L’ INVITÉ DE LA RÉDACTION : MME LAURENCE TRAORÉ/VIGNEAULT, OPÉRATRICE ÉCONOMIQUE : « Je n’ai pas d’ambition politique »

dimanche 10 mars 2013

Membre de la Chambre de commerce du Québec, Mme Laurence Vigneault née Traoré, est une Burkinabè évoluant dans le secteur de l’automobile au Canada. Après un parcours diplomatique à l’ambassade du Burkina Faso à Londres, elle est aujourd’hui à la tête d’une entreprise familiale baptisée Auto-Nette-Gagnon, une unité industrielle de peinture à eau dotée d’une technologie écologique, de pneumatique, de lavage intérieur et extérieur d’automobiles, et de réparation de carrosseries. Son chiffre d’affaires est estimé à environ 15 milliards de F CFA. Aimant partager son expérience, Laurence Traoré, née de père Toussian et de mère Yadéga, raconte dans cette interview son histoire, défend la cause de la femme et dévoile ses projets pour le Burkina Faso.

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L’ INVITÉ DE LA RÉDACTION : MME LAURENCE TRAORÉ/VIGNEAULT, OPÉRATRICE ÉCONOMIQUE : « Je n’ai pas d’ambition politique »

Sidwaya (S.) : Vous êtes Mme Vigneault née Traoré Laurence. Vous préférez pourtant être appelée Mme Laurence Traoré. Pourquoi ?

Laurence Traoré (L.T.) : La société québécoise a fait beaucoup honneur aux femmes, car elles ont beaucoup lutté pour leur droit à l’égalité. A un certain moment, elles préféraient donner le nom du père que le nom du mari. C’est dans ce contexte qu’on a adopté au Québec, l’appellation du nom du père par exemple, Mme Laurence Traoré, plutôt que Mme Laurence Vigneault. Sur nos papiers, nous avons le choix de porter le nom du mari ou le nom du père. Nous sommes arrivés au stade où nous trouvons que ce n’est pas absolument nécessaire de mettre le nom du mari. Si on le veut, tant mieux. Ce n’est pas méchant. C’est comme le tutoiement, il est de bon sens, mais pas de rigueur. On peut côtoyer le Premier ministre et le tutoyer, ce n’est pas mauvais. On emploie le « Tu », près de vingt fois dans des expressions, alors que ces phrases n’en ont pas nécessairement besoin. Quotidiennement, on emploie le « Tu », contrairement à des pays européens qui trouveraient cela désagréable, voire impoli de s’adresser comme cela à son interlocuteur. C’est une autre culture où le je français a été intégré. Avec les Etats-Unis qui sont à côté, nous employons au Québec, des mots, des expressions qui, en français, ne veulent pas exactement dire la même chose. J’appelle cela les expressions techniques de la langue française québécoise. Dans mes conférences, quand je veux employer un mot québécois, je le fais entre parenthèse pour mieux expliquer.

S. : Vous avez beaucoup insisté sur la liberté, notamment celle des femmes. Comment percevez-vous cette liberté vécue par la Québécoise par rapport à celle vécue par les Burkinabè ?

L.T. : Les femmes ont beaucoup lutté pour se retrouver aujourd’hui à l’égalité, à peu près 40%. Par rapport aux autres pays, ce n’est pas parce que les femmes québécoises ont acquis cette indépendance suite à leur lutte, qu’elles sont impolies ou marginales face aux hommes. Le gouvernement a fait confiance aux femmes et leur a attribué les postes qui, généralement, ont fait beaucoup de bien à la société, où des femmes ont élaboré des lois. Des femmes ont fait énormément de choses qui ont permis aux hommes de comprendre qu’en composant avec elles, ils arriveront à un résultat meilleur au profit de leur société.

S. : Ici au Burkina Faso, pour la promotion de la femme, on a opté pour le quota genre. Est-ce qu’un tel système a existé au Canada ?

L.T. : Le système de quota au Canada, c’est trop dire, parce que les femmes ont d’abord, fait leurs preuves. Lorsque vous mettez une femme à un poste de responsabilité, il faut qu’elle fasse ses preuves. C’est à travers ces preuves que vous pourrez parler de quota. Aujourd’hui, nos femmes africaines, très battantes, intelligentes, sont capables, si on leur donne la place, de prouver leur capacité à faire avancer les choses dans la société. Avant de parler de quota, il faut d’abord parler de preuves. Il y a des hommes qui ont fait confiance aux femmes et elles ont prouvé qu’elles sont à la hauteur des attentes.

S. : Bientôt, nous allons commémorer le 8-Mars au Burkina. Quelle appréciation faites-vous de cette célébration ?

L.T. : C’est déjà une bonne initiative de donner un jour aux femmes. C’est gratifiant et très honorable. Tout homme est d’accord avec moi qu’une femme, c’est d’abord la mère, la sœur, l’ épouse. Alors, on doit la vénérer. Donner un jour à la femme, le 8 mars, qui permet, non seulement de célébrer la femme en tant que mère, épouse et fille, mais aussi, qui permet de récapituler ou de réfléchir sur certains aspects de l’évolution de la femme dans la société, est louable. Je pense que c’est un jour à considérer par toutes les femmes, mais aussi par tous les hommes, pourquoi pas ? Parce que beaucoup de décisions sont prises ce jour, pour faire changer les choses en bien. Il ne faut pas aller avec en tête une sorte de discrimination, en disant que c’est parce que les femmes sont arrivées à un stade que les hommes n’ont plus de place. Attention, il faut mettre les hommes à leur place et les femmes qui évoluent auront aussi leur place et ensemble, nous ferons quelque chose de beau. Le 8 mars décrété comme journée de la femme permet à la femme de donner ses intentions, de réfléchir sur certains aspects, surtout sur l’avenir de la société, puisque ce sont elles qui pensent beaucoup à la progéniture. Qui parle de progéniture, parle d’avenir, de demain. Ce sont les femmes qui sont aussi majoritaires en Afrique dans des secteurs privés, même s’il s’agit du commerce de détail. Elles contribuent aussi à l’économie de la société et c’est très important. Il faut voir comment les aider à être encore plus fortes, avoir plus d’ouverture pour permettre ensemble, d’en faire avancer la société. Cette journée est très importante et ce jour, tout homme doit donner une fleur à sa femme, à sa mère, à sa fille. C’est même plus que la Saint-Valentin. Il s’agit de trois amours de vie. Il y a toujours trois femmes dans la vie d’un homme et c’est très important.

S. : Vu de l’extérieur, comment jugez-vous le niveau de l’émancipation des femmes au Burkina Faso, leur implication dans l’économie et le développement ?

