Hommage à Jean-Baptiste OUEDRAOGO

mercredi 22 mai 2013

Maintenant que mon frère et ami Jean-Baptiste repose en paix en sa terre natale de Dôosê, cela me libère la parole. Mais j’aimerais d’abord implorer l’indulgence de mon éventuel lecteur, tant le ton que je vais adopter risque de heurter les règles de bienséance.

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Hommage à Jean-Baptiste OUEDRAOGO

Mais, par où dois-je commencer pour parler de cet homme, Jean-Baptiste OUEDRAOGO, qui vient de nous quitter, personnage charismatique aux multiples facettes ? En effet, comme tout homme, il avait sa part de noblesse mais aussi sa part d’ombre. Ainsi, pour m’y aider, qu’il me suffise d’évoquer cette formule d’Antoine de Saint-Exupéry : « L’essentiel, le plus souvent, n’a point de poids … Un sourire est souvent l’essentiel … Et la qualité d’un sourire peut faire que l’on meure » (Lettre à un otage).

Dès lors, il me faut avouer que jamais je n’aurais pu penser que ce sobriquet « Ecrou » dont on m’a affublé un beau jour au Petit Séminaire de Pabré, et qui m’a fait verser beaucoup de larmes, me réjouirait un jour le cœur, car prononcé par la voix de Jean-Baptiste, lorsque je le joignais au téléphone, à Padoue, où il a passé les dernières années de sa vie, et, pour être plus honnête, je devrais parler plutôt de son calvaire.

Ce sobriquet, il le répétait toujours deux ou trois fois, et de façon saccadée, pour ne pas manquer de souffle ! Puis, après, le cœur meurtri, je me retrouvais seul en ligne, sans interlocuteur : Jean-Baptiste s’étant encore enfermé dans le monde du silence qui était désormais le sien. Mystère des mystères, il est des moments où la cruauté du destin se joue de l’humaine condition ; pauvres de nous ! Comment cette voix d’ange qui était celle de Jean-Baptiste pouvait se résoudre au silence, comme pour rabaisser notre orgueil, comme pour mieux nous inviter à la méditation ( !) ?

Illustre et éclairé lecteur, c’est à vous de me répondre : le peu de philosophie que j’ai pu glaner dans quelque manuel, je l’avoue, ne m’est d’aucun secours.

J’attendais la Lumière du côté de l’Eglise

Mais, quelle ne fut pas ma déception, voire ma révolte, lorsque j’ai lu le communiqué officiel de l’Archidiocèse de Ouagadougou annonçant le décès de « l’Abbé Jean-Baptiste OUDRAOGO » !

Les termes, savamment choisis, étaient d’une froideur à réveiller les morts. Mais, cher Jean-Baptiste, cher frère, dors en paix ! Je ne voudrais pas te troubler dans ton dernier sommeil. Autant t’avouer que je t’en veux d’être parti un peu trop tôt (qui plus est, le jour de l’anniversaire de ton ami Joseph !) ; en effet, toi au moins, en homme d’Eglise (même si tu avais fini par admettre que l’habit ne fait pas le moine), aurais pu m’expliquer le contenu exact de ce communiqué, c’est-à-dire la complexité du Droit Canon. Mais j’ai bien peur que, si la possibilité t’avait été donnée, tu eusses partagé ma révolte.

Fallait-il te convoquer à nouveau devant le Tribunal divin de l’Eglise, comme pour te faire expier je ne sais quelle faute que tu aurais commise, toi qui as osé troquer la soutane contre la livrée des pauvres laïcs, toi qui, par honnêteté ou par naïveté, as pris à la lettre cette mise en garde christique : « L’esprit est ardent, mais la chair est faible » ? En effet, tu es allé jusqu’à succomber aux charmes d’une femme ; si seulement tu t’étais donné la peine de lire Le Tartuffe de Molière ; l’essentiel, ce n’est pas d’être en paix avec soi-même ni de s’en référer à sa conscience.

