Mali : Portrait du « terroriste » Abdelmalek Droukdal en géostratège et « pédago » de la révolution islamique

mardi 5 mars 2013

Quand la peur, trop longtemps accumulée, est, enfin, évacuée, le discours se libère et la tentation est forte de dénigrer ou de caricaturer ce qui a « foutu une trouille » monstrueuse à tout le monde. Près d’un an après l’occupation de l’Azawad par les « islamistes radicaux », les Maliens retrouvent leurs esprits. Et dressent les comptes du comportement des uns et des autres.

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Il faut lire le reportage de Jean-Louis Le Touzet, envoyé spécial de Libération à Tombouctou, publié ce matin (mardi 26 février 2013). Il écoute ce que disent les uns et les autres de ce qu’ils ont subi. Et accepté. Ils disent surtout « le courage des femmes et la lâcheté des hommes qui n’ont pas su les protéger des humiliations des jihadistes ». Ils disent aussi « que le pouvoir central n’a jamais rien entrepris à Tombouctou » et que, depuis le départ des jihadistes, il n’y a « toujours pas d’administration […], malgré la visite éclair du ministre du Développement social, ni de procureur, ni de gouverneur, ni de banques, et un hôpital qui manque de tout ». Il est vrai, ajoutent-ils, que les « officiels [sont] planqués à Bamako ».

A Tombouctou, les journalistes de RFI et de Libération sont tombés sur un document exceptionnel signé d’Abou Moussab Abd Al-Wadoud, alias Abdelmalek Droukdal, chef d’AQMI. 79 pages foliotées, six chapitres, dont certains seulement ébauchés, qui fixent « l’orientation du jihad dans l’Azawad ». Rédigé en arabe, il est daté du 20 juillet 2012. Il y a quelques semaines, à Bruxelles, lors de la 3ème réunion du groupe de soutien et de suivi de la situation au Mali, le ministre d’un pays d’Afrique de l’Ouest saluait devant les personnalités européennes et africaines, la mobilisation de la « communauté internationale […] pour débarrasser le Mali des hordes de fanatiques qui occupent illégalement une partie de son territoire » et remerciait « la France [qui] a pris la tête de la croisade contre le terrorisme ». Il y a quelques jours, à Paris, Diango Cissoko, premier ministre du Mali, fustigeait, quant à lui, des « illuminés » qui, « dans un certain contexte, se laissent aller. Ils ne réfléchissent pas ». Il ajoutait qu’il ne s’agissait pas là d’un « mouvement conçu » apte à déstabiliser le Mali (cf. LDD Mali 066/Vendredi 22 février 2013). Le dénigrement après la trouille… !

Pas de « hordes de fanatiques », pas « d’illuminés qui ne réfléchissent pas » : « Orientation du jihad dans l’Azawad » le prouve. Ce document, résultant de « discussions collégiales », visait à définir la « vision globale du projet jihadiste dans l’Azawad et politique d’Al-Qaeda à l’intérieur et à l’extérieur de l’Azawad ». Il fixait la relation avec Ansar Dine : « A l’intérieur de l’Azawad, nous nous soumettons aux chefs d’Ansar ed-Dine. Mais à l’extérieur, notre jihad international se fait indépendamment. Par ailleurs, nous mettrons à la disposition d’Ansar ed-Dine nos jihadistes pour des prises de responsabilités […] Nous ferons également tout notre possible pour préserver Ansar ed-Dine de nos activités négatives commises à l’extérieur afin qu’il préserve son projet dans le pays. Un point essentiel à ce propos : interdire de tuer au nom du jihad à l’intérieur de notre territoire ».

Droukdal note une « faute politique » et un « zèle dans l’application de la charia » lors de la destruction des mausolées. Il se fait aussi pédagogue : il faut « expliquer la charia aux populations avant de l’appliquer ». Au sein d’un gouvernement de l’Azawad, les fonctions régaliennes seraient réservées à AQMI : défense, justice, affaires religieuses, éducation et communication.

Il s’agit, pour ne pas exposer AQMI, de laisser le premier rôle à Andar Dine et au MNLA (pas un mot sur le MUJAO) : « Notre objectif, dit ce document, est l’islamisation de l’Azawad » ; pour cela, il faut « éviter de montrer […] que nous voulons diriger le gouvernement provisoire et tout ceci pour […] ne pas attirer l’attention de la communauté internationale ». C’est donc au sein d’Ansar Dine que serait choisi le chef du gouvernement de l’Azawad tandis que le MNLA se verrait attribuer « une bonne participation dans le gouvernement » : finances, intérieur, travaux publics… Il est recommandé de multiplier « les déclarations rassurantes » pour sauvegarder « les relations extérieures avec les pays voisins ». L’Azawad devient ainsi une « expérimentation jihadiste » dans le Sahel, « une graine qui peut donner un bel arbre ».