L.T. : Etant de l’extérieur, nous voyons que ce sont majoritairement, des femmes qui sont dans des zones rurales et qui ont besoin de microcrédits. Elles sont nombreuses dans le secteur informel. Les femmes ont souvent envie de parler haut et fort. Mais elles n’arrivent pas, parce qu’elles ont encore ce complexe qui existe. Elles ne veulent pas déranger les hommes avec leurs cris du cœur. De l’extérieur, on voit ces femmes comme des actrices du développement, mais qui sont un peu coïncées, comme si elles étaient dans le noir. Il est temps qu’elles soient plus éclairées pour voir leur potentiel et leur capacité.

S. : Qu’est-ce qui peut susciter ce changement à votre avis ?

L.T. : Elles sont fortes. Quand on prend la famille en général, une famille moyenne, la mère est toujours en train de vendre son petit commerce aux abords de la rue. Après cela, elle doit s’occuper de l’enfant, du mari, aussi. Alors que trois choses pour une mère, c’est beaucoup. Nous devons faire des programmes qui vont amener ces femmes à non seulement s’extérioriser plus, à prendre plus la parole pour dire ce qu’elles pensent de la société, ce qu’elles peuvent changer, et comment elles le feront. Elles doivent se regrouper davantage, c’est-à-dire être plus associatives. Elles l’étaient déjà. Rappelez-vous avec les systèmes de tontine. Au plan économique et social, elles doivent pouvoir occuper leur place dans la société et pour cela, les hommes doivent leur faire entièrement confiance.

S. : Qu’est-ce qui, dans l’éducation et les études de Laurence Traoré, l’a prédisposée à une carrière diplomatique, industrielle, puis humanitaire ?

L.T. : Je dirais d’abord que c’est l’éducation qui m’a prédisposée. Lorsque vous éduquez bien vos enfants, vous leur donnez un minimum de morale de vie, afin qu’à leur majorité, ils puissent s’orienter dans la société sans difficulté. Pas qu’ils ne vont pas rencontrer des obstacles, mais à travers les obstacles, ils pourront se dire que la vie continue. On tombe, on se lève, on continue, on gagne en confiance. Cela part de l’éducation de base. Si au moment de l’éducation de base, l’enfant n’a pas reçu un minimum, c’est sûr qu’en rentrant dans la société, ces difficultés peuvent créer, non seulement un motif d’arrêt complet, mais peuvent aussi changer de trajectoire et devenir autre que ce qu’il aurait pu devenir. Deuxièmement, il y a l’instruction. Je tiens à souligner qu’à travers mon expérience, j’ai eu à côtoyer des gens qui n’avaient pas d’instruction, mais qui ont réussi leur vie. On peut citer en exemple, feu Oumarou Kanazoé, l’un des richissimes hommes d’affaires ici au Burkina Faso. Nous prenons son exemple au niveau de la chambre de commerce, puisque nous côtoyons beaucoup de chambres de commerce d’Afrique. Kanazoé a réussi à mener une vie entrepreneuriale exemplaire qui a même impacté l’économie de notre pays. C’est sûr que s’il faut traverser les frontières, il faut aller vers le commerce moderne, il faut apprendre d’autres méthodes. Je pense que feu Kanazoé a appris des techniques modernes pour avancer. Même si ce n’était pas énorme, il avait des notions pour pouvoir avancer. Cela est obligatoire. Mais cela ne veut pas dire que quand on n’est pas instruit, on ne peut pas réussir. Cette forme d’intelligence n’a rien à voir.

S. : Et votre carrière ?

L.T. : Concernant ma vie, de la diplomatie à l’entreprenariat et au social, je dirais que le social vient de l’éducation. Lorsqu’on vous imprime moralement les vraies valeurs, vous ne pouvez pas ne pas être sociable. Vous ne pouvez pas ne pas tendre la main, vous ne pouvez pas ne pas avoir un cri du cœur, quel que soit le lieu où vous êtes, pas forcément à l’extérieur. Cette tendance devient comme quelque chose d’inné. Ce côté social a réussi beaucoup à nos sociétés modernes desquelles nous prenons exemple aujourd’hui. Nous avons beaucoup d’associations qui dépendent de l’extérieur. On se pose la question de savoir d’où viennent ces fonds. Ces fonds sont réunis par des associations en Occident qui, d’abord, à l’interne ont su mener une bataille collective et sociale pour s’entraider. Moi, j’ai vu cela. Il arrivait souvent que des élèves du collège viennent me voir pour lancer par exemple, un projet pour récolter de l’argent en faveur des enfants du Rwanda, ou bien pour aider un malade. Ces élèves ont demandé à s’occuper des automobiles des clients dans mon entreprise. Notamment, le lavage moyennant rémunération afin de confectionner des pancartes pour recueillir des fonds en faveur des enfants du Rwanda. Ces enfants étaient à la fois orphelins, malades, handicapés et avaient faim à l’époque. J’ai donné mon garage et ils ont nettoyé les automobiles des clients moyennant dix dollars. Ils ont pu récolter des fonds qu’ils sont allés donner à une association rwandaise. Et ils ont bien précisé qu’ils ne font pas de distinction entre Hutu et Tutsi. Des gens ont commencé à faire la différence. Et quand j’ai appris, je leur ai dit d’aller voir les prêtres qui ont déjà fait le Rwanda, afin de repartir l’aide entre tous les enfants sans distinction. Cette forme de sentiment social que nous pouvons intégrer et inculquer à nos enfants, à l’école, dans la rue, peut nous permettre de nous entraider, afin que nous n’ayons pas toujours à tendre la main. Parce que le jour où on nous coupe les vivres, on tombe encore plus bas. Intégrer une chaîne sociale dans la société burkinabè va aider beaucoup de gens à mieux comprendre ce sens et à rendre nos enfants responsables et pouvoir dans l’avenir, recevoir, donner.

S : Mme Laurence, vous êtes attachée au social et vous êtes aussi dans l’entreprenariat. Pourquoi pensez-vous qu’on n’a pas besoin d’argent pour entreprendre ?

