Annonce de la démission du pape : Le témoignage d’un burkinabè du Vatican

jeudi 28 février 2013 à 22h19min

Prêtre du diocèse de Koudougou, l’abbé Janvier Yaméogo est depuis octobre 2006 en service à Rome, au Conseil Pontifical pour les Communications Sociales du Vatican, comme attaché chargé du secteur francophone et du continent Africain. Dans ce département de la Curie romaine, qui est le Secrétariat d’Etat (ou ministère) en charge de la communication du Vatican et de l’Eglise, il a vécu de près l’ambiance de l’annonce de la démission du pape. Nous l’avons interrogé en ligne pour avoir sa réaction et son analyse.

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Annonce de la démission du pape : Le témoignage d’un burkinabè du Vatican

Vue de Rome comment l’annonce de la démission (renonciation) prochaine du Pape Benoît XVI a-t-elle été vécue ?

Comme cela a été décrit par le cardinal Angelo Sodano, doyen des cardinaux le jour même de l’annonce et repris par le père Lombardi comme "telle un coup de tonnerre dans un ciel serein", ce fut la surprise générale. Passé ce moment de surprise et de forte émotion, tout le monde a pris acte avec respect, admiration et surtout dans une atmosphère de prière et de méditation. Dès le soir du 11 février, jour de la fête de Notre Dame de Lourdes, des groupes se sont réunis de manière informelle pour prier sur la place Saint Pierre.

Etait-ce prévisible ?

Non, personne ne s’y attendait vraiment. Toutefois je dois confesser que des faits, gestes et propos de Benoît XVI semblaient prémonitoires. Certains éléments rassemblés tel un puzzle éclairent rétrospectivement la décision : il y a d’abord ce geste de déposer son pallium (l’étoffe que chaque nouveau pape porte traditionnellement sur ses épaules, le jour de son intronisation) sur la chasse contenant les reliques de Saint Célestin V dans la basilique Notre-Dame de Collemaggio, le 28 avril 2009 ; ce pape après avoir été contraint de quitter la vie érémitique pour le trône de Pierre avait abdiqué cinq mois plus tard en 1294.

Ensuite, le 4 juillet 2010, le pape s’était rendu au monastère de Sulmona et avait rendu hommage au saint Pierre Célestin V dans ce lieu où redevenu simple moine, il avait fini ses jours dans la prière ; enfin dans le livre interview “Lumière du monde” avec Peter Seewald, à la question sur l’opportunité de se retirer, Benoît XVI avait répondu que s’il parvenait à la claire conclusion de “ne plus être en mesure d’accomplir le devoir qui lui a été confié, physiquement, intellectuellement et spirituellement, il aurait alors le droit et probablement aussi le devoir de renoncer à ses fonctions".

Depuis l’annonce de cette démission quel est l’état d’esprit qui prévaut en ce moment au sein des prêtres dont vous faites partie ?

Choc, étonnement, surprise, doute et tristesse mais acceptation respectueuse voire admirative, beaucoup restent toutefois encore interloqués. Il est vrai que le droit de l’Eglise, code de droit canon, prévoit la renonciation (art. 332, §2) ; mais l’événement n’a rien de comparable en fait avec les deux précédents historiques les plus proches : en 1294, Célestin V, après avoir été contraint de quitter sa cellule d’ermite pour le trône de Pierre, renoncera cinq mois plus tard tandis qu’en 1415, Grégoire XII fut obligé d’abdiquer afin de résoudre la grande crise du schisme d’Occident.

L’état d’esprit a donc d’abord été caractérisé par la grande émotion ; moroses, certains qualifiaient le choix d’inopportun espérant que le pape revienne sur sa décision mais l’ambiance générale est de respect et d’admiration. Standing ovation le mercredi 13 février au matin à l’audience générale dans une salle Paul VI archicomble. Et le même soir, lors de la messe des cendres dans la basilique Saint Pierre, la dernière célébration liturgique publique du Saint Père et durant la rencontre avec les prêtres de son diocèse de Rome, même concert d’applaudissements avec les mêmes larmes d’émotion. Au delà de l’émoi, se laisse percevoir un hommage général et un enthousiaste accueil d’un appel puissant à la conversion profonde au sein de l’Eglise en ce temps de carême.

Par-dessus tout, domine l’espérance qu’après le coup de tonnerre d’un orage hivernal qui marque également l’entrée en pénitence du carême, l’Esprit du Christ ressuscité et vivant donne à son Eglise le pape capable de guider ce nouveau printemps que cette démission semble appeler de tous ses vœux.

Cette démission a relancé le débat sur l’éventualité de l’élection d’un pape africain ; qu’en pensez-vous ?