La gloire de l’Eglise vaut bien un sacrifice, ses cloches sont assez sonores pour couvrir toute sorte de scandale : ce n’est pas grave s’il y a des prêtres qui, çà et là, ont des maîtresses ou des enfants ; tout au plus peut-on déplorer le cas des prêtres pédophiles. Mais, là encore, il suffit de comprendre cet enseignement platonicien sur l’anneau de Gygès (Livre II de La République) : si l’impunité était assurée, tout homme serait injuste, voire mauvais ; l’essentiel, c’est de ne pas être pris en flagrant délit. Pourquoi as-tu donc « hélas ! abandonné le ministère et attenté un mariage civil » ? Tels sont les termes choisis par l’Archevêché de Ouagadougou pour qualifier ta situation fort incommodante, pour ne pas dire insupportable, dans laquelle tu avais mis les âmes bien pensantes.

Le Droit Canon, certes (« Dura lex, sed lex » / « La loi est dure, mais c’est la loi »), mais le formalisme juridique en arrive parfois à oublier que la loi est faite pour les hommes. Que n’a-t-on pas fait sur la planète terre au nom de la loi ? Les pharisiens étaient respectueux de la loi, Pilate a condamné Jésus au nom de la loi, et c’est au nom de la loi que l’Eglise a écrit jadis l’une des pages les plus sanglantes de son histoire, avec la Sainte Inquisition.

Hors de l’Eglise, point de salut !

Il fut un temps, cette formule était de rigueur.

Face à cela, la récente élection du pape François, ce pape lavant les pieds des prisonniers, même musulmans ( !), par un Jeudi Saint, jour de l’institution du sacerdoce, semblait marquer une véritable rupture avec le passé. On y voyait l’exaltation de la fraternité, la preuve de l’universalité de l’Eglise et de son ancrage dans le monde. Car l’Autre, à défaut d’être un autre que Moi, est avant tout un frère. Ce message inédit du nouvel occupant du trône de Pierre a requis l’unanimité ; on s’en est réjoui, même sous les tropiques, même à l’Archevêché de Ouagadougou. Mais, très vite, on s’apercevra, comme le souligne Marx, que les faits ont la tête dure, c’est-à-dire que l’Histoire bégaie. Sinon, comment expliquer ce message froid de ces hauts responsables de l’Eglise burkinabè ?

Etant resté au stade du petit séminaire, j’ignore tout des Saintes Ecritures. J’aimerais alors qu’un quelconque chanoine charitable, chancelier éclairé, évêque auxiliaire ou archevêque m’expliquât ce précepte que j’ai lu quelque part dans l’Evangile : « Vous êtes le sel de la terre » (Matthieu 5,13) ; ou encore : « Là où le péché a abondé, la grâce surabonde » (Romains 5,20).

On ne m’en voudra pas trop, j’espère, de mettre mon cœur à nu ; on me pardonnera aussi, peut-être, lorsqu’on aura compris que celui qui trace ces lignes, plus qu’un simple condisciple de Jean-Baptiste OUEDRAOGO (de la couvée 1971 du Petit Séminaire de Pabré), est surtout quelqu’un qui a été lui rendre visite, l’année dernière, au mois de juillet, et qui a passé trois jours avec lui, en compagnie de l’Abbé Joseph NIKIEMA, toujours prêtre et qui, tout au long de l’évolution de Jean-Baptiste, du sacerdoce au mariage puis la maladie, ne l’a jamais jugé, et encore moins abandonné.

Pudeur ou aveu d’impuissance, jamais de ma vie d’homme je ne pourrai relater à quiconque la souffrance (le terme n’est pas assez fort) de Jean-Baptiste : prisonnier de son corps, il l’était, sans communication aucune avec le monde, laissant seulement percevoir par moments ce que le souffle de la vie est capable de dicter au vivant. Jamais souffrance n’aura autant habité un homme, jamais le mystère du Mal ne se sera autant enfoui dans les profondeurs abyssales. Et j’ai peine à croire que ceux qui ont rédigé ce communiqué froid annonçant le décès de Jean-Baptiste ont vu son calvaire. Il semble pourtant qu’ils l’aient vu.

Toutefois, ces mots, je les écris non pas pour juger ni accabler ; je suis dans la disposition d’un frère qui s’adresse à un frère, en arrivant même à oublier son rang, sans que cela ne soit une offense, tant nous sommes tous pétris de la même pâte humaine. Et je ne peux que donner raison à l’Abbé Joseph NIKIEMA, qui, dans ce même contexte, soulignait, sous la plume de Monsieur Sibiri Nestor SAMNE : « Son expérience nous recommande de créer ou de consolider la fraternité, surtout sacerdotale, car aucun prêtre ne sait comment terminer ses engagements et nul n’est sûr des forces dont il dispose pour le reste du chemin ».