L.T. : En Afrique, quand il y a un décès et que vous voyez du monde, vous vous posez la question si ce monsieur recevait tout ce monde. Là, on appelle s’entraider. On voit un homme d’affaires qui a réussi et qui ne veut rien savoir, qui ne veut pas partager ses fonds, qui veut gaspiller. J’ai fait beaucoup en Afrique. Je vous donne une parenthèse. Quand j’ai eu ce prix, on m’a dit d’aller faire une conférence à Paris, parce qu’ils avaient une pénurie d’infirmières. Le gouvernement s’est trompé à un certain moment et a mis beaucoup d’infirmières à la retraite anticipée croyant que celles qui allaient sortir combleront le vide. Malheureusement, c’est une société libre. On peut être à l’école d’infirmière aujourd’hui et demain, décider d’être caissière. Chez eux, c’est un choix et comme on se sent bien dedans, on est heureux. Face à cette petite expérience que je viens de vous souligner, arrivée à Paris, ils ont eu l’impression que c’est un genre Bill Clinton ou Michael qui vient donner une conférence et ils m’ont bien installée. Le lendemain, je m’en vais. Comme il ne fait pas froid à Paris comme au Québec, j’ai pris un manteau léger. Quand on est soi-même, il n’y a rien de tel. Alors là, un monsieur m’a demandé si j’étais l’attachée de presse de Mme Vigneault. Je lui ai répondu que j’étais Mme Vigneault. Alors, il s’est mis à s’excuser. C’est le même système qu’on nous inculquait ici. La vie fait le moine. Pareille qu’au Congo. Le Congolais s’il n’est pas vraiment tiré, il n’est pas heureux. Ce genre de comportement, ce gaspillage que nous avons en Afrique peut servir à aider, créer des fonds pour aider ces jeunes. Alors, l’idée de créer un projet est déjà de l’or. Ce projet, il ne reste que le financement. Vous allez le soumettre à quelqu’un. Vous ne pouvez pas le soumettre à la banque, parce que de nos jours, avec les banques, pour avoir de l’argent, il faut déposer à leur niveau une garantie. Il n’y a personne qui pourra me dire le contraire, car on va vous demander une garantie. Alors pourquoi ne pas avoir ces idées, ou garder des fonds comme le gouvernement l’a fait à travers le Fonds d’appui pour l’entreprenariat des jeunes, pour pouvoir démarrer. Mais, il existe toujours un hic, c’est que nous pensons toujours qu’il faut gros au début. Nous avons toujours cela en tête en Afrique. Non ! Lorsqu’on élabore un projet, c’est un démarrage, le peu qu’on a, on peut l’utiliser et avoir de la créativité, des agencements pour aller de l’avant. C’est cela que les jeunes ont du mal à comprendre. Ils veulent que les millions soient dans leurs mains comme le font les associations qui reçoivent de l’argent des partenaires. Au lieu de l’utiliser correctement avec la société, on se rend compte que c’est le quart qui est utilisé au profit de la société et l’autre partie est gaspillée. On gaspille beaucoup en Afrique en tout, même en nourriture. C’est très important d’éduquer les gens afin que ces genres de gaspillages s’arrêtent. Lorsqu’on pense à la Somalie où les gens n’ont pas de quoi manger, on doit penser à cela. On mange à notre faim, mais pas à la gourmandise. Si nous avons cette idée c’est de la même manière que nous allons procéder pour les autres aspects de la vie. Donc, l’entrepreneur qui a un projet, noble, peut avoir un financement, pas forcément par une association étrangère, mais par quelqu’un qui a réussi sa vie et qui, au lieu de laisser son argent à la banque, peut le mettre à la disposition du jeune pour qu’il tente son projet et même donner des conseils pour aller de l’avant.

S : Est-ce que ces personnes, on les trouve toujours en Afrique ?

L.T. : Il y en a. Observez bien même à Ouagadougou, nous avons des hommes d’affaires et des femmes d’affaires qui sont extrêmement riches, au départ qui le cachaient mais aujourd’hui ne le cachent plus. Kanazoé a aidé beaucoup qui aujourd’hui volent de leurs propres ailes. Il y en a d’autres aussi. Mais c’est la peur de l’approche qui vous amène à avoir ces distances parce que les gens se demandent souvent comment approcher telle personne. C’est très important de le dire, on ne peut pas avoir peur d’un autre être humain, parce qu’il est riche ou est une autorité. Nous sommes tous des humains. Ça ne me fait rien d’aller m’asseoir devant la porte du maire pendant des jours et des jours, si mon problème nécessite cela. Même si la secrétaire me dit qu’il me faut une audience et que je sais que je ne peux pas avoir cette audience, pourquoi ne pas dormir. En fin de compte, il va me recevoir.

S : A savoir si on ne va pas vous faire vider ?

L.T. : Attention ! Si on me fait vider, cela devient une question de droit de l’homme maintenant. On me fait vider, je reviens, cela existe dans des pays pour la protection de l’Homme. Ce sont des exemples qui m’amènent à dire que nous formons tous la même personne. Je ne vois pas pourquoi je ne peux pas aller m’adresser à ces personnes. Je vous donne un petit exemple. A un moment donné, les immigrants m’ont pris comme référence. On devrait expulser un Sénégalais. Alors, ce Sénégalais est venu me voir pour m’expliquer son problème. Vous savez pourquoi il devait être expulsé ? Parce qu’au service de l’immigration il y avait un Noir qui y travaillait et qui faisait le tri comme c’est le cas dans les ambassades. Ce sont nos propres frères qui agissent, non seulement sur la lenteur administrative de nos dossiers et d’une façon incorrecte. Je ne le cache pas, je le dis. Alors à deux jours, on lui a envoyé un document pour lui dire qu’il va être expulsé. Il est venu me voir pour me demander comment on doit faire. J’ai appelé le bureau de l’immigration et on m’a fait savoir que Mme la ministre ne sera pas disponible jusqu’à telle date. Je me suis rendue à Montréal pour voir la ministre. On m’a demandé si j’avais un rendez-vous et j’ai répondu par la négative. Je lui ai dit que je sais qu’on est reçu sur rendez-vous, mais ça presse, donc on en a plus besoin, sinon on risque de faire du gâchis. J’ai dit à la secrétaire que si jamais la personne a raison, la ministre de l’iimmigration risque de perdre son poste. La communauté immigrante va tellement s’acharner sur elle qu’elle va partir. Alors, elle m’a dit que ça sera dans l’après-midi et c’est là que j’ai vu la ministre qui revenait. Je lui ai dit que je voulais la voir et je me suis présentée, ensuite je lui ai remis le document. Alors je suis retournée à Québec et j’ai trouvé le jeune en train de pleurer. Je lui ai dit de se calmer parce qu’il se pourrait qu’elle s’occupe du dossier et si ce n’est pas le cas, on va aller en haut lieu. Le lendemain, j’ai eu un coup de fil et ils ont convoqué le jeune avec les avocats d’immigration. Le jeune a dit qu’il avait déposé le dossier depuis telle date et effectivement, quand il l’a envoyé, il avait son récépissé d’envoi. On a réglé son problème et vidé l’autre. Cela a permis de faire une réunion avec les immigrants pour leur dire que souvent il y des tares comme ça qu’on transporte jusqu’à dans ces pays et qui font leur loi. C’est ce qu’on doit arrêter. Nous sommes une société jeune au Burkina ici, alors c’est la société de demain. Nous devons faire des programmes avec honnêteté, parce qu’on dit qu’en Afrique, il n’y a pas d’honnêteté, mais c’est faux. Si tu n’es pas honnête avec ton fournisseur, il ne te donnera plus de produits. Il faut qu’on ait ces genres de système maintenant, parce que les choses avancent. On a déjà ouvert nos portes aux autres continents, parce qu’on n’est plus régis par le partenaire direct. On peut se lever aujourd’hui et vendre nos produits en Chine, aux Etats-Unis et cela va fonctionner, donc on est libre. Selon les informations que j’écoute, il y a différentes lois qui vont s’installer et nous permettre de respecter au moins les droits de l’homme. Cela arrive même si en Afrique, c’est dur.