Il me semble malheureux de débattre sur l’éventualité de l’élection d’un pape africain même si les medias y reviennent constamment. D’abord parce que l’Eglise en Afrique a donné cette image de la famille pour exprimer le mystère de communion trinitaire, fondement de toute l’Eglise ; donc un pape africain pourquoi pas, mais il n’est plus question de couleurs de peau mais de frères et sœurs en Christ qui doivent s’unir dans la prière comme Benoît XVI le recommande, pour que l’Esprit Saint renforce le « sensus Ecclesiae », le sens de l’Eglise par delà des appartenances diversifiées et légitimes et qu’il inspire les cardinaux pour élire le pape qu’il faut pour l’Eglise de ce temps afin d’accomplir sa mission de réconcilier l’humanité avec Dieu et avec elle-même. (Cf Africae munus et Ecclesia in Africa)

Ensuite je voudrais souligner le rôle des médias parfois odieux ou dépourvu de responsabilité morale dans la façon de dire, d’écrire ou de montrer. Lors de la rencontre avec le clergé diocésain de Rome, le pape a d’ailleurs souligné leur impact sur les personnes et la société ; cet impact « pose des questions que l’on ne peut éluder, et qui demandent des choix et des réponses qui ne peuvent être renvoyés à plus tard » . Leur rôle dans la société doit désormais être considéré comme partie intégrante de la question anthropologique, un défi crucial du troisième millénaire, et Benoît XVI parle d’« info-éthique » (Cf Les médias : au carrefour entre rôle et service. Chercher la Vérité pour la partager) et je souhaite que nos systèmes éducatifs incluent davantage l’édu-communication afin que les jeunes générations croissent avec un sens critique et de responsabilité en la matière afin de contribuer à promouvoir une culture de respect, de dialogue et d’amitié. (Cf Message de la 43ème Journée Mondiales des Communications Sociales.)

Selon vous que devrait-on retenir du pontificat de Benoit XVI ?

Comment et qui pourrait résumer le pontificat d’un géant comme Benoît XVI, puissant par sa pensée intellectuelle, ses idées et ses arguments ?
Soulignons d’abord sa devise épiscopale Cooperatores Veritatis, « Coopérateurs de la Vérité » , qui me semble un fil conducteur et qui permet de comprendre cet ultime acte souverain de sa conscience devant Dieu.

Avant son élection, à la « Missa pro Eligendo Romano Pontifice », le18 avril 2005, son homélie dénonçait la « dictature du relativisme » . Sa première encyclique « Deus Caritas est » vise à recentrer l’homme sur Dieu Amour. Le souci de rechercher la vérité pour la partager (Cf thème de la 42ème Journée Mondiale des Communications Sociales) caractérise Benoît XVI : « Evidemment, affirme-t-il, ce n’est pas nous qui possédons la vérité, mais c’est elle qui nous possède : le Christ qui est la Vérité nous a pris par la main ». (Discours à la Curie Romaine du 21 décembre 2012)

Le trait principal de ce pontificat est sans aucun doute le rappel constant de l’enracinement des fidèles dans la foi en Jésus-Christ, dans une relation personnelle capable de nous libérer des idoles et de la tentation de l’instrumentalisation de Dieu au service des ambitions humaines.

Au cours de cette année de la foi, certains journalistes allèguent des raisons occultes et que Benoît XVI aurait été contraint à la renonciation, des scénarii à la Dan Brown… Le Pape invite plutôt avec lucidité à l’espérance ; il affirmait à la veillée du 11 octobre 2012 : « Au cours des 50 dernières années, nous avons appris et fait l’expérience que le péché originel existe et se traduit toujours à nouveau en péchés personnels, qui peuvent également devenir des structures de péché. Nous avons vu que dans le champ du Seigneur, il y a toujours aussi l’ivraie. Nous avons vu que dans le filet de Pierre, il y a aussi de mauvais poissons. Nous avons vu que la fragilité humaine est présente également dans l’Église, que le navire de l’Église navigue aussi avec le vent contraire, avec des tempêtes qui menacent le navire (…) »

Celui qui s’est défini au début de son pontificat comme « simple et humble travailleur dans la vigne du Seigneur » mérite notre respect pour avoir résisté contre vents et marées, et la mémoire retient l’image forte du pape serein face aux bourrasques lors des dernières JMJ, le 20 août 2011, sur l’aérodrome de Cuatro Vientos, raffermissant ainsi les jeunes : « Nous avons vécu une aventure ensemble. Forts dans la foi dans le Christ, vous avez résisté à la pluie. (…) Avec le Christ, vous pouvez affronter les épreuves de la vie. Ne l’oublions jamais ! » .

La décision exprime une liberté douce et humble, exprimée avec élégance comme une preuve de la liberté de l’homme éclairée de la grâce divine : « J’ai décidé de renoncer au ministère que le Seigneur m’a confié le 19 avril 2005. Je l’ai fait en pleine liberté pour le bien de l’Église, après avoir longuement prié et avoir examiné ma conscience devant Dieu, bien conscient de la gravité de cet acte, mais en même temps conscient de n’être plus en mesure d’accomplir le ministère pétrinien avec la force qu’il demande. »

« Ténèbres et souillures, souffrance et corruption...le mal est à l’œuvre…le Malin semble vouloir sans cesse contredire Dieu et rendre méconnaissable sa vérité et sa beauté. Mais la foi est une boussole qui nous fait sortir de la boue et de l’obscurité. (…) Avec cette certitude, nous allons de l’avant, sûrs de la victoire de Dieu, sûrs de la vérité et de la beauté de l’amour. »

Personnellement, je salue la foi, le courage et la consonance prophétique du pape Benoît dans sa renonciation au cœur de l’hiver ; un nouveau printemps s’ouvre pour l’Eglise. En mettant fin à son ministère pétrinien en ce temps de carême et de pénitence, n’est-ce pas finalement le message le plus fort que Benoît XVI laisse à l’Eglise et à son successeur qui présidera les rameaux et le triduum pascal, source et sommet de la vie de l’Eglise ?

Interview réalisée en ligne par Juvénal Somé
Lefaso.net

Voir aussi :
-  Pour suivre l’actualité du Vatican : www.news.va/fr
-  http://www.catholicweekly.com.au/images/5849.jpg

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