Monsieur SAMNE, je saisis cette occasion pour vous remercier, du fond du cœur, pour le vibrant hommage que vous avez rendu à notre regretté.

Comme pour appuyer cet hommage, j’ajouterais ceci : Jean-Baptiste, tu ne manquais pas d’humour. A mon tour, donc, de t’égratigner un peu. Ainsi, je t’appellerai « Souris ». C’est ainsi que nous t’appelions affectueusement (malicieusement ?) au petit séminaire, pour faire allusion à ta petite taille : toi qui, si menu, aimait pourtant t’aventurer dans la cour des grands.

Souris, mon cher Souris, maintenant que tu as entamé ton ultime voyage, je ne voudrais pas te troubler en te demandant de me dire si au paradis aussi il y a les chats que tu redoutais. En tout cas, ici, sur la terre que tu as quittée, voilà bientôt trois semaines, on trouve toujours des chats, et même des loups et des tigres. Drôle de spectacle que celui qui s’offre sur la terre où nous vivons : lieu d’intrigues et de coups bas ! Ainsi, jusqu’au dernier moment, on t’aura rejeté, on t’aura abandonné, comme pour te faire esquisser seul ce pas de danse vers l’au-delà, toi qui osais dire quelque part que Jésus est un danseur ; on aura fait de toi un paria, que dis-je ?, un profane ( !), puisque, étymologiquement, ce terme désigne celui qui se tient « hors du temple » et qui refuse d’y entrer. Sauf que toi, tu n’auras pas choisi : on a refusé de t’ouvrir les portes de l’Eglise pour y célébrer tes obsèques ; on a refusé de t’admettre là où, enfant, tu as été baptisé (comme tu méritais bien ton patronyme !), là où, adulte, tu as été ordonné prêtre ; on t’aura confiné à ta demeure familiale, là où ton cordon ombilical a été enterré. Le linge sale se lave en famille.

J’espère au moins que tu n’as pas oublié, avant de dire adieu aux tiens, de psalmodier cette belle antienne que nous chantions, quant nous étions tout petits, lors des chemins de croix : « J’attendais la pitié, mais en vain, j’espérais des consolateurs, je n’en ai pas trouvé » (Psaume 68).

Heureuse faute qui nous a valu un tel Sauveur

Cette formule de l’Exultet pascal, je voudrais la dédier à l’épouse de mon ami et frère Jean-Baptiste (P. - L.), celle qui a partagé sa vie lorsqu’il a cessé d’exercer le ministère sacerdotal, mais surtout celle qui l’a accompagné jusqu’au bout, avec amour et dévouement. Quand Jean-Baptiste disposait de la parole, il me disait, au téléphone, de remercier son épouse, car elle s’occupe très bien de lui. Cette formule m’avait paru un peu exagérée, voire déplacée. Il a fallu que je voie de mes yeux tout ce qu’elle faisait pour cet homme pour comprendre ... Comment ne pas penser ici à ce bon vieux proverbe de mes ancêtres les Moose : Wênd maanda yel laa ning a tiim (Dieu crée le problème en même temps que sa solution) ?

Sans faire de cette femme une Madone, j’aimerais, encore ici, dire combien je partage sa peine, et j’aimerais surtout mettre en garde tous ceux qui seraient tentés d’en faire une sorte de Marie-Madeleine, comme si, en tentatrice, elle avait poussé Jean-Baptiste hors de la voie royale du sacerdoce. Autant dire que je respecte et partage aussi la peine de la Maman de Jean-Baptiste (qui vit toujours), mais, sans en rien l’offenser, je puis l’assurer que, si elle avait été auprès de son fils, tout au long de son pénible chemin de croix, elle n’aurait pas fait mieux que ce que son épouse a fait pour lui. Et j’ai pesé mes mots, lorsque, l’année dernière, à mon retour de Padoue, je me suis adressé en ces termes à cette vénérable dame, comme pour la remercier, pour son exceptionnel dévouement à l’endroit de Jean-Baptiste, et cela depuis cinq ans : il est des saints qui vivent dans l’ombre. Qu’elle me pardonne surtout mon indiscrétion !

Ecrou (ecroupromo71@yahoo.fr)

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