S : Vous avez réussi dans l’entreprenariat, est-ce que vous êtes prête à aider des jeunes porteurs de projets dans votre pays ?

L.T. : Oui. J’ai commencé déjà avec Africallia. Au premier Africallia, j’étais le porte-parole du Canada avec Pascal Yemboini Thiombiano. J’ai vendu mon Burkina aux Canadiens et j’ai vendu le Canada à mon Burkina et je continue à le faire. Aujourd’hui, le Burkina connaît le Canada et le Canada connaît le Burkina Faso. Actuellement nous sommes dans du beurre de karité, l’anacarde et les céréales. Mais tout cela, il nous manque la technologie pour faire avancer nos produits en matière de transformation et de vérification de leur qualité, parce que le Canada est à un stade où tout ce qui rentre dans la bouche est contrôlé. C’est ce côté qui nous bloque, mais je suis sûr Mise en œuvre que dans l’avenir, on va échanger la technologie de transformation de produits et cela va nous amener à être plus proches, plus partenaires. Peut-être je le fais individuellement, mais globalement surtout. Tout récemment, j’ai créé une association-fondation qui viendra aider les enfants atteints de malformations congénitales au Burkina Faso. Elle aura son siège au Burkina, mais toute l’Afrique interviendra pour permettre à ces enfants d’avoir une autre vie par rapport à l’étiquette qu’on met sur eux pour dire que ce sont des enfants maudits ou hors pairs. Ce sont des actions concrètes qui peuvent donner de l’emploi. Mais, il faut toujours faire ces choses collectivement. Cela donne l’exemple aux autres de faire pareil. Moi je suis un maillon face à cela et il y a d’autres qui sont à l’intérieur comme à l’extérieur et qui pourront, à travers des exemples, commencer à procéder de cette manière. Il y a des gens bien mais qui ont souvent peur.

S : Faut-il des appuis individuels ou des aides plus gloables pour permettre aux jeunes qui veulent entreprendre, de réussir ?

L.T. : J’ai discuté avec les jeunes de Bobo-Dioulasso. Ils sont très joyeux parce qu’ils sont à un carrefour, non seulement au niveau de la culture, mais aussi au niveau du commerce. Ici, c’est plutôt le domaine du service qui prime. A Ouagadougou, c’est surtout le domaine du service. Vous savez, la majeure partie de la terre burkinabè est enclavée, ce qui veut dire que sur le plan de l’agriculture, on fait de l’effort pour arriver même à suffire l’interne. Dans ce cas, on peut dire que notre Burkina est pauvre certes, mais il y a beaucoup de pays comme le Japon qui ont commencé avec une pauvreté comme ça, qui ont reçu avec des associations d’aide comme je le disais tout à l’heure, et ont pu s’associer pour être une puissance. Alors pour le Burkina Faso, misons plus sur le domaine du service. Quand j’ai commencé à travailler à notre ambassade, en Côte d’Ivoire, j’avais 19 ans et demi. J’étais au service des visas et passeport. Imaginez tous les ministres qui venaient et qui étaient malades, on les amenait à la clinique la Pisam. Pourquoi nous ne pouvons pas créer cela ici. Nous avons des jeunes radiologues mais on manque de radiologie et en quoi c’est coûteux. Pourquoi ne pas former de plus en plus et pourquoi ne pas avoir une radiologie qui va regrouper nos radiologues et leurs patients. On pourra soigner nos populations à des prix réduits à la portée du Burkinabè moyen. Cela va éviter les décès subits dûs au manque d’infrastructures. Pour ce qui concerne les jeunes, il y a eu le fonds d’appui à l’entreprenariat des jeunes. Moi de mon côté, c’est pour donner des conseils et aussi, les orienter pour, dans l’avenir, pourquoi pas, de donner des fonds pour leur permettre d’aller de l’avant. Mais je répète, ce n’est pas nécessairement les fonds parce qu’il y a une éducation et une sensibilisation à faire au niveau des jeunes, afin qu’ils prennent tout projet qu’ils auront comme de l’or pour un début. Mais si nous ne les sensibilisons pas, et qu’ils restent toujours avec cette idée de pouvoir toujours avoir gros, nous perdons notre temps, même si nous donnons des milliards nous allons nous retrouver après avec des chômeurs.

S : Qu’est-ce que les femmes de Bobo-Dioulasso attendent de vous ?

L.T. : Depuis des décennies, elles sont habituées à des microcrédits. Ce qui diffère, c’est qu’elles investissaient dans des mariages et des baptêmes, au lieu de penser à investir dans l’avenir, dans des choses plus concrètes pour l’avancée de leur commerce. C’était un bon système, un microcrédit sans intérêt et qui regroupait encore le social, alors les femmes de Bobo doivent se mettre encore plus ensemble, renforcer ce système pour aider celles qui sont majoritairement analphabètes, afin de pouvoir faire d’elles une réussite. Au Sénégal des femmes se sont associées et ont construit des maisons pour permettre à toutes celles qui sont dans l’association de se les approprier. Dans toutes ces histoires d’association, c’est que ça n’aboutit jamais. Le conseil que je peux leur donner c’est d’être encore plus soudées, de penser à l’investissement dès qu’elles reçoivent les fonds. Mais si elles ne réinvestissent pas, on ne fait que l’éternel recommencement. Il faut des formations pour pouvoir aider ces femmes à partir plus loin, à être plus autonomes et enrichir leur localité.

S. : Vous êtes dans le social, quel est le secret de votre réussite ?

L.T. : Le secret de la réussite d’abord, c’est le travail, la persévérance, le courage. Il y a aussi l’éducation. Le travail paye. Lorsqu’on est déterminé, on va jusqu’au bout de nos rêves. Le sens de la détermination nous envoie à franchir tout obstacle, c’est-à-dire on tombe, on se relève et on regarde le côté qui n’a pas marché, on reprend les choses et on avance. Ça n’a pas été de tout du repos pour moi. Je sais comment j’ai pioché. Mais j’ai pioché avec plaisir parce que je voulais apprendre ce métier. Je voulais aller jusqu’au bout de mes initiatives. Lorsqu’on laisse les choses à mi-chemin, on est découragé. On va entreprendre autre chose. Ça sera le même train-train. La volonté de réussir son projet passe par la détermination, le travail et le courage. Ce sont ces mots-là qui m’ont permis d’avancer et d’aller jusqu’à la fin. Et ce n’est pas fini. On innove, ça continue. Mais il y a une chose. On a toujours les pieds sur terre. Je suis restée toujours la même Laurence que tout le monde connaît. Je n’ai pas changé. De l’entreprenariat à la diplomatie, je n’ai pas changé. C’est surtout rester soi-même qui nous amène à faire des progrès. Lorsqu’on met une couverture assez forte sur nous et que nous changeons dépendamment ce qu’on fait, alors là on est perdu. Je pense que ce qu’il y a de beau dans l’Africain, c’est de garder sa tradition et d’être égal à lui-même et moi, cette éducation m’a servi beaucoup. Que je sois devant mon planton, que je sois devant le Premier ministre, c’est le même respect que je dois. Rester soi-même est la clé de tout.

