Une vie de déplacé : De leurs cases « dorées » aux tentes de déplacés

vendredi 1er février 2013 à 00h58min

Les événements malheureux de Zabré sont caractérisés par d’innombrables faits marquants. Là où il y a des pertes en vies humaines, on oublie les pertes matérielles. Et pourtant, c’est une équation qui va se poser tôt ou tard aux déplacés du conflit de Zabré. Ce sont plus de 1000 personnes qui se retrouvent sans abris.

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Une vie de déplacé : De leurs cases « dorées » aux tentes de déplacés

A Tenkodogo, 280 personnes déplacées vivent dans l’enceinte du Centre Populaire de Loisir (CPL). Ce sont des hommes et des femmes, des enfants de tous les âges qui habitent 7 tentes dressées dans la cour du CPL. Les premiers sont arrivés sur le site le 1er janvier et les derniers déplacés ont été enregistrés le 2 janvier tard dans la nuit. Dans ces habitations de fortunes, les déplacés sont à majorité des Peulhs. Cependant, on y rencontre également des Bissa, notamment des femmes qui sont mariées aux Peulhs. Selon Halidou Barry, les mariages mixtes sont très fréquents dans la zone, lui-même ayant épousé une Bissa. La vie au CPL est loin de la vie ordinaire des déplacés.

Il leur est formellement interdit de sortir hors de la cour. Le portail est gardé par un agent de sécurité qui contrôle les entrées comme les sorties. Seulement quelques personnes déléguées parmi les déplacés ont la possibilité de sortir et de revenir. Elles se chargent de faire les courses pour les autres. Les visiteurs également ne sont admis au centre que s’ils présentent un motif valable.

Le gouvernement face aux déplacés

Le lundi 7 janvier à 16h précises, dans la ville de Tenkodogo, une sirène crève les tympans. Les déplacés sont honorés, ils ont la visite de quatre ministres du gouvernement venus leurs apporter assurance et compassion. La délégation gouvernementale conduite par Jérôme Bougma, le ministre de l’Administration territoriale et de la sécurité comprend trois ministres nouvellement nommés. Il s’agit du ministre de la Justice Dramane Yaméogo, de la ministre des Droits humains et de la promotion civique, Prudence Nignan/Somda et du ministre de l’Action sociale et de la solidarité nationale, Alain Zoubga. Le chef de mission s’adresse en langue mooré à une assistance constituée essentiellement de femmes déplacées.

Dans son message, il demande aux déplacés de ne pas s’inquiéter, le gouvernement prend en charge leur situation et leur promet que les auteurs ne seront pas impunis. Le ministre répètera de manière plus audible aux micros de journalistes que la justice fera son travail. La visite a duré quelques trente minutes. Les visiteurs repartent en laissant les déplacés « dans de bonnes mains », celles des agents de l’Action sociale de Tenkodogo.

Quelle année scolaire pour les élèves déplacés ?

Sur les 280 déplacés qui sont logés au CPL, 51 sont des élèves. Six d’entre eux sont des collégiens et les autres sont à l’école primaire. Il est indéniable que la situation actuelle impactera sur leurs résultats scolaires, voire la poursuite de leurs études. Depuis la reprise des classes, ces enfants ne chôment pas, mais ils se retrouvent difficilement. Ils ont été placés dans des écoles à Tenkodogo. Ils possèdent des nouveaux sacs au dos uniformes et des cahiers neufs aux pages vierges. Les fournitures avec lesquelles ils ont commencé l’année scolaire ont été abandonnées et sont consumées dans les flammes qui les ont chassés de chez eux. Ils essaient de s’adapter à leurs nouvelles classes mais les programmes ne correspondent pas, les enseignants ne sont pas les mêmes et les voisins et camarades de classes sont nouveaux. Pour le cas de Bandé Yaya, le Lycée qu’il a intégré à Tenkodogo est en avance sur le programme par rapport à son lycée originel de Zabré.

Chaque enfant déplacé est un cas particulier qui nécessite un traitement particulier. Les programmes sont soit en retard ou en avance. Alors que le gouvernement annonce qu’il travaille pour le retour des déplacés dans leurs sites habituels, on se demande quelle année scolaire les enfants auront. Sur le site, Halidou Barry, président du Comité Villageois de Développement (CVD) de Yorko, s’occupe des élèves. C’est lui qui les accompagne à l’école et qui va les chercher ensuite. Lui-même déplacé sur le site, Halidou est sauf avec sa famille, mais au plan matériel, il a tout perdu. C’est d’ailleurs le cas pour tous ceux qui ont eu leurs concessions incendiées.

C’est le 1er janvier aux environs de 11H que les manifestants sont venus mettre le feu à son domicile. Sa famille venait de quitter la concession de justesse. Au plan matériel, il dit avoir perdu 16 sacs de maïs de 100kg, 8 sacs de riz de 100Kg, 3 vélos paniers, 5 maisons de 10 tôles en banco, 2 maisons en dur (de 3 pièces chacune) et une somme de plus de 650 000FCFA, tous partis dans les flammes. Halidou n’a qu’une seule prière, c’est regagner son village le plus tôt possible.