Ce document date d’il y a sept mois ; nous n’avons connaissance que des éléments publiés par la presse. Mais il apparait que l’objectif d’AQMI était bien l’Azawad et non pas le Mali (je persiste à penser que l’affaire de Konna, qui a justifié l’intervention militaire française le vendredi 11 janvier 2013, résultait d’un « coup de poker militaire foireux » du clan Sanogo* - cf. LDD Mali 057/Vendredi 11 janvier 2013). Il apparait aussi que, loin d’être une « horde de fanatiques » ou des « illuminés qui ne réfléchissent pas », les « islamistes radicaux » avaient un projet de société : créer dans le Nord-Mali un « émirat d’Al-Qaeda ». Peut-on penser qu’il puisse en être autrement de la part de Droukdal et d’AQMI ?

Cela fait vingt ans que Droukdal se consacre au combat islamiste dans une démarche structurante. Mathieu Guidère, dans « Al-Qaïda à la conquête du Maghreb » (éditions du Rocher, Paris, 2007), a reconstitué le parcours de cet Algérien né le 20 avril 1970 à Zayan, près de Miftah (région de Blida). Bachelier scientifique à 19 ans, ingénieur diplômé de l’université de Blida (1990-1993), recruté par le FIS algérien en 1992, il a rejoint le maquis dès décembre 1993 au sein du GIA puis, en 1998, du GSPC. Dont il va gravir les échelons. En 2001 il est admis au « conseil des chefs » du GSPC dont il va devenir « chef du conseil » puis, en 2004, émir. Il devient alors Abou Moussab Abd Al-Wadoud. Son objectif : obtenir l’agrément Al-Qaïda. Ce sera fait le… 11 septembre 2006.

En janvier 2007, le GSPC devient AQMI. Droukdal a d’abord ciblé les intérêts algériens et, pour ce faire, s’est efforcé de fédérer les divers maquis et groupuscules en lutte armée contre le gouvernement d’Abdelaziz Bouteflika considéré comme « une marionnette des puissances occidentales avides de mettre la main sur les richesses du pays ». A travers Alger, le GSPC dira cibler les « Croisés, l’Europe et l’Amérique » et militer en faveur d’un jihad total : « La victoire ou le martyre ! ». Droukdal se veut légitimiste (il invoque les décisions du « conseil »). Il s’illustrera en instrumentalisant la corruption des responsables politiques algériens et la pauvreté de la jeunesse.

Droukdal sera aussi l’homme qui internationalisera le GSPC puis AQMI (y compris dans ses connexions avec les Tchétchènes). Droukdal n’est donc pas que le chef d’une « horde de fanatiques » : il dit combattre des gouvernements qui ne sont pas « patriotes » mais « cyniques » et ne servent que les « intérêts des Occidentaux », « dilapident les richesses nationales », ne se contentent plus « de fouler les préceptes de la religion » mais « combattent activement l’islam ». AQMI se veut « l’avant-garde et le bouclier de la nation musulmane ». Ce n’est qu’une composante des groupuscules qui ont fait sombrer le Mali et contraint Paris à intervenir militairement.

Ceux qui pensent que ces groupuscules sont sans organisation et sans projet structurant risquent fort de connaître quelques douloureuses désillusions. On ne combat bien que l’ennemi que l’on connaît et que l’on respecte. Surtout si c’est le pire des ennemis ! Et Droukdal l’est.

* Dans « Histoire secrète d’une guerre surprise » publié par Le Nouvel Observateur du 7 février 2013, Vincent Jauvert écrit : « Les 8, 9 et 10 janvier, les services de renseignement relèvent un fait troublant : les groupes terroristes, et particulièrement Ansar Dine, sont en contact permanent avec les leaders des manifestants qui, à Bamako, exigent, depuis quelques jours, le départ du président Traoré. ‘Notre analyse, dit un officiel, était que les dijahistes et les manifestants, contrôlés en fait par le capitaine Sanogo, s’étaient mis d’accord pour mener une action conjointe : les premiers prenaient Sévaré tandis que les seconds dénonçaient l’incapacité du pouvoir en place à empêcher la chute d’une ville si importante’. Résultat : le président par intérim, Dioncounda Traoré, chutait ‘dans les quarante-huit heures’, et un nouveau pouvoir s’installait à Bamako ».

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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