S. : Concrètement, quelles ont été les péripéties pour être aujourd’hui à ce niveau ?

L.T. : Vous savez qu’au Canada, on n’a pas ce racisme-là affiché comme en Europe. Laissez-moi vous dire qu’il y a deux ans de cela, la gouverneure, c’était Michael Jeanne qui est une excellente journaliste haïtienne de nationalité française aussi, parce qu’elle avait épousé un Français. Il n’y a pas ce tri, cette barrière au Canada. Cette forme de discrimination d’abord on ne l’affiche pas de façon totale parce que le Canadien français et le Canadien irlandais c’est le même immigrant. Seulement, ce sont les années qui changent. Mais l’autochtone qui est l’Indien connaît la discrimination, lui oui, jusqu’au point que j’ai vu comment ça fonctionne. Il y a le gouvernement québécois qui a demandé un endroit pour faire des infrastructures. Ils a fait des barrières, des vraies barrières comme dans les films et moi je me suis dit qu’on est encore à ce stade, parce que ce sont les premières nations. Mais quand je les ai plus approchés parce que souvent je donne des conférences sur la culture, j’ai compris qu’ils avaient raison. Ils sont venus les déstabiliser. Donc aujourd’hui, ils payent, pour que les premières nations qui sont dans les réserves ne payent rien. Ce sont nos contributions qui permettent à des personnes de vivre normalement. Et aussi ils sont dans des réserves où c’est assez glacial. Le gouvernement envoie des vivres en avion pour les nourrir. Mais la majorité ne fait rien. On assiste à l’obésité. Ce sont eux qui ont plus d’enfants parce qu’il n’y a pas d’activité. C’est ce côté qui est négatif. Mais le côté positif, c’est le respect. Ceci étant, en voyant une société comme ça, cet aspect discrimination est déjà exclu. Maintenant, comment faire pour percer dans ce domaine. Je vous dis que ça n’a pas été de tout repos, parce que j’étais la seule femme noire et immigrante à l’époque là-bas. Les hommes ne m’ont pas fait de cadeau. Ça été très dur. J’ai compris après que la compétition m’avait apporté beaucoup. Elle m’a permis de me démarquer des autres en créant. On faisait tous les mêmes choses, à un moment je me suis dit pourquoi ne pas initié autre chose. Je faisais tellement de peinture. Mais c’est un procédé qui se faisait à la main chimiquement qui enlevait toutes les égratignures des tissus pour les rendre beaux. J’ai fait des recherches et je me suis retrouvée avec la peinture à eau pour auto, parce que sur le plan environnemental, il très important que nous protégions l’environnement parce quand nous le polluons, il nous rattrape. Nous avons les épidémies et qui dit épidémie, dit la mort. Avant les vaccins, surtout en Afrique, on se retrouve avec beaucoup de gens qui sont déjà morts. Je pars au Japon. Je vais voir cette nouvelle technologie qui m’intéresse beaucoup. Si le financement est difficile, je propose une autre alternative. Et comme la personne sait que je m’occupe de toute la flotte des services gouvernementaux, elle a dit que c’est important. Donc, il y a déjà une fiabilité. On m’a envoyé des experts pour me montrer comment ça fonctionne. Et j’ai réussi avec la peinture à eau. De l’autre côté, j’étais la seule femme qui m’occupais des bateaux. On a commencé avec les petits bateaux, les yachts qui venaient dans les eaux du Québec. Alors les hommes étaient obligés de me laisser tranquille. Ils viennent maintenant me demander comment j’ai procédé. C’est parti de là. Il faut toujours créer, il faut innover pour aller de l’avant, sinon ça devient monotone.

S. : Vous êtes allée au Canada, en tant que femme, pourquoi pas un autre domaine ?

L.T. : Je voulais entreprendre et j’ai demandé à mon avocat, parce que chez nous, il faut que vous ayez un avocat et un comptable, s’il avait des informations sur des entreprises qui sont bonnes de me faire part. En attendant, j’étais en train de voir ce que je peux créer. On m’envoie trois entreprises. La restauration, associée à une pharmacie et nettoyage d’automobiles. Bien vrai, je suis une femme, mais je ne suis pas un cordon bleu. De deux, je ne suis pas pharmacienne et je n’ai aucune notion de pharmacie. Avec 27 000 euros, c’était difficile d’aller m’associer en pharmacie surtout que je sais que ce sont des choses extrêmement chères. Mais le nettoyage des automobiles m’a intéressé. Il y a trop d’automobiles à Québec. Au départ, ce n’était pas facile. Les étudiants africains me dénigraient un peu. Moi seule, je croyais à mon projet. Je partais pour un contrat et les hommes se posaient la question de savoir si j’allais m’en sortir. Mais j’ai dit, seulement, faites-moi confiance. J’ai dit il suffit de m’essayer et si ça ne marche pas, je vais aller ailleurs. C’est comme ça qu’ils m’ont acceptée. Aujourd’hui, ces personnes sont fières de moi. Ça n’a pas été du tout facile, pas par la discrimination, mais parce que j’étais une femme dans un domaine d’homme qu’on appelle un domaine non traditionnel. J’ai tout simplement travaillé.

S. : Votre parcours est riche, nous voudrions savoir pourquoi vous avez quitté la carrière diplomatique et pourquoi le choix du Canada ? Est-ce un incident de parcours ?

L.T. : Quand on est jeune, il faut faire la preuve dans le travail. Faire bien son travail est toujours reconnu. Très jeune, j’avais la responsabilité de bien faire les choses. Je crois que c’est ça qui m’a amenée à un tel parcours, jusqu’à ce que j’arrive à l’entreprenariat. Mais l’entreprenariat, c’est tout autre chose. J’ai connu mon mari, quand il était à l’ambassade, en tant que conseiller juridique. C’est suite à un passeport d’un Libanais qui était né à Montréal. Mais il y avait un dédoublement sur le passeport. Alors je me suis rendue à l’ambassade. C’est grâce à ma perspicacité que j’ai été reçue. Effectivement, ils ont vérifié et trouvé que le passeport appartenait à quelqu’un qui est décédé. C’est là que l’ambassadeur m’ a appelée dans son bureau pour me féliciter. C’est à l’occasion de la fête du Canada que l’ambassadeur m’a permis avec un peu de sous, de m’habiller convenablement à la hauteur des invités qui seront là et d’aller le représenter à l’ambassade du Canada. Tout a commencé-là. L’histoire d’amour a commencé après. C’est pour vous dire, lorsque le travail est en nous, on ne peut pas ne pas aller de l’avant. Il suffit de savoir ce qu’on veut pour aller de l’avant. Il n’y a pas de chance. La chance, on se la fait. J’ai appris cela dans mon métier.

