Isabell Adenauer, représentante- résidente du FMI : « Les subventions ne bénéficient pas vraiment aux plus pauvres »

jeudi 6 décembre 2012 à 00h34min

Spécialiste en partenariat public-privé, Mme Isabell Adenauer, en fin de mission, livre ses analyses sur les quatre ans de partenariat que le Fonds monétaire international (FMI) a eus avec le Burkina Faso. Malgré un contexte difficile, dit-elle, les autorités ont bien tenu. Et c’est toute satisfaite qu’elle rejoint Washington.

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Isabell Adenauer, représentante- résidente du FMI : « Les subventions ne bénéficient pas vraiment aux plus pauvres »

Sidwaya (S.) : Vous avez récemment quitté le Burkina Faso pour le siège du FMI à Washington. Quel bilan pouvez-vous faire de vos quatre ans de séjour au Burkina Faso ?

Isabell Adenauer (I.A.) : J’ai travaillé sur le Burkina Faso depuis plus de dix ans, étant basée à Washington. Sur le plan macroéconomique, les quatre ans que j’ai passés ici étaient un peu difficiles pour les autorités, parce qu’ils étaient marqués par une série de chocs néfastes au niveau international avec la hausse du prix du baril de pétrole et des denrées alimentaires en 2008, la crise postélectorale en Côte d’Ivoire, au plan domestique les inondations de 2009 et l’impact de la crise financière... Mais malgré ce contexte des chocs, les autorités ont très bien géré la situation et le pays a pu réaliser des avancées au plan macroéconomique.

S. : Qu’est-ce que le FMI a apporté comme soutien en termes d’aide et de transfert de compétences au Burkina Faso ?

I.A. : Le Burkina Faso a un programme macroéconomique avec le FMI depuis 1991 sans interruption. Comme je vous le disais tantôt, les autorités gèrent bien le pays dans un contexte économique souvent assez difficile. Cette année encore, le contexte n’est pas favorable avec la crise alimentaire consécutive aux mauvaises pluies en 2011 et la crise au Mali. Pour soutenir le pays, le FMI a donc procédé à une augmentation de l’accès aux ressources, et on a fait un décaissement exceptionnel cette année d’environ 55 millions de dollars.
En outre, durant mon séjour ici, on a travaillé avec les autorités dans des domaines bien spécifiés afin de soutenir leurs capacités. Il s’agit par exemple du Partenariat public privé (PPP), un domaine dans lequel je suis spécialisée. En dehors des appuis de ce genre, le FMI donne des formations et accompagne des réformes économiques et fiscales. On essaie de donner les bons conseils économiques au gouvernement.

S. : Eu égard à la crise malienne, combien avez-vous dû décaisser à titre exceptionnel pour aider le Burkina Faso ?

I.A. : Les 55 millions de dollars qu’on a décaissé exceptionnellement vont aider le pays à faire face à l’afflux des réfugiés. Les autorités ont programmé 13 milliards de francs CFA pour les réfugiés dans le budget 2013.

S. : Vous avez salué l’augmentation du prix du carburant alors que les populations s’en plaignent énormément ? Pourquoi le FMI ne se soucie-t-il pas des souffrances des populations ?

