire, je ne .suis membre d’aucun parti politique ’d’opposition. Je ne suis pas non plus un détracteur négatif de notre religion. J’écris parce que Je suis un chrétien’ gagné par la perplexité. Tel que je connais Jésus et tel que vous me l’avez enseigné ; je suis sûr que s’il était encore sur terre et que s’il devait se prononcer par rapport à la démocratie et à la gouvernance du Burkina, il s’élèverait contre bien de choses et les condamnerait-avec dureté et publiquement. Car le premier protestant c’est Jésus. Les pharisiens et les sadducéens ne diront pas le contraire. Je m’attendais donc à ce que mes pasteurs que vous êtes, emboîtiez le pas à notre Sauveur et Seigneur. J’avais cru que ce serait les protestants qui seraient dans ce pays « le phare qui guide les hommes vers les sommets les plus élevés de la justice ». Hélas !

J’avais espéré que notre église protestante ne sera’ pas « un simple thermomètre qui indique les idées et les principes émis par l’opinion publique ; mais un thermostat qui règle les mœurs de la société ». Hélas ! J’avais cru que, de par ses valeurs chrétiennes et ses fondamentaux bibliques, notre église protestante serait forte, crainte et respectée parce qu’alliée uniquement à la vérité et à la justice. Je n’avais jamais imaginé que notre église serait qualifiée, à tort ou à raison, d’alliée d’un quelconque povoir. Hélas !

J’avais espéré que notre église observerait une judicieuse et digne neutralité dans cet imbroglio social engendré par la création du Sénat pour demeurer au-dessus de tous et préserver ainsi sa crédibilité. Ce qui lui permettrait, en cas de crise (et on ne peut l’exclure), de compter parmi les institutions morales et crédibles capables de réconcilier les frères et sœurs de ce pays. Mais maintenant que le Sénat fera de vous juge et partie, que ferez-vous en cas de crise profonde ? Seriez-vous capable de siéger tout en osant réconcilier ?

J’avais cru que les pasteurs que vous êtes tireraient leçon de ce qui est advenu en 1998 lorsque l’immense cortège qui s’ébranlait vers la dernière demeure de Norbert Zongo au cimetière de Gounghin a marqué une balte devant le siège des Assemblées de Dieu pour invectiver, huer et décrier les positions sociale et politique de votre FEME.

J’étais dans ledit cortège tout petit, la tête basse ; Pâme honteuse, le cœur meurtri et le corps agité et déboussolé, J’ai appris et lu des faits de serviteurs de Dieu humiliés, haïs, emprisonnés, lapidés et même tués ou enterrés vivants parce qu’ils annonçaient l’Evangile ; mais jamais parce qu’ils étaient de connivence avec un pouvoir comme une bonne partie de l’opinion le pense de vous.

Vous êtes des ministres de Dieu et quand on vous traite avec déshonneur pour de simples prises de position sur des questions qui n’ont rien de spirituel, alors mon cœur saigne et pleure. C’est pourquoi j’ai pensé qu’avec ce fameux Sénat, vous sauriez éviter qu’on insulte à nouveau le corps de Christ pour une cause aussi triviale que celle d’un Sénat. J’avais cru que les responsables de notre église protestante, à l’instar des premiers chrétiens étaient « trop enivrés de Dieu » pour être « intimidés par les astres ». Hélas.

Je voudrais conclure en empruntant une fois de plus à Martin Luther King une citation, toutes les précédentes étant également de lui : « Si j’ai dit dans cette lettre quelque chose qui renchérit sur la vérité ou qui témoigne d’une impatience déraisonnable, je vous prie de me le pardonner. Si mes mots demeurent en dessous de la vérité et témoignent d’une patience qui me fasse tolérer un défaut de fraternité, je prie Dieu de me pardonner ».

Votre brebis,
Issaka Luc KOUROUMA
(Photo d’archives : Blaise Compaoré et une délégation de la conférence internationale "Vision Afrique" en 2011)

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