S. : Aujourd’hui, vous êtes à la tête d’une unité industrielle, présentez-nous brièvement cette unité ?

L.T. : Cette unité a commencé avec le nettoyage local. Ensuite, nous avons innové avec certaines choses. Nous ne nous sommes pas tenus à l’automobile seulement. Nous sommes allés avec toute sorte de catégorie de véhicules. Nous avons des remorques. Nous avons aussi des bateaux. Nous avons des campeurs. Nous avons les autobus de l’armée. Nous avons innové avec la technologie de la peinture qui nous a fait avancer. J’avais un employé à temps plein et un autre à temps partiel. Aujourd’hui, il y a une cinquantaine de personnes. « Auto nette-gagnant » a un caractère un peu plus social parce que j’ai permis aux enfants de Québec de sortir de la rue, des jeunes québécois sans emploi, qui ont différents problèmes sociaux. Nous avons été reconnus plusieurs fois avec de différents prix et cela m’a permis de donner des conférences à l’interne et après à l’extérieur du pays. Cette micro-entreprise est devenue une compagnie qui exerce dans le domaine des véhicules en général et dont les spécialités diffèrent.

S. : Apparemment, ça semble bien donner, parce qu’on parle d’un chiffre d’affaires de 15 milliards de F CFA. Ça fait rêver.

L.T. : Ça fait rêver, parce qu’on a innové, on a créé. Je crois que c’est ça. Un entrepreneur doit innover pour avancer. A un moment donné, on n’avait pas de sous. Il a fallu que je crée un produit de déodorants en petits flacons pour vendre à nos clients, afin de se rattraper. Vous savez en business, on fait des erreurs. Nous avons pris un marché. En l’évaluant, on s’est dit qu’on aura tant de francs à côté. Il se trouvait que le travail était plus que ça. On avait déjà signé le contrat. On est allé revoir le client, mais il ne voulait rien savoir. C’étaient des compagnies de location et qui louaient les autos partout. Ça mettait plus de temps. Il ne s’agissait pas aussi d’une seule auto. Quand on est en face de 400, 500 autos, ce n’est pas facile. C’est un peu ça.

S. : Est-ce que vous ne pourriez pas rééditer votre belle expérience au Burkina Faso, de sorte à inspirer le secteur privé ?

L.T. : Vous savez, quand vous n’êtes pas dans le milieu, vous faites tout pour obtenir tout ce qui s’est passé dans la journée. J’avais mon petit bloc-notes et j’écrivais tout dedans. Les pages étaient volumineuses et je me suis posé la question, pourquoi ne pas faire quelque chose, étant donné que des élèves faisaient des stages chez moi. Une initiative qui va amener les petites et moyennes entreprises à s’inspirer de ces expériences, que ce soit des entreprises en démarrage ou déjà existantes. Avec ma licence en lettres, j’ai commencé à écrire. Ce qui a donné naissance à cet ouvrage intitulé : ‘’Une femme d’affaires noire dans le domaine de l’homme blanc’’, en 2008. Suite au prix mondial de l’immigration que j’ai eu, ce document a parcouru le monde entier lors des conférences. Il est composé de six titres importants. Il y a d’abord mon côté immigrant, ce que j’ai apporté comme immigrante à la société québécoise, à mon arrivée, l’agneau des loups ou à côté du loup, les ressources humaines que j’appelle les casses-têtes. De ce côté j’ai réussi parce que les délinquances juvéniles étaient dans le secteur informel à l’époque et la police travaillait tout le temps dans les garages. J’ai eu l’idée de collaborer avec elle, les intervenants sociaux et les médecins qui s’occupaient de ces délinquances. J’ai composé avec eux, au point qu’un jour, la police m’a demandé de venir leur donner des cours. En fait, ces soi-disant délinquants ne le sont pas. En les mettant avec les délinquants, ils le deviennent. Ce sont des jeunes qui ne se sont pas entendus avec leurs parents et sont partis de la maison d’eux-mêmes. Dans tout secteur d’activité, le côté des ressources humaines est très difficile à gérer, car vous faites face à différentes personnalités et différents comportements. Pour que tous ceux-ci s’impliquent dans la réussite d’une entreprise, il faut que vous soyez légal. Dans ce cas, vous réussissez à faire d’eux, des gens qui ont une implication totale comme si l’entreprise leur appartenait. Aujourd’hui, toutes ces personnes sont devenues des responsables de famille et soucieuses de la réussite de l’entreprise. Pour vous dire à quel point j’ai inculqué à cette équipe, cette forme de solidarité, cette forme sociale, de partage, malgré que nous avons des différents comportements. Je suis très fière d’eux et quand nous avons de gros contrats, l’équipe a des bonus de participation qui font qu’ils sont toujours là, à chaque fois que le besoin se fait sentir. Il ne faut pas être trop gourmand en entreprise. Dans les six titres de mon document, nous avons fait une place importante au bâtir parce que très souvent, on ne nous considère pas dans ce domaine. Nous nous sommes engagés pleinement à Marseille dans la communauté. Le dernier titre de mon document est : « S’unir pour bâtir ». Ce titre est très important et intéresse tout le continent sans distinction de race, car sans l’union on ne peut rien bâtir de solide. Les entreprises qui ne s’unissent pas, lorsqu’elles se déplacent d’un pays à un autre pour l’achat de leurs matériels, ne tirent aucun profit. Le prix des produits leur revient plus cher, pendant qu’il y a des entrepreneurs d’autres pays qui s’associent pour les mêmes achats à moindre coût et avec des bénéfices acceptables. Il faut que nous apprenions aux entrepreneurs burkinabè, que seule l’union fait la force, au plan commercial.

S. : Quels sont vos rapports avec la représentation du Burkina Faso au Canada ?

L.T. : Quand j’ai quitté la diplomatie, les affaires politiques ne sont pas mon point fort. Même quand j’y étais, j’écoutais, je me renseignais, je m’informais beaucoup parce que j’aimais créer et en étant dans la fonction publique, on veut toujours entreprendre. Vous mettez vos idées en place, vous les soumettez à votre patron pour amendements. Ce n’est pas parce qu’on est fonctionnaire qu’on n’est pas capable d’entreprendre. Dans notre propre domaine, on peut entreprendre. Au plan politique, je m’abstenais vraiment. Dans ce domaine, c’est la bataille quotidienne. Mais un jour, à l’occasion de la Francophonie, j’étais en train de travailler et le ministre québécois m’a fait appeler. J’avais pris le contrat de la Francophonie de toutes les autos qui devraient accueillir les présidents et tous les participants devant assister à la cérémonie. On était à 4 000 autos, chose que je n’avais jamais vu de ma vie. Un agent de la Francophonie m’a demandé si j’allais tenir, je lui di que j’allais essayer. Mais au stade où j’étais, je ne pouvais plus dire je vais essayer, mais plutôt je vais pouvoir. Mais quand je suis allée réfléchir au service, j’ai jugé bon de donner le tiers du contrat à un compétiteur, parce que j’étais trop occupée au bureau. Je lui ai exigé que le travail soit bien fait. La sécurité qui était dans un autre compartiment du garage vérifiait et sécurisait toutes ces autos avant qu’elles ne quittent le garage pour l’accueil à l’aéroport. Ceux qui m’avaient donné ce contrat étaient très contents du travail. Ils m’ont félicitée et m’ont présentée à tous les invités présents à la Francophonie, comme femme entrepreneur burkinabè au Québec, qui s’implique non seulement avec les Québécois, mais aussi avec les immigrés. Pour eux, c’est un modèle de réussite qui mérite d’être salué. Notre patron était également très fier de moi et cela a suscité un dîner-débat à Montréal. C’est après que nous avons été voir les différents consuls honoraires. Nous avons beaucoup échangé, ensemble. Ce qui m’a permis de voir cette possibilité de pouvoir enseigner les jeunes huissiers dans ce domaine.