I.A. : Non, je ne partage pas cet avis. Bien sûr que le FMI se soucie des populations. C’est pourquoi, nous conseillons les gouvernements à prendre les décisions qui peuvent directement changer positivement la vie des gens. Pour ce qui concerne le carburant dont vous parlez, la Société nationale burkinabè d’hydrocarbures (SONABHY) rencontre depuis quelque temps des difficultés. Malgré tout, elle cherche à garantir des prix acceptables à la pompe pour les consommateurs mais en même temps la compagnie doit acheter à des prix internationaux en hausse sur le marché mondial. Si les prix ne sont pas ajustés, la SONABHY continuera d’enregistrer des pertes et l’Etat aussi. Or, ces fonds auraient pu servir à d’autres fins comme la construction d’écoles, ou la réalisation d’œuvres sociales en faveur des populations les plus démunies mais malheureusement qui sont transférés pour soutenir la SONABHY. Après une analyse du FMI, nous avons démontré sur une base bien établie que ces subventions indirectes de l’Etat à la SONABHY profitent davantage aux couches les plus aisées qu’aux pauvres. Nous avons établi que 90% de ces subventions implicites du prix à la pompe bénéficiaient à ceux qui roulent dans leurs voitures mais pas aux pauvres qui n’ont parfois que des bicyclettes. Vous voyez donc que c’est une subvention qui n’est pas bien ciblée. C’est pour cela que sans ignorer la souffrance des populations, on estime qu’une légère augmentation des prix peut être supportée par les populations qui sont déjà à l’aise et qui ont des moyens de transport utilisant du carburant. Ainsi, on a salué la décision du gouvernement d’augmenter les prix à la pompe légèrement, à un niveau acceptable pour la population. Le gouvernement a également, avec notre soutien, développé une politique de protection sociale qui vise à identifier directement les pauvres et à les soutenir financièrement. Nous estimons que c’est une mesure qui est beaucoup mieux ciblée que des subventions implicites qui ne profitent pas aux pauvres mais aux plus nantis, à d’autres qui sont déjà à l’aise.

S. : Vous dites que les subventions des hydrocarbures ne bénéficient pas directement aux pauvres. Mais au Burkina Faso, toute augmentation du prix du carburant a pour effet négatif l’augmentation des prix dans les transports et certains produits de grande consommation. N’est-ce pas que les pauvres sont toujours touchés ?

I.A. : C’est vrai ! C’est d’ailleurs le point qui est en effet lamentable pour les pauvres. C’est ce qu’on appelle un effet indirect, que le FMI a apprécié techniquement. Sans entrer dans les détails, il y a eu un léger effet sur le transport public et d’autres produits de grande consommation. Comme je disais, c’est quelque chose de lamentable mais je suis convaincue qu’il est mieux d’ajuster légèrement les prix à la pompe et puis cibler directement les pauvres par des programmes d’aide directe. Je suis convaincue qu’il est plus efficace de soutenir les pauvres de la sorte que de faire des subventions des prix à la pompe qui ne sont pas bien faites.

S. : Comment se portent les finances publiques burkinabè ?

I.A. : Je dirais que les finances publiques du Burkina Faso se portent très bien, malgré tous les chocs que j’ai évoqués avant. Les autorités ont même réussi à augmenter les recettes, ce qui a toujours été le grand défi du Burkina Faso. Pour la plupart de la période du programme que le Burkina Faso a avec le FMI, les recettes fiscales ont toujours fluctué toujours autour de 10 à maximum 12% du PIB. Ce qui est n’est pas en ligne avec la norme au niveau de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) de 17%. Ceci dit, il faudrait interpréter cette norme comme cible, comme aujourd’hui il n’y a pas beaucoup de pays qui respectent ce ratio. Pour le Burkina, il est probablement encore plus difficile d’augmenter les recettes, comme il a certains désavantages comparatifs, notamment sa situation géographique. Le problème est que, avec un niveau de recettes faible, on est dépendant de l’aide extérieure. Le ministre des Finances aujourd’hui ne peut couvrir ses dépenses avec les recettes intérieures. Pour redresser cette situation, en 2010, le gouvernement a opéré une réforme fiscale assez pertinente et a fait beaucoup d’efforts en termes d’administration fiscale. Et là, on a vraiment vu les fruits en 2011 où on a dépassé le taux de 14% pour les recettes intérieures.
En termes de dépenses, les autorités ont toujours eu une certaine rigueur dans l’exécution de la dépense. Le gouvernement travaille aussi à avoir plusieurs sources de financement. Le Burkina Faso a aujourd’hui une très bonne signature sur le marché intérieur. Alors, il peut assez facilement se financer. Ceci dit, j’étais un peu déçue récemment par les problèmes apparus dans l’exécution des subventions sur les cantines scolaires. Mais les autorités en sont conscientes et travaillent là-dessus. Les cantines scolaires sont par exemple une dépense qui est très bien ciblée et on espère une meilleure exécution de ce programme.