Des Bissa ont porté secours aux Peulhs

S’il y a un élément qui mérite aussi d’être souligné dans le drame qui a eu lieu à Zabré, c’est celui-là. Des familles bissa ont protégé des Peulhs persécutés par d’autres Bissa. C’est un témoignage de deux membres de la famille de Sambo Bandé. Bandé Yaya et Bandé Salamatou, respectivement neveu et 4ème épouse de Sambo. Ils disent avoir eu la vie sauve grâce à une famille bissa. Lorsqu’ils ont vu la foule venir de loin, ils ont fui la cour. La famille était dispersée dans sa fuite. Ils ont été accueillis par une famille bissa qui les a couverts jusqu’à la tombée de la nuit. Profitant de l’obscurité, leurs bienfaiteurs les ont exhorté à chercher une autre cache plus sécurisante parce qu’il y avait des rumeurs que les pyromanes voulaient procéder à des fouilles dans les maisons des Bissa.

C’est ainsi que le 31 décembre, Salamatou a passé la nuit de la Saint Sylvestre cachée en brousse avant de pouvoir être récupérée le 1er janvier par les forces de sécurité en patrouille. Diallo Boukary du village de Zourma a une histoire similaire. C’est un aventurier qui est rentré de la Guinée équatoriale deux semaines avant les événements malheureux. Le matin du 31 décembre, il s’était rendu à Fulbé (un village) en visite chez son grand frère. C’est en revenant de Fulbé qu’il a vu la manifestation. Zourma est frontalier avec le secteur 7 de Zabré où réside Sambo. Sa famille avait déjà déserté la maison. Il s’est enfui et c’est dans une famille bissa qu’il a trouvé refuge.

Entre temps, il a dû aller se cacher en brousse sur conseil de ses logeurs. A 22h, il est revenu passer la nuit dans la famille bissa jusqu’au matin. Le 1er janvier aux environs de 9H, ses protecteurs ont signalé sa présence aux forces de l’ordre qui sont venues le chercher. Il a passé la nuit à la gendarmerie du 1er janvier au 2 janvier avant d’être conduit sur le site du Centre Populaire de Loisir de Tenkodogo, aux environs de 22H.

81 personnes déférées devant le Parquet de Tenkodogo

Le ministre Jérome Bougma a parlé d’un ton ferme quant à la suite judiciaire qui sera réservée à l’affaire Zabré. « La justice fera son travail », a-t-il dit. Du côté de la Justice, le travail est à ses débuts. Depuis les premières heures de la tuerie, plusieurs arrestations ont eu lieu. Plus de 100 personnes ont été interpellées dans cette affaire. A la date du 8 janvier, 44 d’entre elles étaient déférées au Parquet de Tenkodogo. Ce nombre a évolué. De source judiciaire, 37 autres personnes ont rejoint les 44 à la maison d’arrêt. Ce qui porte le nombre à 81 personnes arrêtées. La justice attend d‘entrer en possession de l’intégralité des procès-verbaux d’audition des officiers de police judiciaire (OPJ) avant de passer à d’autres étapes. Certaines personnes interpellées et qui ont montré patte blanche ont été purement et simplement relaxées après audition par la gendarmerie ou la police. Les détenus, eux, passeront sans doute devant le tribunal.

Les faits dont ils pourront répondre ne sont pas encore qualifiés, mais on pense déjà à des assassinats volontaires et destructions de biens. Ils peuvent être jugés par la procédure simplifiée ou dans le cas contraire, les dossiers seront confiés à un juge pour instruction avant de venir en jugement. A Zabré, les parents des détenus, les chefs coutumiers et religieux plaident la relaxe pure et simple des « enfants ». Le 13 janvier, au cours de la réunion que le Haut-commissaire a eu avec les autorités locales de Zabré, tous les chefs coutumiers, près de la dizaine qu’ils étaient, ont demandé la libération des détenus. La seule voix discordante est venue du chef de Youga. Il a eu la hardiesse, dans une salle qui était acquise à la cause des détenus, de faire remarquer que les « jeunes auraient dû écouter quand on leur parlait ».

Selon lui, le chef de Zabré et d’autres autorités se sont déplacés sur le terrain pour demander aux jeunes de renoncer à l’attaque du domicile de Sambo, mais les jeunes sont restés intraitables. Ce seul propos « non aligné » a créé des remous dans la salle. Des messes basses ont couvert la salle au point qu’on entendait plus les propos du chef de Youga. Il a dû remettre la parole à son « propriétaire » et n’a plus parlé.

Cédric Kalissani

MUTATIONS N° 21 du 15 janvier 2013. Bimensuel burkinabé paraissant le 1er et le 15 du mois (contact :mutations.bf@gmail.com)

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