S. : A vous entendre parler, on dirait que le travail vous occupe plus que votre vie de famille ?

L.T. : Non ! Je suis mariée, il y a très longtemps. Je vis bien avec mon mari et mes enfants. Cela n’a rien changé. Nos mamans ont toujours fait pareil. Elles se sont toujours occupé de leur mari, pourquoi moi je ne ferai pas comme elles ? Sans la vie de famille, il n’y a pas d’équilibre. Alors qu’il faut cette stabilité pour vivre heureux. Il y a des gens qui sont riches, mais qui ne sont pas heureux parce qu’il n’y a pas d’équilibre. Il faut de l’amour pour vivre. L’amour de ses frères, de ses enfants, de son mari, ce sont ces sentiments d’affection qui nous nourrissent en tant qu’êtres humains. Le reste, ce sont nos compétences, notre travail, mais cela ne doit pas être dissocié de notre vie.

S. : Aujourd’hui, il y a des annonces invitant les Burkinabè, ceux qui veulent aller au Canada à tenter leur chance. Vous qui êtes là-bas, est-ce-que vous encouragez vos frères burkinabè à l’immigration ?

L.T. : En ce qui concerne mes relations avec le Canada, j’ai été sollicitée une fois de faire venir les Burkinabè au Canada, à Ottawa. J’ai loué un autobus à 2 500 dollars (environ un million de F CFA) à cette époque, pour donner à la population burkinabè qui se retrouvait à Québec. En faisant ce geste, je contribue aussi. En été, je prends tous les Africains qui aimeraient bien travailler. Mais j’ai constaté que les Africains francophones dans mon domaine, ont une lenteur dans le travail, or c’est du business. Par contre, lorsqu’il s’agit des Africains anglophones, il y a une productivité incroyable. Donc, je fais tout pour ne pas donner à ces francophones, du travail dans ce domaine. Le plus souvent ils sont des chauffeurs. L’immigration a toujours existé et fait partie du partage. Au niveau de la culture, les Canadiens reçoivent quelque chose de beau. Au niveau de nos frères, il y a trois formes d’immigration. En effet, il y a ceux qui vont travailler et qui reçoivent de l’expertise et des connaissances intellectuelles de plus. Il y a les hommes d’affaires, les opérateurs économiques. Les chercheurs que je mets dans la catégorie des intellectuels. Il y a aussi les immigrés sociaux, ceux qui ont été touchés par les guerres, des pays comme Haïti et qui font partie d’une autre catégorie. Mais tout dépend du travail que la personne fera au Canada. La plupart, la majorité des immigrants burkinabè, qui sont au Canada, sont des étudiants car un jeune burkinabè moyen ne peut pas s’offrir des moyens financiers pour s’expatrier. Le billet pour les Etats-Unis est moins coûteux que celui du Canada parce qu’il faut toujours passer par d’autres axes. Donc, beaucoup qui s’en vont au Canada ont bénéficié d’une bourse soit de la Francophonie, soit de différents organismes internationaux. Ceux qui décident d’immigrer doivent beaucoup faire attention, car le choix de l’emploi est très important. Il est vrai qu’ils vont se loger, se nourrir, mais ils doivent connaître les besoins de la société afin d’éviter d’être un poids pour la société, une fois sur les lieux. Ils doivent avoir un rêve. Aujourd’hui, le Canada est à la recherche de médecins, d’ infirmiers, et le Canada a une vague de comptables qui sont partis, il n’y a pas très longtemps. Donc, il est aussi en pénurie de comptables. Moi en tant que professeur, si je décide d’aller à la recherche du boulot au Canada, je mettrais du temps avant d’en trouver et cela n’est la faute à personne parce qu’il faut tenir compte des besoins du pays. De nos jours, avec l’ouverture des frontières, le partenariat est possible. Nous avons nos jeunes commerçants burkinabè qui progressent. Il y a des associations qui nous offrent divers produits et cela est fort probable que le Burkinabè puisse se rendre au Canada. Le gouvernement québécois s’intéresse aussi à ce genre d’immigration de main-d’œuvre non qualifiée. Il embauche des Burkinabè d’ethnie bissa qui sont à Milan, pour la cueillette des tomates. Chaque année, ces derniers s’organisent pour ce genre de travail qui leur a été confié. En quelque sorte, ils font la relève. L’Amérique du Sud, les Mexicains, les Guatémaltèques viennent pour la cueillette des fruits dans notre région, tels les fraises, le raisin. Pourquoi ne pas s’approcher des ambassades pour permettre à nos Burkinabè de pouvoir faire la même chose et éviter les tracasseries au niveau de la voie de l’immigration, surtout celle clandestine ou le naufrage qu’ils subissent quotidiennement, comme si nous étions toujours au temps de l’esclavage.

S. : Le Burkina Faso est un pays minier où l’or est devenu le premier produit d’exportation et le Canada est très présent dans ce secteur ici. Quelles sont les opportunités que cette présence canadienne ouvre pour le pays ?

L.T. : L’or, le manganèse sont des expertises qui prennent énormément du temps dans l’exploitation, afin de faire vivre toute la population, parce qu’il nous manque beaucoup de technologies. Et ceux qui viennent pour l’exploitation rencontrent des difficultés. A Arbolé, Boussé et Yako, dans la région du Nord, au Burkina Faso, on trouve des sites miniers qui attirent de petites filles pour mener d’autres activités aux alentours de ces lieux. Mais jusqu’à quand ces filles pourront-elles satisfaire à leurs besoins, à travers cette activité. Mais je ne peux pas vous dire l’exactitude de cette qualité d’or, puisque cela ne relève pas de mon domaine. Je sais tout simplement que exploiter ce genre de gisement d’or demande beaucoup de temps. Je pense que c’est une bonne chose, mais on peut mettre l’accent sur le domaine du service et inculquer aussi à nos jeunes, l’entreprenariat qui est un domaine de la créativité. Ces deux éléments sont des facteurs qui vont amener le développement rapide de nos sociétés.