S. : Pourquoi dites-vous qu’il y a des problèmes alors que vous trouvez que c’est un programme bien ciblé ?

I.A. : Il y avait quelques problèmes avec des fournisseurs qui n’ont pas livré les vivres selon la qualité et la quantité demandées. Mais je me dis que la subvention telle que pensée par les autorités est très bonne parce que si on dépense dans les cantines scolaires, c’est une dépense bien ciblée parce qu’elle va directement aux couches les plus vulnérables qui sont les enfants des écoles publiques. J’encourage les autorités à exécuter cette subvention telle que prévue en suivant rigoureusement la bonne exécution des contrats avec les différents opérateurs.

S. : Le taux de croissance du Burkina Faso pour 2012 est-il favorable par rapport à la situation actuelle dans la région ?

I.A. : Oui, il est très favorable. Malheureusement en 2011, on a vu ce taux de croissance décélérer à 4,2%. C’était dû à une mauvaise récolte mais pour cette année on a beaucoup d’espoir, pour des raisons multiples notamment, l’exécution de la SCADD (Stratégie de croissance accélérée et de développement durable, ndlr), une bonne pluviométrie et les bonnes récoltes qu’on espère, on pense qu’en 2012, le Burkina Faso peut avoir un taux de croissance d’au moins 7%.

S. : S’agissant de la crise malienne, dites-nous quelles en sont les incidences réelles sur l’économie burkinabè ?

I.A. : Je pense que l’impact le plus important était celui de la mauvaise récolte de l’année dernière avec l’insécurité alimentaire. Sur ce point, nous avons prévu des dépenses et des financements additionnels dans notre programme. Il y a maintenant les réfugiés maliens. L’Etat burkinabè apporte son soutien à ces populations dans des domaines comme la santé, l’alimentation et l’éducation, outre l’aide des partenaires comme les Nations unies. Le gouvernement burkinabè a prévu un soutien de 13 milliards FCFA en 2012 pour ces réfugiés dans son budget. Mais ce qui est inquiétant, c’est qu’on ne sait pas comment la situation va évoluer. On a apprécié cela dès le début et on imaginait des scénarios catastrophiques où il y aurait 60 000 réfugiés. C’est cela qui est inquiétant. S’il y a un scénario encore plus catastrophique, on doit s’attendre à plus de réfugiés et d’autres impacts encore. Mais pour le moment, avec ces 13 milliards FCFA, le gouvernement peut couvrir les coûts.

S. : Et la situation en Côte d’Ivoire, continue-t-elle à vous inquiéter ?

I.A. : La situation de la Côte d’Ivoire ne nous inquiète pas beaucoup. Ce qui peut être inquiétant, c’est qu’on ne sait pas quelle tournure prendront les choses. Mais en tant que tel, on ne voit pas d’impacts négatifs actuellement. Bien au contraire, la normalisation de la situation en Côte d’Ivoire a permis une reprise des canaux de transport du Burkina Faso vers l’extérieur via le port d’Abidjan.

S. : Comment expliquez-vous alors le fort taux de croissance prévu pour l’année 2012 ?

I.A. : Oui, c’est un fort taux. Ce taux de croissance est tiré par l’agriculture. Heureusement, on a eu cette année des conditions climatiques très favorables et on s’attend à de très bonnes récoltes. L’autre secteur très performant, c’est celui de l’or qui est un facteur important. Mais c’est surtout l’agriculture qui tire ce taux vers les 7%, ou même les 8%.

S. : La question de la vie chère tenaille les populations et divise le gouvernement et les partenaires sociaux. Le Burkina Faso a-t-il les moyens d’apporter des solutions correctes au problème de la vie chère ?

