Relations France-Burkina : Quand la France détestait Sankara

dimanche 10 mars 2013

Sankara dérangeait, c’est pourquoi il a été assassiné. Cette opinion est largement partagée en Afrique et ailleurs. François Mitterrand en visite au Burkina en novembre 1986 n’avait-il pas lui-même avoué : « C’est un homme dérangeant, le capitaine Sankara. […] Il ne vous laisse pas la conscience tranquille […]. » Pour Paris, Thomas Sankara était un très mauvais scénario pour ses intérêts. Sur plusieurs dossiers en effet, le Burkina de Sankara et la France n’étaient pas sur la même longueur d’onde. Sankara exprimait ouvertement ses désaccords qui ne plaisaient pas aux dirigeants de l’ancienne puissance coloniale.

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Relations France-Burkina : Quand la France détestait Sankara

Le premier couac entre le président Sankara et la France intervient deux mois seulement après la prise du pouvoir des « capitaines » à Ouagadougou. Sankara décide de se rendre au sommet France-Afrique de Vittel en octobre 1983 pour « apprécier et évaluer » ce type de rencontres jugées inopportunes et néocolonialistes par nombre de révolutionnaires burkinabè. A Paris, Sankara est accueilli à sa descente d’avion par un certain Guy Penne, bien connu dans le landernau politique burkinabè, pour avoir joué un rôle dans l’arrestation de Sankara le 17 mai 1983, alors Premier ministre. Une grave bévue protocolaire que le président Sankara ne laisse pas passer. Il menace de reprendre son avion pour Ouagadougou. Mitterrand dépêche son fils Jean Christophe et son conseiller, le philosophe Régis Debray, pour amadouer Sankara. Finalement, il reste, mais refuse d’assister le soir même au dîner donné en l’honneur des chefs d’État africains.

Cet incident serait passé inaperçu s’il s’était agi d’un autre chef d’Etat africain du pré carré. Ils avalent pire que ça sans broncher. Sankara annonçait donc les couleurs des nouveaux rapports qu’il compte instaurer entre son pays et la France. Deuxième incident, toujours en France, c’est l’arrestation et la mise en résidence surveillée en janvier 1984 de Vincent Sigué, ange gardien de Sankara. Il est aussi chargé de mission à la présidence et c’est dans ce cadre qu’il se rend à Paris. N’ayant pas respecté certaines règles dont l’interdiction de port d’arme, Sigué est arrêté à l’aéroport par des policiers français, malgré son passeport diplomatique. Sankara est furieux de n’avoir pas été mis au courant préalablement par les autorités françaises, même s’il reconnait les « erreurs » de Sigué. Il exige sa libération immédiate, faute de quoi, tous les expatriés français à Ouagadougou seront également mis en résidence surveillée. Paris obtempère.

L’accalmie sera de courte durée. En mars 1984, l’ambassadeur français est éconduit par Sankara après une petite entrevue suivie de l’expulsion de deux officiers français. Motif ? « Les sympathies de la France pour certains opposants qui jouent de réseaux d’amitié dont ils disposent dans les milieux de la majorité politique française » et qui « prépareraient une tentative de déstabilisation », explique Sankara à Le Blanc, l’ambassadeur français à Ouagadougou. Un autre coup de froid diplomatique entre les deux capitales intervient quand Blaise Compaoré, ministre de la Justice, délégué à la présidence, se rend à Paris. Le numéro 2 du Conseil national de la révolution (CNR) est en France pour une visite officielle, mais l’accueil est très glacial. Blaise est à peine reçu au niveau ministériel. Le Parti socialiste au pouvoir refuse toute entrevue avec lui.

Cette attitude serait dictée par les sympathies et les relations du PS français avec Ki-Zerbo (opposant exilé) dont le parti est membre de l’International socialiste. Sankara confie à l’ambassadeur français sa déception : « Comment nos rapports peuvent-ils s’améliorer ? Avons-nous une chance d’établir une compréhension mutuelle si la France se dérobe indéfiniment au dialogue ? Qu’avez-vous contre notre révolution ? Le discours tiers-mondiste de François Mitterrand [à Cancún au Mexique en 1982, NDLR] ne sert-il qu’à l’usage interne français et implique-t-il vraiment que, pour ce qui est de l’Afrique, on ne puisse bénéficier de la considération de la France que si l’on reste dans son giron ? » Au fil des années, ces incompréhensions débordent le cadre bilatéral pour s’étendre aux relations internationales.