S. : Pensez-vous que l’or peut développer le Burkina ?

L.T. : On a l’or, mais également du manganèse. L’expertise pour exploiter ces ressources prend énormément du temps. La technologie nous manque. Dans les zones comme Arbolé, Boussé , Yako, appelées le nid de l’or, on voit des jeunes filles qui tamisent la terre dans l’eau pour faire sortir des granulés mais il faut combien pour pouvoir faire une bague. Je ne peux pas vous dire combien parce que ça ne relève pas de mon domaine. Mais pour exploiter ces genres de gisement, ça prend du temps et des moyens. Moi, je pense qu’au Burkina on doit plus miser sur les domaines du service et inculquer à nos jeunes, l’entrepreneuriat qui est un domaine de créativité. Ces deux éléments peuvent amener le développement rapide de notre société.

S. : En dehors du secteur minier, est-ce qu’il y a d’autres opportunités au Burkina qui intéressent les entreprises canadiennes ?

L.T. : Bien sûr ! Dans le secteur de l’enseignement, nous avons beaucoup de partenariats entre les universités burkinabè et celles du Canada. C’est une opportunité pour le Burkina de bénéficier de formations de qualité sur place.

S. : Les produits du cru, tels que le beurre, le chitoumou vous intéressent. Aviez-vous pensé à aider les exploitants à concrétiser leurs rêves de transformer sur place, avant d’exporter ?

L.T. : En matière de beurre de karité, les femmes possèdent déjà des machines de transformation qui viennent de l’Europe et non du Canada. Le beurre de karité est très utilisé au Canada. Et c’est une étudiante camerounaise en pharmacie au Canada, qui a eu l’idée de créer un laboratoire de produits de cosmétiques à base de beurre de karité. Aujourd’hui, ces produits sont vendus dans toutes les pharmacies au Québec. Elle se rend dans les pays comme le Burkina Faso, pour prendre le beurre. Mais j’ai dit aux femmes bobolaises qu’il est possible de voir au Canada, quelle machine est adaptée afin de les aider à transformer leurs produits. En ce qui concerne le chitoumou et le soumbala utilisés comme épices, les Chinois en consomment déjà. J’apprécie aussi le chitoumou, et j’ai peur d’en manquer un jour. Et nous avons réussi la conservation. Nous les séchons et l’année suivante, on les a frais, en les trempant dans de l’eau chaude. Les Chinois s’intéressent au chitoumou. Cela n’est pas encore le cas au Canada. Au niveau du Canada, la qualité des produits est très importante. Les lois en matière d’alimentation sont très rigoureuses et strictes. Les produits avec des dates de péremption avant cinq jours, doivent être retirés.

S. : Vous êtes dans un pays de liberté où les droits humains sont respectés. Que pensez-vous de l’homosexualité ?

L.T. : En Afrique, ce sont des tabous qu’on ne doit même pas en parler. Mais il existe de vrais homosexuels reconnus par la médecine. Aujourd’hui, la légalité dans ce domaine est d’éviter qu’on se retrouve avec des maladies, avec des gens dans la rue qui ne sont pas contents. Dans ces pays, on consomme tellement de médicaments contre la dépression, du fait de la température, de la solitude, etc. Il ne faut pas brimer leurs droits. Cependant, je ne suis pas d’accord qu’il y ait la prostitution dans ce domaine. A Bali, on se retrouve avec une forte prostitution d’homosexuels. Cela est très dangereux et je ne souhaite pas avoir cette prostitution en Afrique. Le droit de l’homme et la liberté existent, mais il y a des lois qu’on doit pouvoir prendre avec assez d’analyses parce qu’il y a des mœurs qu’il faut respecter. En Afrique, il fut un temps où parler de l’homosexualité était un sacrilège ; aujourd’hui, les mots ont changé. Il y a effectivement dans l’histoire de l’Afrique, des jeunes qui ne se mariaient jamais, ils avaient tendance à aller vers les hommes mais ils ne pouvaient jamais exprimer leurs sentiments. On doit les protéger parce qu’on peut porter atteinte à leur vie, mais en Afrique, ce sont des choses qu’il faut bien analyser, avant de prendre des décisions.

S : Pourquoi ne rencontrez-vous pas ces femmes pour partager votre expérience ?

L.T : Oui, rencontrer ces femmes serait un plus. Je suis prête à aller sur le terrain pour une conférence publique, afin de partager mes expériences avec mes sœurs.

S. : Mme Laurence Traoré a-t-elle des ambitions politiques ?

L.T : Non. Pas d’ambition politique. La politique commerciale que je mène est d’aider les continents à se mettre ensemble, et les gens à mieux comprendre les choses. Je suis une personne créative et j’ai beaucoup à entreprendre. Je ne me vois pas en politique. La politique va me bloquer. Lorsque je crée, j’ai une satisfaction personnelle. La créativité, c’est de l’art. Vous demandez à un artisan de photo, ou à un Sana Bob musicien, de s’asseoir dans un bureau politique, il va vous dire qu’il s’ennuiera. Mais l’art peut faire changer les choses. On n’a pas besoin d’être politicien pour faire changer les choses. Les fous, les marginaux font même changer les choses. Les graffitis qu’on voit en Italie sont expressifs et contribuent à une prise de conscience.

S. : Que dire de la chevauchée des Etalons lors de la dernière CAN ?

L..T. : On les a suivis sur l’Internet et sur les ondes. Je suis fière que le football burkinabè aille de l’avant. Il ne faut pas attendre tout du gouvernement, tout le monde doit pouvoir encourager et soutenir les Etalons. Sur Internet, j’ai lu qu’il y a un petit de deux ans qui applaudissait les Etalons. Tout le monde doit encourager les Etalons. En Côte d’Ivoire, le football marchait parce que la majorité des femmes soutenaient les Eléphants. Et je me souviens qu’une année, au moment où Gadji Celi était capitaine, une femme a étalé son deuxième pagne pour l’inviter à marcher là-dessus à l’arrivée de l’équipe à l’aéroport, parce qu’il fait la fierté des Eléphants de la Côte d’Ivoire. C’est le sens de l’encouragement qui manquait au Burkina Faso. Les gens pensent que c’est secondaire. Quand on parle de votre pays en bien, vous recevez du monde. Le tourisme est quelque chose qui profite à l’économie. Les Etalons ont encore besoin de plus d’encouragements pour aller de l’avant.

S. : Est-ce que vous aviez été surprise de leur résultat ?

L..T. : Non. Le gouvernement parle de l’émergence et lorsqu’on parle de l’émergence, on met les moyens en place et dans tous les secteurs pour émerger. En effet, tous les secteurs gouvernementaux sont obligés de faire mieux pour atteindre cet objectif.

S. : Laurence Traoré et le sens des mots ?

- Le travail : le plaisir et le savoir-faire

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La rédaction

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