I.A. : Oui ! Je pense que la vie chère est liée aux problèmes dont on parlait plus haut. Pour les produits d’importation, le pays est confronté aux prix internationaux ; ce qui se reflète naturellement dans le prix d’achat sur le marché interne. Alors, une partie de la vie chère vient de l’extérieur et ce n’est pas une chose sur laquelle le gouvernement a un contrôle. Mais le gouvernement est très conscient de la vie chère. Déjà en 2008, au début de mon affectation ici, le ministre des Finances cherchait des solutions pour minimiser l’impact de la vie chère sur la population. Cela, juste pour vous dire que les autorités en sont conscientes et cherchent des solutions. A l’époque, le gouvernement avait décidé d’une suspension des droits et taxes sur les produits de première nécessité. Mais, comme avec la subvention sur le prix à la pompe, des subventions portant sur le riz ne sont pas très bien ciblées parce que le riz, contrairement au Sénégal, est un produit de luxe ici car les plus pauvres mangent surtout le tô (pâte de sorgho ou de maïs accompagnée de sauce, ndlr). Alors, chaque mesure visant à diminuer le prix du riz coûte cher au budget de l’Etat mais ne bénéficie pas vraiment aux plus pauvres. Là aussi, on a pensé à établir une politique de protection sociale qui est très bien et c’est quelque chose que tous les partenaires soutiennent. Les autorités ont fait une phase-pilote à Ouagadougou et à Bobo-Dioulasso en 2009. On a essayé d’identifier les couches les plus pauvres, surtout les ménages sans revenus stables où souvent la femme est le chef de ménage et on lui apporte du cash direct. Le transfert en cash direct permet à une personne très vulnérable d’acheter directement la nourriture sur le marché local. On a eu de très bons résultats avec ce programme et les autorités cherchent à élargir ce système de soutien direct qui touche directement les pauvres plutôt que de faire des subventions qui profitent davantage aux riches qu’à ceux qui sont vraiment dans le besoin.

S. : Les autorités gouvernementales disent que le Burkina Faso est entré dans le cercle des pays miniers d’Afrique, avec la production de l’or principalement. Que représentent les revenus de l’or dans l’économie burkinabè ?

I.A. : C’est quelque chose qu’on examine. On peut dire qu’aujourd’hui, les redevances minières et les royalties représentent 1% du PIB (produit intérieur brut). Mais le FMI est en train d’organiser une assistance technique dans ce domaine. Le régime fiscal minier est très complexe. Moi, par exemple, je suis spécialiste dans les finances publiques mais là c’est quelque chose qui dépasse mes compétences. Nous avons des spécialistes pour cela au FMI qui peuvent venir aider le gouvernement en proposant des textes plus favorables. On fera tout pour aider l’Etat à optimiser ses revenus car c’est une activité qui est en train d’exploser et il faut s’assurer que le gouvernement gagne sa part.

S. : Les populations manifestent régulièrement contre le manque d’investissements des sociétés minières dans le développement local. L’or participe-t-il vraiment à la lutte contre la pauvreté au Burkina Faso ?

I.A. : Bien sûr, c’est un fait que tout le monde partage. Je sais que les sociétés font des efforts mais avec quel impact ? Ceci dit, je ne peux vraiment pas me prononcer sur ce point car ce serait de la spéculation. C’est quelque chose que l’on devrait examiner car il y a plusieurs dimensions : création d’emplois, aspect environnemental. J’ai visité une mine et c’est quelque chose qui m’inquiète pour ce qui concerne la protection environnementale. Je sais que les autorités en sont aussi conscientes et elles prévoient d’autres schémas ou possibilités. Il y a des choses qu’on peut faire. Si on optimise les revenus miniers, on peut par exemple créer un fonds en vue de dédommager les populations sur place. Cela n’est qu’une idée, mais c’est quelque chose qu’il faut mûrir et analyser pour protéger les populations.