Divergences sur des dossiers internationaux

Sankara ne cache pas ses divergences avec Paris sur des dossiers hautement sensibles pour les autorités françaises. Sur le conflit tchadien, tandis que la France soutient le président Hussein Habré, le Burkina apporte son aide au GUNT, l’opposition armée dirigée par Goukuni Ouadaï. Les principaux dirigeants de ce mouvement sont hébergés à Ouagadougou et voyagent avec des passeports diplomatiques burkinabè. Paris n’apprécie pas et classe le Burkina dans le giron de la Libye de Kadhafi qui est en conflit aussi avec le Tchad à propos de la bande d’Aouzou. Autre pomme de discorde, la politique complaisante de Paris avec le régime d’apartheid d’Afrique du Sud. Sankara est scandalisé que la France, pays des droits de l’homme, de surcroit dirigé par des socialistes depuis 1981, accepte de dérouler le tapis rouge aux dirigeants du régime raciste.

D’abord, c’est le Premier ministre sud-africain Pieter Botha (juin 1984), puis le ministre des Affaires étrangères, Pik Botha (février 1985) qui foulent le sol français. Sankara adresse une lettre à François Mitterrand pour dénoncer « une complaisance coupable ». Parallèlement, il envoie une protestation au président en exercice de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), le Tanzanien Julius Nyerere. En visite au Burkina Faso en novembre 1986, sur le chemin de retour de Lomé où avait lieu le sommet France-Afrique boycotté par Sankara, le président Mitterrand est pris à partie pour avoir été « complice » de la visite en France de ces dirigeants sud-africains et de Jonas Savimbi (le leader de l’UNITA, la rébellion angolaise). En adoptant cette position, Sankara veut parler à toute l’Afrique pour exhorter les dirigeants africains à faire bloc contre le pouvoir de Pretoria.

Quand les Français se plaignent de probables répercussions de ses sorties médiatiques et diplomatiques, Sankara répond : « Je ne comprends pas que vous receviez un homme aux mains dégoulinantes du sang des Noirs d’Afrique du Sud alors que vous avez refusé de recevoir Blaise Compaoré sous prétexte que ses mains dégoulinaient d’un sang dont je ne vois pourquoi je devrais avoir honte. » Sankara se positionne également pour l’indépendance du Sahara occidental, territoire revendiqué aussi bien par le Front Polisario et le Maroc. Sankara est du côté des Saharaouis et dès 1984, il effectue une visite risquée sur le terrain du conflit. La diplomatie francaise, quant à elle, penche du côté marocain. Jusqu’à l’assassinat de Sankara, le Maroc avait suspendu ses relations avec le Burkina.

Des indices concordants sur l’implication de la France

En 1986, la droite francaise remporte les élections législatives et Chirac devient Premier ministre. Jacques Foccart est également de retour aux affaires avec ses fameux réseaux qui essaiment l’Afrique. Sankara est perçu comme un « phénomène » à surveiller de très près, vu ses influences sur la jeunesse des pays du pré carré et ses soutiens aux mouvements et hommes politiques progressistes du continent et d’ailleurs. Paris ne supporte pas par exemple le soutien du Burkina à la cause des indépendantistes de la Nouvelle Calédonie. La droite française, majoritaire à l’Assemblée nationale, s’agace de « l’outrecuidance » de Sankara. La position du Burkina est un casus belli pour les dirigeants français. Depuis lors, les services secrets français auraient été mis en branle pour s’occuper de Sankara. Des témoignages dans les médias attestent aujourd’hui du rôle joué par les services français. D’abord, dans les médias français. Le 23 février 2002, l’émission de Patrick Pesnot sur France inter, Rendez-vous avec M. X, est consacrée à l’assassinat du président Thomas Sankara. M. X, un ancien des services secrets, déclare : « Il est bien évident que, dès le retour de la droite aux affaires en France, nos meilleurs amis africains se précipitent sur leurs téléphones… pour demander à Jacques Foccart de mettre fin au scandale Sankara… »

Plus loin, le journaliste lui demande : « A votre avis, dès le retour de Foccart, on songe vraiment à se débarrasser de Sankara ? » Réponse du barbouze : « Bien sûr. » Puis à la question : « Les services secrets vont-ils jouer un rôle ? », M. X répond : « Comment pourrait-il en être autrement ? L’Afrique est truffée d’agents, des anciens qui travaillent directement pour des dirigeants africains ou des compagnies. Il y a ceux qui sont en activité et qui veillent à préserver nos intérêts là-bas. » Un autre témoignage vient corroborer celui-ci. En mai 2008, François Hauter, journaliste au Figaro, confie lors d’une conférence publique à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, à l’occasion de la célébration de la Journée internationale de la liberté de la presse : « J’ai le sentiment qu’on m’a utilisé pour assassiner Thomas Sankara. » Les faits remontent en septembre 1987.