S. : Que représente l’orpaillage dans l’économie burkinabè ?

I.A. : C’est un volet que les collègues de l’Union européenne ont examiné. Selon les chiffres officiels, il s’agit d’environ 0,5 tonne de contribution mais on estime que le réel chiffre est énorme. Il me vient un chiffre de 15 tonnes d’or par an issu de l’orpaillage mais cela reste à vérifier. Si ce chiffre de 15 tonnes d’or par an est vrai, ça veut dire que le poids est énorme et il faut en être conscient. Comme vous le savez, les conditions de travail sont difficiles sur les sites d’orpaillage, mais il y a l’UNICEF qui fait un travail formidable afin de protéger les populations qui y sont. Sinon, nous n’avons pas encore de bons chiffres sur l’orpaillage mais on y travaille.

S. :Beaucoup d’investisseurs étrangers viennent-ils au Burkina Faso ? Que représente la part direct de l’investissement étranger dans l’économie burkinabè ?

I.A. : Là aussi, j’avoue que c’est vraiement un domaine qui n’est pas très bien maîtrisé en termes de chiffres. On sait que les chiffres de l’investissement direct ne sont pas très importants, excepté dans le secteur minier. Mais, je pense que cela va beaucoup se développer avec la SCADD. Lors de la session de la table ronde sur la SCADD à Paris, il y avait beaucoup d’ investisseurs privés qui avaient manifester leur intérêt. Il faut peut-être dire qu’avec les crises dans le monde, beaucoup d’investisseurs cherchent des opportunités et je pense qu’en ce moment, beaucoup de gens se dirigent vers l’Afrique donc vers le Burkina Faso. Moi, je suis convaincue que l’investissement privé direct va beaucoup se développer dans les prochaines années au Burkina Faso. Il y a aussi les Partenariats publics privé (PPP). On a déjà vu quelques grands projet- avec par exemple l’aéroport de Donsin qui connaît un intérêt à l’extérieur mais aussi, il y a le Pôle de croissance de Bagré qui intéresse de grands investisseurs extérieurs ; donc je pense que l’investissement privé va augmenter beaucoup dans les trois à quatre ans à venir.

S. : Pensez-vous donc que l’économie burkinabè est viable et que le pays peut être émergent d’ici à 2025 ?

I.A. : Oui, c’est ce que je pense vraiment, surtout avec la SCADD qui a beaucoup d’éléments qui sont prometteurs notamment, l’investissement dans l’infrastructure. Je pense qu’avec le financement des PPP, si on peut développer les routes, les aéroports et les autres infrastructures, si on peut diversifier et investir dans l’agriculture comme le prévoit la SCADD, le Burkina Faso peut être émergent. Mais malheureusement, pour le moment il y a plusieurs contraintes, par exemple, le coût des factures reste très élevé (l’eau, l’électricité), le secteur des transports n’est pas assez développé. Si on investit dans tout cela et qu’on y trouve des solutions, alors je demeure convaincue que l’économie du Burkina Faso est viable et que le pays peut être émergent.

S. : Comment minimiser le coût de ces factures en eau et électricité, étant donné que le Burkina Faso ne dispose pas de mer ni de grands barrages hydroélectriques ?

I.A. : Là, c’est plutôt un domaine qui échoit à la Banque mondiale et au FMI car, nous nous regardons la situation macroéconomique. Ceci dit, nous avons tout de même des opinions là-dessus. C’est vrai qu’il y a des obstacles ici comme la situation géographique liée à l’enclavement du pays mais je pense que le Burkina doit chercher à s’inspirer des expériences d’autres pays. Je prends l’exemple de l’Israël qui est un pays chaud avec le désert, mais ce pays à réussi à avoir une agriculture qui est très performante et je sais qu’il y avait eu des missions d’ingénieurs israéliens ici. Je pense qu’il faut s’inspirer de ces pays. Comme prévu dans la SCADD, avec des systèmes d’irrigation, si on investit beaucoup dans l’agriculture, on peut par exemple maîtriser ce problème.
On peut aussi parler des PPP dans le secteur de l’énergie où il y a aussi des schémas qu’on peut utiliser pour augmenter l’offre de l’énergie et réduire le coût de l’énergie. C’est vrai que le Burkina Faso se trouve dans une situation difficile mais je pense qu’il y a des solutions et la SCADD développe beaucoup dans ces aspects pour réduire le coût des factures. Ça ne se fera pas en deux-trois mois, mais si le Burkina Faso fait un travail de longue haleine, tout est possible.

S. : Combien représente l’aide publique au développement dans le budget du Burkina Faso ?

I.A. : L’aide publique représente un tiers des recettes totales du Burkina Faso, hormis les prêts. C’est quand même beaucoup car d’autres pays n’ont pas ce niveau d’aide. Cela témoigne de la confiance et de la reconnaissance de la bonne gestion du pays mais ça pose aussi un problème. Actuellement on n’a pas eu de pertes ou de fluctuations malgré la crise en Europe, mais on peut penser que peut-être à moyen terme, plusieurs bailleurs de fonds vont réduire leur aide.

S. : Quelle est le montant de la dette du Burkina Faso ? Qui sont les principaux créanciers du pays ? La dette du Burkina Faso est-elle viable ?

I.A. : On a fait une analyse de la viabilité de la dette du Burkina et la valeur actualisée nette de la dette se situe autour de 14%. On peut dire que c’est vraiment sous-contrôle. Ceci est grâce aussi au fait que dans le contexte de notre programme, les Burkinabè se sont engagés à surtout prendre des prêts concessionnels, c’est-à-dire, à des termes favorables qui ne créent pas de nouveaux fardeaux de la dette. C’est vrai que dans notre analyse, on fait de nombreux scénarii mais on a constaté que le pays est dans une situation assez confortable alors on compte réviser nos propres termes et le Burkina, dans le moyen terme, sera en position de prendre d’autres prêts aussi qui seront moins concessionnels. Aujourd’hui les bailleurs principaux du Burkina sont les institutions multilatérales comme la Banque mondiale et l’Union européenne.

S. : Si le Burkina Faso quitte le guichet des prêts concessionnels pour aller à un autre plus cher, n’y a-t-il pas un risque d’un réendettement ?

I.A. : Non, en fait le Burkina Faso va changer de catégorie. C’est un peu schématique. Un indicateur-clef est la dette en termes de ratio de produits d’exportations. Comme ici, la base des produits d’exportations était un peu réduite, cet indicateur n’était pas très favorable pour le Burkina Faso. Mais comme beaucoup d’autres facteurs jouent maintenant et que la base des exportations est en train de s’élargir, c’est pour cela que le pays qui était avant dans la catégorie rouge est en train de changer de catégorie. C’est dire que pour des projets bien spécifiés, on peut peut-être prévoir des prêts qui sont moins concessionnels. Je ne pense pas que le pays va s’endetter davantage car on ne va pas d’un extrême à l’autre. On va graduellement choisir les instruments de prêts qui sont moins concessionnels tout en continuant à faire l’analyse de la viabilité de la dette et on regardera cela de très près. Je suis convaincue que cela ne va pas créer un nouveau fardeau.

S. : Il y a eu l’Initiative PPTE qui a permis de supprimer la dette de certains pays pauvres très endettés comme le Burkina Faso. On a dit que l’argent qui devrait servir au remboursement de la dette extérieure serait affecté aux dépenses sociales. Quel a été le montant global de remise de dette dont le Burkina Faso a bénéficié ? Peut-on dire que tout cet argent a été effectivement investi dans les secteurs sociaux de base ?