Il a un projet de reportage sur la révolution burkinabè. Informé, Guy Penne, le Monsieur Afrique de Mitterrand, le contacte puis l’introduit auprès de l’Amiral Lacoste. Celui-ci appelle la Direction des renseignements généraux et lui propose de rencontrer le chef des Opérations africaines. Ce dernier remet au journaliste, dans un café, un dossier pour nourrir son article. Le dossier comporte des fiches de renseignements sur de prétendues exactions commises par le pouvoir burkinabè sur des populations civiles : tortures, intimidations et menaces de mort. Le journaliste se rend à Ouagadougou, mais n’arrive pas à vérifier ces informations. Il revoit Guy Penne qui le rassure que c’est crédible. Son article hostile à la révolution et à son chef est publié. Deux semaines après, Sankara est assassiné. Il se rend compte qu’il a été utilisé comme un autre journal, le Matin de Dakar, qui a publié dans la même période, un article faisant état d’exécution d’une dizaine de colonels burkinabè par le CNR. « J’en ai parlé avec Guy Penne…

J’ai eu envie de lui balancer à la figure… », déclare le journaliste français, très déçu. Il a tenu à faire son mea culpa devant ses confrères africains réunis à Dakar en 2008.

D’autres témoignages parus dans des médias hors de l’Hexagone mettent également en cause la France et ses services secrets. A ce propos, les témoignages de Libériens recueillis par le journaliste d’investigation italien, Silvestro Montanaro, pour la réalisation de son documentaire « Ombres africaines » sont dignes d’intérêt. Le documentaire a été diffusé en trois parties, du 15 au 29 juillet 2009, sur la chaîne italienne Rai 3. Il tente de décrypter les dernières heures du chef de la révolution burkinabè à travers les propos de plusieurs acteurs de l’époque dont les proches du chef de guerre Charles Taylor. Sont notamment questionnés, Jewel Howard Taylor, sénatrice et ex-femme de Taylor, Momo Jiba, général, ex-chef de camp de Taylor, Cyril Allen, ancien responsable du National Patriotic Front of Liberia (NPFL), ancien parti de Taylor, ex-président de la Compagnie pétrolière nationale du Liberia, Prince Johnson, ancien chef de milice durant la guerre civile libérienne, sénateur, Moses Blah, ancien vice-président du Liberia.

Dans ce reportage, l’assassinat de Thomas Sankara y est décrit dans le détail comme le résultat d’une « intrigue internationale », mêlant la France et la CIA américaine à plusieurs personnalités dont Blaise Compaoré et Gilbert Diendéré, chef d’état-major particulier à la présidence du Faso et véritable chef des renseignements généraux du Burkina. Le nommé Cyril Allen déclare : « - Le piano fut accordé par les Américains et les Français. Il y avait un homme de la CIA à l’ambassade des Etats-Unis au Burkina qui travaillait en étroit contact avec le chef des services secrets de l’ambassade française, eux ont pris les décisions les plus importantes… Et les services secrets français décidèrent de mettre hors-jeu Sankara. Ainsi sont les faits. »

Tous ces témoignages ont besoin d’être recoupés et renforcés par d’autres. C’est l’objectif visé par la demande déposée par le Front de gauche et les verts. Ils pensent que l’ouverture d’enquête parlementaire pourrait clarifier la situation en répondant à certaines interrogations : « pourquoi Thomas Sankara a-t-il été assassiné ? Comment cet assassinat a-t-il été rendu possible ? Quels rôles ont joué les services français et les dirigeants français de l’époque ? La DGSE savait-elle ce qui se tramait et a-t-elle laissé faire ? »

Ce qui est sûr, Sankara ne convenait pas à la politique française en Afrique. Son panafricanisme et son anti-impérialisme ne pouvaient pas faire bon ménage avec certains intérêts occidentaux en Afrique.

Abdoulaye Ly

MUTATIONS N° 23 du 15 février 2013. Bimensuel burkinabé paraissant le 1er et le 15 du mois (contact :mutations.bf@gmail.com)

Sources : www.Jeuneafrique.com, les dépêches diplomatiques de l’ambassade de France entre 1983 et 1987 relatées dans l’article « Sankara et la France : secrets de famille » en octobre 2007

www.thomassankara.net, dossier de presse sur la demande d’enquête parlementaire

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