I.A. : Oui, je peux dire que cet objectif a été atteint. A l’époque, il y a eu plus de 324 millions de dollars qu’on a allégés. Dès ce moment, on a suivi de très près les dépenses sociales. C’est dire que même si vous regardez les rapports du FMI sur le Burkina, vous verrez toujours des lignes qui démontrent exactement le niveau des dépenses sociales. Justement, l’idée, c’était de libérer ces ressources pour des investissements dans les secteurs dits sociaux : la santé, l’éducation, l’environnement. On s’est assuré que ces ressources se dirigent vers les besoins sociaux. Le Burkina Faso a d’ailleurs établi un système à ce sujet. En tout cas, on suit de près chaque ligne budgétaire et on fait des rapports trimestriels pour s’assurer que les dépenses sont bien faites.

S. : Le FMI n’est pas pour « l’interventionnisme », comment appréciez-vous alors le fait que le gouvernement burkinabè intervienne directement en apportant des capitaux, donc de l’argent frais pour relancer certaines sociétés qui étaient très mal en point ? (Exemple : BRAFASO, Grands moulins du Burkina, DAFANI).

I.A. : On ne peut pas dire que nous sommes catégoriquement contre les interventions dans certaines sociétés. Comme je le disais, pour la SONABHY par exemple, c’était clair que la situation n’était pas viable ; on savait que ce n’était arithmétiquement pas soutenable si on continuait dans cette direction. En somme, si l’Etat doit intervenir, c’est mieux de le faire de façon ordonnée que trop tard. C’est la même chose pour la SOFITEX en 2009 où il y avait de graves problèmes financiers et on a travaillé avec l’Etat en soutenant sa volonté de mettre des subventions dans le secteur du coton parce que là, on sait que cela bénéficie aux populations dont les semences dépendent de la SOFITEX. Je pense que pour des cas singuliers, on peut soutenir des interventions. Ca dépend vraiment des cas et des circonstances. Je ne peux pas me prononcer sur les autres cas dont vous faites l’évocation ici car on n’a pas regardé cela de près.

S. : Les opérateurs économiques se plaignent de la très haute pression fiscale. Partagez-vous leur sentiment et comment peut-on faire pour baisser cette pression fiscale ?

I.A. : D’abord, est-ce que cela est vrai, parce que tout est relatif. Le Burkina Faso a fait une réforme fiscale en début 2010 et cherchait justement à moderniser l’impôt des sociétés. Là, on a même essayé de baisser les taux, de le rationaliser et de faciliter l’administration de ces taxes. Est-ce vrai que les opérateurs économiques se plaignent ? Je ne suis pas si sûre. Mais ce qui est vrai, c’est qu’il y a un grand secteur informel où tout le monde est concentré et qui n’est pas du tout taxé. La bonne solution serait d’augmenter l’assiette et les autorités y travaillent.
Traditionnellement, on taxe les grandes et moyennes entreprises mais il y a des réflexions pour essayer de taxer de façon modérée le secteur informel afin d’augmenter l’assiette et d’enregistrer plus d’opérateurs qui s’acquittent de ces taxes.

S. : Originellement, le FMI n’est pas favorable aux subventions . Est-ce que vous militez toujours pour l’arrêt des subventions de l’Etat à la SONABEL ou au secteur cotonnier ?

I.A. : La solution optimale serait de trouver un équilibre pour les sociétés. Comme on l’a dit pour la SONABHY et la SOFITEX, essayer de les mettre en position, trouver elles-mêmes un équilibre financier afin qu’elles ne prennent pas les ressources de l’Etat qui auraient pu être affectées ailleurs ou vers la protection sociale par exemple. Mais c’est vrai que les deux sociétés se trouvent dans une situation difficile car dépendant des prix internationaux du pétrole pour l’une et de vente du coton pour l’autre. Elles sont donc toujours tenues par ces facteurs extérieurs. Il faut dire qu’il y a des situations en 2011 ou 2012 où on a apprécié et conseillé le gouvernement à subventionner d’une manière ordonnée, ces deux sociétés. Ce qu’on n’aime pas, ce sont les subventions qui ne sont pas bien ciblées. On comprend le contexte politique mais techniquement on pense qu’il est plus efficace de réduire ces subventions pour les injecter dans un système de protection sociale dirigé directement vers les pauvres et là on sait que cette subvention comme celle des cantines scolaires bénéficie aux populations les plus vulnérables.

S. : On a l’impression qu’il y a de plus en plus de pauvres au Burkina Faso malgré tous les efforts.

I.A. : C’est quelque chose que la Banque mondiale suit de près et que nous regardons de loin mais c’est quelque chose qui est toutefois au cœur de nos réflexions ; mais en termes de chiffres, c’est la Banque mondiale qui est mieux placée. Selon les derniers chiffres que j’ai vus, c’est vrai, la pauvreté n’a vraiment pas baissé comme on l’aurait souhaité. Mais elle n’a pas non plus augmenté. On aurait souhaité qu’elle baisse davantage mais pourquoi c’est resté ainsi, c’est à la Banque mondiale d’y répondre. Il y a, par exemple, la vie chère, qui a affecté les populations mais espérons que si le pays peut être émergent, si la SCADD peut décoller, tout cela va réduire la pauvreté. Pour le moment, elle reste à un niveau élevé malgré tous les efforts et c’est cela qui est dommage. Il y a d’autres indicateurs qui sont inquiétants comme le taux de mortalité maternelle et infantile. Ce sont des domaines qui sont complexes mais où il y a beaucoup d’efforts et dont malheureusement les chiffres restent déprimants.

S. : Il y a aussi la question de la corruption, qui est en hausse au Burkina Faso.

I.A. : J’avoue aussi que c’est une question pour la Banque mondiale. Donc d’autres sont mieux placés pour y répondre.

S. : Au moment de votre départ, que retenez-vous du Burkina Faso ? Son extrême pauvreté ou le courage de ses hommes dont tout le monde parle ?

I.A. : Le Burkina Faso est un pays qui m’attirait depuis longtemps. Quand j’étais étudiante, je voulais déjà visiter ce pays. Mon rêve s’est matérialisé lorsque je suis arrivée au siège du Fonds monétaire international (FMI) à Washington et que j’ai demandé de m’occuper du Burkina Faso. Ensuite, avoir l’opportunité de venir vivre ici au Burkina Faso a été la cerise sur le gâteau. J’ai donc été très contente de vivre ces quatre dernières années dans ce pays. Pour moi, dire que ce sont des hommes courageux et travailleurs, ce ne sont pas des termes flatteurs. C’était un grand privilège de pouvoir faire le tour du Burkina Faso. En particulier, j’ai eu l’occasion de faire une semaine au village, sans eau et sans électricité. Les gens ont heureusement ici une manière de surmonter moralement beaucoup de difficultés et c’est cela que je retiens. Il y a aussi la facilité de trouver des solutions pratiques. Ici, il y a toujours quelqu’un qui sort de nulle part pour t’aider et j’ai toujours pensé qu’on devrait utiliser de façon générale ces ressources qu’on a toujours au bon moment pour faire décoller la croissance. C’est aussi vrai que la pauvreté reste énorme, et souvent, on est découragé par elle. Mais je retiens aussi surtout une atmosphère de joie.

S. : Vous êtes Allemande, quel trait culturel des hommes de ce pays vous a marqué ?

I.A. : Je suis Allemande, alors je trouve qu’il y a un parallèle entre les deux peuples. On dit que nous les Allemands nous aimons l’ordre et surtout la discipline et l’organisation ; c’est à peu près la même chose ici. Mais on aime aussi s’amuser, et surtout le football, la bière et le poulet.

S. : Quelle est votre prochaine destination ?

I.A. : Je vais à Washington. J’aurai un boulot où je voyagerai un peu moins mais je vais suivre le Burkina Faso de très près et c’est sûr. Je vais continuer à me mêler des affaires du Burkina Faso.

Interview réalisé par
Romaric Ollo Hien

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